Appel à textes. Chimères n°73 - Meutes, tiques, larves

O bonheur, bonheur, j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, être la matière !

Sommaire N°72 Clinique et Politique

 

Edito : Nous ne sommes pas sortis des années d’hiver

Concept
Claire Nioche, L'institution des insoumis
Anne Bourgain, Depuis Foucault, les loges de la folie
Igor Krtolica, La « tentative » des Cévennes : Deligny et la question de l’institution
Anne Sauvagnargues, Les symptômes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenêtre

Politique
Jean Oury, Florent Gabarron-Garcia, Psychothérapie institutionnelle et guerre d'Espagne. Entretien
Jean-Claude Polack, Florent Gabarron-García, Psychiatrie et politique : deux questions à Roger Ferreri
Elie Pouillaude, Le concept d’aliénation en psychothérapie institutionnelle. L’apport de Bourdieu
Caterina Réa, Daniel Beaune, Un destin post-œdipien de la psychanalyse ? Possibilités et limites
Clara Duchet, Florian Houssier, Vincent Estellon, Psychanalyse et politique, regards croisés
Matthieu Bellahsen, Psychiatrie : du futur au passé

Terrain
Anick Kouba, La contrainte à dire, dire la contrainte
Mireille Rosaz, De beaux draps
Pedro Serra, Une rencontre décisive

Agencement
Charlotte Hess/Valentin Schaepelynck, L’hiver des années 80 n’est pas terminé. Entretien avec François Cusset
Guy Trastour Politique, psychiatrie, institutions, trois focalisations
Sophie Mendelsohn Ligne de conduite ou lignes d’erre ?

Fiction
Antonella Santacroce, Esquisse d'un voyage parmi les bûchers des âmes
Francis Bérezné Un élève indiscipliné reçoit du bâton
Covu, Dans la ligne de fracture de mes paysages-psychiques 

Esthétique
Jacques Brunet-Georget, Du Trieb au trip : eXistenZ, ou comment « liquider » la pulsion

Clinique
Patricia Janody, Les cahiers pour la folie
Adrienne Simar, Ceci n'est pas une cure
Florent Gabarron-Garcia, « L’anti-oedipe», un enfant fait par Deleuze-Guattari dans le dos de Lacan, père du« Sinthome »
Patricia Attigui, Penser le thérapeutique et la formation clinique aujourd’hui

LVE
Livio Boni, Sur la production du désir de Guillaume S-Blanc
Nicolas Tajan, « Etre psy ? »
Pirangelo di Vitorio, L'uniforme et l'âme
Pierre Marshall, Filmer la psychanalyse ?

Ceci n'est pas une cure


Lithotomie de Bosch

L'ARTICLE EST DISPONIBLE EN TOTALITE EN FICHIER JOINT

Extrait de l'article paru en parti dans la revue papier

Mara

Ils arrivèrent à Mara ; mais ils ne purent pas boire l’eau de Mara, parce qu’elle était amère. C’est pourquoi ce lieu fut appelé Mara. (Exode 15, 23)

