Edito dedans-DEHORS 2. La résistance en morceaux
Concept
Remi Hess, Sur la théorie des moments - Explorer le possible
Frank Jablonka, Déconstruction de l'identité nationale d'Etat dans le rap et le contre-modèle du Sud
Monique Sélim / Anne Querrien, Vers des normes sexuelles globales
Terrain
Anne Ducloux, Tyrannie domestique et clientélisme au féminin : enjeux de pouvoirs entre femmes à Samarcande
Sandrine Aumercier, Le galop de l'histoire
Monique Sélim, Echos de crise
Politique
Françoise Attiba, La part de l’incomptable
Mario Blaise / Elizabeth Rossé, Tous addicts et toujours pas heureux ?
Roger Ferreri, Contre la rétention de sûreté. Pour une séparation de la science et de l’État
Clinique
Patrick Chemla, Au-delà de l’Utopie, une posture subversive
Florent Gabarron, Politique psychanalytique : entre clinique institutionnelle et schizo-analyse
Miguel Matrajt, La comitragédie de Baltasar. Neurosciences et psychanalyse
Esthétique
René Schérer, Empreintes et diffraction
Fiction
Sébastien Boussois, Extrait de Coréam
Daniel Cabanis, Absents qui ont raison
Luis de Miranda, Fluxx
Anne-Marie Faux, L’un seul, peut-être. De quelques figures instituées du chaque 1 chez soi
Agencement
Gonzague de Montmagner, Extrait d'insectes urbains
LVE
Manola Antonioli, L. de Miranda, Une vie nouvelle est-elle possible ?
Dedans Dehors, 2
La résistance en morceaux
« J'ai volé trop loin dans l'avenir : un frisson d'horreur m'a assailli.
Et lorsque j'ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j'allais toujours plus vite : c'est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l'oeil qu'il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m'est-il arrivé ? Malgré le peu que j'ai eu — j'ai dû me mettre à rire ! Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : “Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ?” — dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c'est ainsi qu'à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l'on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n'aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m'a fait des gestes d'amour. »
Ainsi parlait Zarathoustra - Deuxième partie - Du pays de la civilisation
Dans ce chaos peinturluré, il n’y a d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité de croire à quoique ce soit au-delà des limites de son "Moi" : le narcissisme d’un être évidé (Stirner, L’Unique et sa propriété). Mais il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.
Un Moi "total" (totalisant, totalisé) traversé de tous les flux du capitalisme : chaînon polymorphe de la Matrice : précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, loser, zombie etc, nous sommes débités par petits bouts, c'est donc en morceaux que nous résistons.
« L’Armée des ombres » de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne. La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale : ne pas hésiter à exécuter les traîtres, si atroce que soit le geste justicier. C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent des identités clandestines formant communauté autour de l’œuvre de résistance : « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant » ; résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à une nation incarnée par de Gaulle qui décorera le chef des résistants : structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son Führer. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.
Politique-people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc. : aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne, mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr : nous avons avalé tant de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.
La barbarie a donc pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du nôtre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient de quel côté ils se trouvaient - même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau. Nous ne jouons plus double jeu : nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté. Il devient évident que le moi a disparu - alors même qu’il semble avoir partout triomphé.
Inévitable déconfiture du moi suivie de sa dissolution puisque le "dedans" n’est que le reflet du "dehors", et quiconque tentera de préserver un dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé : ainsi les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais... en morceaux : pratiques communes du dissensus. La politique consisterait à trouver des moyens de ne pas s’entendre ensemble, dans des espaces temporaires et à chaque fois renouvelés : anarchie couronnée, règne des incompossibles !
Se battre dans des espaces morcelés, les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus, sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés : résistance en morceaux, pour et par de nouvelles formes de clandestinité, créant des espaces proliférants, insaisissables.
Dessiner des contours mouvants pour accueillir nos singularités actives, nos implications, plis et replis de pratiques, de concepts, pour ouvrir des échappées.