Je voulais toute la vérité et la psychanalyse n’a que défait ce vœu. Elle m’a lâchée comme un animal deux fois enfermé dans un monde encore moins sûr. Je trouve par conséquent qu’elle vaut le détour, mais pas comme on dit, pas pour plus de sûreté ni pour plus de savoir. Il n’est d’aucun sens qu’on célèbre la sainte Parole pour me faire parler ; je n’y communie pas ; je me fiche de cette « autre vérité » qu’on promet en psychanalyse et je la rends gracieusement à ceux qui l’y trouvent à ma place. Le Docteur connaissait à merveille les arcanes du fonctionnement inconscient et m’époustouflait à chaque interprétation, qui me laissait interdite et brisée, comme s’il avait bondi sur la moindre parole que je voulais bien lâcher et retroussé mes entrailles. Non sans jubiler des trouvailles que nous étions sensés avoir faites ensemble. Je ne tardai pas à lui dire avec fiel : « Ici s’applique : tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ! »  Il se réjouit de ce qu’il prit pour un mot d’esprit en m’assurant que je venais de comprendre ce qu’était une psychanalyse ; il se resservit de cette formule à l’occasion. Sans être plus sujette au délire que la moyenne, je me mis à penser qu’il avait parsemé son cabinet de micros (comme dans un film d’espionnage) et qu’il enregistrait mes dires. Mais il ne le sut pas et finalement l’idée devint caduque. Toutefois je continuais de penser, tellement il tenait à « ma parole », qu’il devait sûrement en faire un usage occulte. (J’entendrai dix ans plus tard cette formule sortir de la bouche d’une psychanalyste dans une supervision collective à laquelle j’assistai : « Avec votre patient, appliquez ceci : tout ce qu’il dit pourra être retenu contre lui ! » D’où elle gagna de ma part la méfiance acquise par un souvenir fâcheux. Eh bien, je refuse cette psychanalyse comme certains ne mangeront jamais du chien bouilli.) La psychanalyse veut donner une probabilité à ce qui peut ne pas arriver : l’événement symbolique. Elle essaye de précipiter les événements, mais elle n’en commande pas les effets. Je me donne pour tâche de rendre compte de ce phénomène, et de celui-là seul, non en analyste – ce que je ne suis – mais en analysante. La difficulté vient de ce que j’ai acquis entre temps assez de « savoir analytique » pour couronner le mien clivage ; suis obligée de subir l’horreur de cette faille qui s’ouvre sous mes pieds : « Si tout ceci que je raconte maintenant n’était qu’endoctrinement analytique, ultimes rationalisations, tortillements d’une incurable résistance ? ». Je passerai outre. Se dérobe le fondement du discours à mesure qu’il avance, c’est-à-dire aussi ce sujet dont on fait grand cas, mais qui déjà chez Kant n’est autre qu’un X… Obligée, obligée donc de balayer le rictus perdurant de cette objection à ma simple existence qui transforme tout projet analytique, et jusqu’à son témoignage, en traque sans merci – ce que Philippe Adrien, metteur en scène, a compris en suggérant que le Procès de Kafka pourrait s’interpréter comme la métaphore du procès d’une analyse, et plus généralement, le procès du sujet moderne. Reste à savoir si la mort n’est pas la seule fin possible d’un tel procès, où l’Autre c’est le Juge, et s’il n’est pas la mise en scène du travail même de la mort. Comment théoriser un point d’arrêt (une fin d’analyse) qui ne soit pas la mort, c’est-à-dire la cessation d’une subjectivité ? Où s’arrêtera le minage fatal, la regressio ad infinitum ? J’affirme que ce n’est pas qu’une question de psychopathologie.
Je commencerai par rendre à « résistance » le lustre qu’elle eut à la Libération. Ce fut une des clés de l’expérience toute entière ; mon rapport à l’analyse est un rapport de résistance. N’étant psychanalyste, je n’ai pas à m’en cacher. Dieu sait pourquoi les analystes croient devoir se faire passer pour des gens qui l’ont surmontée, ne serait-ce qu’un peu. La résistance est non pas le lit de la névrose à laquelle une analyse met bon ordre, mais le produit le plus abouti d’une analyse. D’abord, on ne peut pas parler de résistance à une chose précédant cette chose même ; ainsi la résistance entre en scène en même temps que l’analyse. Ensuite, tout progrès, toute élucidation, toute amélioration, tout renoncement subjectifs attribuables à l’analyse se doublent d’un refoulement croissant et inverse, plus pointu et moins accessible. Tant mieux si le solde est un mieux-être, mais cela ne rend pas moindre ladite résistance ; Freud a été clair sur le fait que la disparition symptomatique s’accorde très bien avec la résistance. Personne ne s’avise des conséquences à retenir d’un tel fait. Toutefois, il serait bête de la revendiquer, puisque je m’acharne à la traquer et que c’est dans cette traque que j’ai perçu les subtilités de ses retranchements, aux victoires éphémères ; aussi, sans la revendiquer, je la tiens pour un fait. Après une analyse, la résistance a au mieux quelque chance de se déplacer plus loin et plus vite. Je n’ai ni « levé mes résistances », ni « liquidé mon transfert », ni « traversé mon fantasme », ni « renoncé à ma jouissance », etc. J’ajoute essentiellement que je continue à vouloir l’Autre, quand bien même son lieu serait vide – dit-on. D’abord parce que je ne peux dire quoi que ce soit de psychanalytique sur moi-même, ni faire entrer ce qui m’est arrivé dans un corps de concepts qui à la fin m’ôterait mon discours pour m’aliéner à celui de la psychanalyse, comme ces gens qu’on entend dire d’un air poseur : « Je suis en train d’aborder mon fantasme fondamental, vois-tu. ». Il n’y a pas d’analyse de l’analyse. Redoutable tentation – j’en sais quelque chose – de voir si son analyse « se développe comme dans les livres ». Le pire n’étant pas de reconnaître en sa propre marche des points de coïncidence avec la théorie mais de finir par coller à la mise en œuvre d’un procès réglé d’avance en jouant le rôle du bon patient qui traverse les étapes de la Chose ; sa nouvelle gloire, une carrière en somme. Je ne sais pas ce qui s’est passé, et souvent je me dis : mais que s’est-il passé ? Car ma maîtrise, c’est ma fatalité devant cet accablement de questions ; elles font avalanche, mais qu’y puis-je ? Ce n’est pas la moindre façon de recouvrer une maîtrise perdue que de poser sur le monde la tache persévérante d’un point d’interrogation qui déstabilise ses consistances. De même qu’on ne sait si la castration est un « plus » ou un « moins », on ne sait si la maîtrise est dans l’impuissance ou la toute-puissance. Comment pourrait-on désigner ce qui ne s’échange pas ? C’est un os. Le « roc de la castration » : qu’on mesure la force de cet oxymore freudien. Personne ne peut affirmer qu’il assume la castration sans passer, au mieux, pour un vantard regonflant aussitôt par cette affirmation le manque dont il se prétend averti. Je ne crois pas que la castration s’assume, on en fait une épreuve, puis encore une autre épreuve, et puis encore une autre… comme on tremble devant le choix de toute vie. Le refus d’un suicide reflue vers la mort inéluctable et ordinaire, celle dont j’endure l’obsession quand je parie que je veux vivre (pas à moitié).