Car vingt ans après la "chute" d'un célèbre Mur, le capitalisme total-démocrate strie l'espace de tous ses murs archéo-high-tech, formant la carte impossible-impensable d'un corps plein schizophrénique : murs de l'asile, de l'école, de la prison, de tous ces équipements collectifs de contrôle qui s'abattent sur notre désir pour notre bien : on serait perdus sans eux ! Paradoxe (?) d'un monde désormais sans "dehors" qui pourtant le fantasme en permanence : l'ennemi, plus que jamais, est intérieur. Et hors comme derrière les murs, il y a toute la série des petits enfermements, des sales petits secrets, des compromis que chacun passe avec lui-même pour que jamais la parole ou l'écriture ne rencontrent une pensée du dehors - et le dedans préoccupé du mythe de sa propre identité, il faudra le défoncer à coup de mariages gris, d'hybridations et de transes, de vocations définitivement migratoires, de droit au logement, au travail et au non-travail, à la communauté et à la solitude, à la raison et à la folie.
Dedans-dehors, 2 : le « - » qui relie les deux mots fait signe vers quelque chose, un branchement, une connexion d'hétérogènes, une écriture en quête de ce qui la borde et la déborde, le liant, la relation, ce qu'on ne voit pas, qu'on ne quantifie pas, qu'on ne cote pas (Oury : combien ça coûte, un sourire ?), ce qui assemble les éléments de la chimère qui dans nos têtes fait résonner la possibilité d'une clinique, d'une politique qui soient l'affaire de tous, c'est-à-dire de toutes nos minorités, la (schizo)analyse infinie de nos aliénations et de nos désirs.
« Moi qui le plus souvent ai manqué d’indépendance, j’ai une soif infinie d’autonomie, d’indépendance, de liberté dans toutes les directions […]. Tout lien que je ne crée pas moi-même, fût-ce contre des parties de mon moi, est sans valeur, il m’empêche de marcher, je le hais ou je suis bien près de le haïr. »
Kafka, lettre à Félice Bauer, 16 octobre 1916
décembre 2009
Drôle de nom Marmottan : marmotte, marmot temps, mort m’attend, temps mort… Un nom qui pour la plupart évoque un certain lien avec la drogue, et selon les convictions et fantasmes de chacun, peut entraîner plus ou moins d’intérêt. Un nom qui résonne souvent comme une mauvaise nouvelle. Comme au détour d’une soirée où une femme éclate en sanglots en l’entendant : elle replonge dans ses années de galère, de drogues et de substitution. Celui qui se rend à Marmottan ne le fait ni par hasard ni par bonheur mais parce qu’il ne tire plus de plaisir là où il en éprouvait auparavant. Soumis à la tyrannie du produit et du manque, les toxicomanes s’épuisent. Ils viennent alors à bout de souffle mais pas à bout de désirs.
Le centre médical Marmottan a bientôt quarante ans. Les années passent et ce centre expérimental de soins aux toxicomanes est toujours ouvert et actif, et sert encore de modèle de référence dans l’accompagnement des drogués. Même s’il a été rejoint par de nombreux centres aux dispositifs innovants et complémentaires, ce centre reste relativement unique dans son genre. Il est une des rares institutions en toxicomanie et addictologie à proposer sur un même lieu, et par une même équipe, différents outils nécessaires au suivi d’une personne addict ou toxicomane : accueil sans rendez-vous, consultations psychiatriques et psychologiques, consultations somatiques, hospitalisations, traitements de substitution, outil de réduction des risques, suivi éducatif et social… S’ajoutent à ces missions de soins des formations, des stages où les soignants partagent leurs expériences ainsi que des journées d’étude à thème qui visent à ouvrir, étendre les réflexions à d’autres disciplines, d’autres points de vue.
Nombreuses autres structures proposent ces services, mais il est rare qu’une même équipe offre dans un même lieu l’ensemble de ce qui constitue les recommandations de la fameuse prise en charge médico-psycho-sociale. Une partie de ce consensus est souvent abandonnée en fonction des endroits, faute de moyens essentiellement, un outil prenant le dessus sur le reste. Mais cette unité de temps et de lieu et la diversité des outils proposés ne sont finalement peut-être pas les raisons essentielles de la spécificité de Marmottan. C’est que le lieu a une histoire et malgré les années et les changements conceptuels, malgré l’intégration de nouveaux outils et le renouvellement de l’équipe, et même malgré un certain refus de cultiver un esprit Marmottan, il semble qu’il reste quelque chose des principes à l’origine de la fondation de cette institution.
Extraits de l'article paru dans la revue papier
Entretien de Sandrine Deulceux avec Rémi Hess
"(...) Remi Hess : H. Lefebvre (1901-1991) explique dans La somme et le reste (1959), publié après son exclusion du Parti, qu’il a hésité trente ans avant de publier sa théorie des moments, car il craignait qu’on ne le taxe d’idéalisme, à l’intérieur du Parti communiste. Lefebvre a toujours été marxiste, mais être philosophe marxiste, à l’intérieur du Parti, n’était pas sans poser quelques problèmes, car le Parti estimait que c’était au comité central de définir la pensée du Parti… Or, Lefebvre voulait, tout en étant militant, rester un philosophe quand il faisait de la philosophie, et réclamait donc une autonomie, un espace, un moment philosophique, sur lequel les politiques n’avaient pas à intervenir… Une lutte oppositionnelle sur cette question opposa très tôt Lefebvre aux dogmatiques, à l’intérieur du Parti, et il supportait mal de devoir se censurer. Car, avant même sa lecture de Hegel et Marx, cette théorie des moments lui tenait particulièrement à cœur dès 1923, année où il écrit une Philosophie de la conscience qui n’est toujours pas publiée.
Sandrine Deulceux : Ainsi, son vécu du Parti a-t-il toujours été une tension sur la possibilité de vivre son moment philosophique ?
Remi Hess : Oui. Et cela nous concerne, dans la mesure où beaucoup d’institutions se comportent aujourd’hui vis-à-vis des personnes comme le Parti de cette époque : les dogmatiques sont partout, et l’on exige une adhésion totale à l’organisation. On trouve cela déjà dans le Que faire ? de Lénine, en 1902, et il y a comme une parenté de cette posture avec celles de Taylor, au même moment, en ce qui concerne l’entreprise. Il faut s’aliéner à l’organisation. Lénine a besoin de « révolutionnaires professionnels », comme l’école d’aujourd’hui veut former des professionnels de la pédagogie, et avoir des élèves surimpliqués : on se lève à 6 h en campagne, prendre le bus de ramassage scolaire pour aller au collège, on rentre à 18 h avec des devoirs à faire. Une bonne partie de la société semble enthousiaste du « tout-école ». On est ainsi sûr que son enfant est bien encadré ! Dans les institutions totales, la personne est invitée à y travailler, s’y marier, y prendre ses loisirs, etc. Or, H. Lefebvre montre que l’homme de l’organisation est un être aliéné.
Extraits de l'article paru dans la revue papier
"LORSQUE L’ON TRAVAILLE en psychiatrie et plus généralement dans tous les domaines où les sciences humaines sont impliquées, il est sans doute peu responsable voire dangereux de ne pas tenter de percevoir et de comprendre la façon dont le politique appréhende le sujet, la façon dont l’espace public nous affecte. Hannah Arendt dit que le mot « public » désigne le monde lui-même : il est commun à tous tout en se distinguant de la place que nous y possédons individuellement.
Ce monde n’est pas identique à la terre ou à la nature en tant que cadres du mouvement des hommes ou condition générale de la vie. Il est lié aux productions humaines, aux objets fabriqués de main d’homme, ainsi qu’aux relations qui existent entre les habitants de ce monde fait et produit par l’homme.
Le politique c’est ce qui permet de s’autoproduire collectivement, de produire du vivre ensemble. Vivre ensemble dans le monde, c’est s’efforcer de créer une multitude d’objets communs qui relie et sépare, mais aussi une prise sur soi-même, ce qui suppose une réappropriation permanente de l’espace public et collectif.