Dans la ligne de fracture de mes paysages-psychiques

Dans la ligne de fracture de mes paysages-psychiques, je VOIS dans la permanence des larmes mon désir de mourir, puis de me comprendre ; car voulant m'inscrire dans mon souvenir de GUY (l'AMI DE MA MÈRE MORT VERS 1980/1981)…
… Je m'isole dans un présent éternel, me rappelant à son cancer des poumons, dans lequel, j'ai cultivé mon (propre) cancer-affectif…
Donc, avec ces images de plante-parasite, se superposent les reflets d'un Arbre malade, ce joli-poême pour maman Sabine, et dans le secret - inculqué -, des âges viennent les lieux, je dirai la spirale du serpent Rue Falguières : à la fois site de mon hallucination et premiers dénombrements de mon pseudonyme ; le dessin de Guy - Ibiscus -, pour ma mère, a ainsi annoncé des immenses prairies en fleurs, à perte de vue, car oui, à cette époque du retour d'Afrique, on m'a dit que ce serait une plante qui le guérirait…
 Ainsi, j'ai donc voulu le sauver, tout en posant des regards-inconscients sur le gui au sommet des arbres malades ; tandis qu'à l'école primaire, on devait inventer une histoire à partir de Marguerite, celle-ci se sauvant en exil ; elle fut dessinée par moi, et écrite par mon père, c'était au c.p.
 A cela, il faudrait ajouter l'image de la petite porte près de l'Aumônerie (aux Vernhes), qui est associée à la porte-bijou-en-or, scellant l'amour de ma mère pour GUY, sur un support en bois !
 … et dans cette alternative des-jeux-de-mon-Inconscient, j'ai porté ce souvenir dans la porte verte donnant sur la terrasse, terrasse surplombant le grand potager, en bas.
Et sur cette porte verte, comme sur la cloche de notre Maison des Vernhes, mon père nous laissait tirer à la carabine : visant ainsi l'autorité de ma famille maternelle.
 Alors que dans ces images réelles, je voyais ma mère flambant dans un vase les lettres de GUY (pour elle).

L’institution des insoumis

Extrait de l'article paru dans la revue papier

Je soutiendrai dans ces pages l’hypothèse qu’une clinique attentive à l’émergence des singularités n’est possible que dans des institutions qui ne sont pas entièrement confondues avec l’Etat, c’est-à-dire qui œuvrent à maintenir l’écart et, dirais-je, la dissension – la distance. Ce n’est pas l’institution qui induit entièrement la clinique qui s’y trouve pratiquée, mais les cliniciens pour une part. L’enjeu du nouage de la position du clinicien et de la question des « institutions » est de réfléchir au sens d’une pratique attentive à l’émergence du singulier au sein du collectif. Une question clinique ne se pose pas sans énonciation ni lieu ni adresse : c’est en fin de compte de la position du clinicien que se déploie la pratique du champ clinique et son intelligibilité, selon l’adage qu’il n’y a pas de clinique sans clinicien. L’enjeu de la position du clinicien est ici profondément un enjeu par rapport au dispositif, et aux façons qu’il trouve d’y introduire du jeu, des « vacuoles », pour reprendre le mot de Deleuze – des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle. Il y a une décision à prendre pour s’orienter dans sa pratique ; et pour cela, des références en pensée sont nécessaires. C’est pourquoi je suis amenée à souligner tout d’abord la difficulté de construire un objet nommé « institutions ». A partir de là, je propose de mettre cette catégorie en crise, afin d’en rouvrir les possibles, par une lecture de Saint-Just et de ses Institutions républicaines. Le troisième moment porte sur les institutions psychiatriques actuelles, et sur l’expérience d’instauration d’un espace interstitiel dans un établissement psychiatrique, à travers un atelier d’écriture.

Un discours sur les institutions est aujourd’hui d’une grande obscurité. Pour que la catégorie demeure pertinente pour un clinicien et puisse l’orienter dans sa pratique, il ne saurait être question de constituer les institutions comme un objet, dans une démarche classiquement sociologique, déduite d’une histoire ou d’une géologie. Pour Durkheim en effet, les institutions sont l’objet même de la sociologie :
On peut […] appeler institutions toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité ; la sociologie peut alors être définie : la science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement. (Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, p. xxi)
La dimension historiciste propre à la démarche sociologique est signalée par la problématique de la « genèse » des institutions :
L’institution considérée s’est constituée fragment par fragment ; les parties qui la forment sont nées les unes après les autres, il suffit donc d’en suivre la genèse dans le temps, c’est-à-dire dans l’histoire pour voir les éléments dont elle résulte naturellement dissociés. (Durkheim, Textes I. Eléments de théorie sociale, p. 59)
La catégorie/notion d’institutions, qui court toujours le risque réel d’être prise en objectivité, ou d’être réifiée, sera soumise dans ces pages à un « usage privé déterminé », pour reprendre un mot de Guattari. Elle est soumise à une libre réappropriation. C’est ainsi, dit-il, dans de telles déviations de concepts habituellement utilisés, que peut se produire une subjectivation, et même une « unité subjective de groupe », au lieu d’une analytique psychosociale. Le problème des institutions, sous le rapport de la méthode, est considérable. Qu’y a-t-il à penser avec ce terme aujourd’hui ?

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