Depuis quelques années, il y a un dépérissement de l’espace public.
On s’y sent de plus en plus mal, dehors. (...)"
"(...) « Pendant des années, j’ai vécu dans un pays (la France) dans lequel je disposais du droit de vote ; je n’en ai guère fait usage. Des mesures étaient constamment prises sur le plan politique, notamment en matière de santé publique, que je désapprouvais totalement. Je citerai en vrac la prohibition, stupide et têtue, des produits considérés comme des drogues ; les campagnes incessantes et rabâchantes contre l’alcoolisme, pour l’utilisation des préservatifs, contre la cocaïne, les aliments sucrés, que sais-je ? Et plus que tout et qui symbolise à soi seul tout le reste : la tenaille lente, impitoyable qui s’est refermée en quelques années sur les fumeurs.
Tout cela a beaucoup contribué à m’isoler du monde, à faire de moi quelqu’un qui ne se considère absolument pas comme un citoyen. Je n’exagère malheureusement pas : je me suis peu à peu habitué à voir l’espace public, comme un territoire hostile, zébré d’interdictions absurdes et humiliantes, que je traverse aussi vite que possible pour me rendre d’un domicile privé à un autre domicile privé. […] » Il poursuit, en disant que si ces mesures de santé publique étaient soumises au vote de nos concitoyens, elles seraient approuvées à une majorité écrasante. « Je n’ai donc qu’à m’écraser et à convenir que je vis dans un monde où la volonté générale exerce une compression trop puissante sur les volontés particulières. En pratique je peux me chercher un trou pour y mourir, un coin de campagne où je pourrai, isolé, me livrer jusqu’au bout à mes modestes vices. » Sans doute une telle confusion entre État et volonté générale engendre-t-elle cynisme et dépolitisation, sur fonds d’une réduction de toute réalité du peuple à une réalité statistique. Mais ce cynisme nous dit toutefois quelque chose d’un certain état de dépérissement de l’espace public et des formes de subjectivité, fussent-elles réactives ou réactionnaires, qui peuvent s’y rapporter. Si bien que la question est sans doute aujourd’hui de savoir comment produire et agencer d’autres modes de subjectivation, de réappropriation politique de l’espace public. (...)"
"(...) Pendant que nous parlons se construisent les hauts murs des unités pour malades difficiles. « La vérité d’un mur, écrit Pascal Quignard, c’est qu’il a été bâti par l’homme. Il y a deux choses que font les murs : les murs enclosent, les murs abritent. Un mur enclôt, il découpe un morceau d’espace, lui donne autonomie et le rend d’un coup radicalement étranger au reste de l’espace. Un seul mur construit entre deux points tout proches et les voilà projetés à des années lumières l’un de l’autre. C’est un voyage intersidéral immobile et sans espoir de retour. La prison qui enferme, l’exil qui éloigne, le bannissement qui sépare à jamais, c’est le même. Le proscrit est enfermé comme le prisonnier. »
La privation des autres, je pense que nous savons cela en psychiatrie, est sans doute le pire qui puisse arriver à un sujet. En effet, privé du regard d’autrui qui le reconnaît comme semblable, ayant la capacité de partager un espace public, commun, si quelque instance ou quelqu’un le désigne pour aller derrière le mur, il perd sa qualité de citoyen, et du même coup celle d’être humain à part entière. Je voudrais amener ici cette forme, le mur dans sa vérité de mur, bâti par l’homme. Nous voici en effet au pied du mur. La manne honteuse, comme l’avaient appelée quelques-unes, pour parler de l’argent donné aux hôpitaux psychiatriques de quoi construire leur tout sécuritaire, prend forme, une forme maçonnée, compacte, homogène. Le dispositif, qui se met en place depuis deux décennies, tant au niveau sociétal qu’au niveau de la psychiatrie a accouché de ses petits monstres, les UMD (...)"