N°78, Soigne qui peut (la vie)

Soigne qui peut


« Si le mot cure avait la possibilité de parler, nous pourrions nous attendre à ce qu’il nous raconte une histoire, les mots ont cette valeur-ci : ils ont des racines étymologiques, ils ont une histoire comme les êtres humains. Ils ont parfois un combat à mener pour établir et maintenir leur identité. Je crois que cure, en ses racines, signifie care. Vers 1700, il a commencé à dégénérer en devenant un terme remedy, dénommant un traitement médical. C’est ce passage de care à remedy qui m’occupe précisément ici. »
R. D. Winnicott, 1970.

Quand le management se fait toujours plus envahissant, quand le soin/traitement vise des chaînes toujours plus courtes et des tactiques toujours plus adaptatives, le renouveau de la catégorie du soin/souci (ou care), est un signe d’espoir et peut-être de ralliement.
Si du moins il ne se réduit pas à désigner un espace d’assistance dévalorisé, caritatif ou domestique, auquel seraient assignés certains et surtout certaines.
Pour rendre visibles les moindres gestes d’invention du quotidien qui font que les existences trouvent  consistance tenable, pour exprimer la présence à soi et à l’autre qui seule permet de penser ce que nous faisons sur nos terrains respectifs, mais aussi en partie pour articuler le plus intime, les communications non-verbales ou pathiques, l’espace du dire vrai dans l’amitié et le rapport à soi, et le plus public, soit la reconstruction d’un espace commun vivant.
Ce numéro accueille des expériences cliniques, artistiques, sociopolitiques, ainsi que des tentatives de conceptualisation, permettant de baliser un champ prospectif du soin-souci comme ouverture éthico-esthétique et éthico-politique. 
Champ initié par la rencontre de l’interpellation winnicottienne de la cure et des politiques de santé par un taking care issu des soins primaires materno-infantiles ; le prendre soin de la psychothérapie institutionnelle et la « fonction soignante diffuse qui engage la responsabilité collective ; la mise en avant des gestes d’étayage fondamentaux tant par l’économie politique féministe ou écologiste que par la philosophie des « arts de faire », qui les relie au point suivant ; les esthétiques de l’existence mises en avant par la philosophie contemporaine comme écart vis-à-vis de la volonté de savoir et de maîtrise du vivant ; les recherches scientifiques et cliniques sur les problématiques de l’attention, de l’empathie, de la communication sensorielle et affective, qui réhabilitent les données sensibles dans la pratique soignante et dans une écologie mentale globale.
Entre ces différents fils, se tisse la trame d’un espace d’attention opposable à la négligence néolibérale, mais aussi peut être à ce que Bateson nomme des erreurs épistémologiques qui continuent d’entraver notre acheminement individuel et collectif vers le soin, c’est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble.
 

D’un corps à l’autre, de l’odeur à la parole

Extrait de l'article paru dans la revue papier :

"(...) Mme D souhaita me restituer à son tour comment elle avait vécu la séance pendant laquelle elle apprenait que, en rêverie, j’étais dans ma cuisine. Elle avait eu le sentiment que mon regard était particulier, elle avait pensé que j’étais en train de me représenter non seulement la scène érotique de ses plaisirs avec V mais que mon regard présent-absent , semblait dépasser les deux amants en question pour aller vers autre chose… Une autre scène. Après la séance, elle s’était demandée où je pouvais bien être tout en étant là. De l’autre côté des rideaux de lamelles de bois de sa chambre, intriqués et confondus avec ceux de ma cuisine, j’aménageais sa cuisine et à notre insu nous étions en train de parcourir ensemble le chemin vers la représentation de la tentative de suicide, sa mise à mort ainsi que celle de sa soeur. Mme D pendant cette séance n’avait pas de représentations de mots ni d’affects, elle était clivée par l’horreur de la situation et

s’excitait. Elle avait accès, cependant, à une image floue, muette et bien évidemment inodore. Je dirais qu’elle a eu accès à une représentation intermédiaire comme entre le rêve et l’état de veille qui a probablement

émergé grâce au retournement qui s’était opéré, dans le sens où je ne me suis plus laissée imposer la répétition du récit des caresses de V. À mon insu et par un mouvement défensif, je m’en suis séparée. Et cette fois, je l’ai emmenée dans la cuisine vers ce que cachait le rideau d’excitation qui lui permettait certes de se maintenir en vie mais en même temps de dénier et de cliver la folie meurtrière de sa mère tout autant que la haine à son égard. Bref, le rideau de l’excitation n’a plus fonctionné pour moi ni pour elle et en rêverie,

nous étions en même temps, au même moment, chacune dans la cuisine de sa mère. Et là, c’est le cas de le dire avec Ferenczi,, l’analyste répète toujours le crime : la scène du crime a eu lieu lorsqu’avec la culpabilité de la laisser seule, je l’ai entraînée dans la cuisine à mon insu, culpabilité qui se lit dans mes notes prises après

la séance, lorsque j’éprouvai le besoin de fuir et de ne plus écouter une fois de plus, la scène érotique. (...)"

Leçons de solitude, l'hôpital

L’HÔPITAL. Il est peu d’endroits où des solitudes angoissées sont aussi dramatiquement amenées à se rencontrer. Angoisse des patients, bien sûr. Mais aussi celle des soignants. Rencontre de visages, de corps, de mouvements, de rythmes. 

Fugace

L’ascenseur. Il y a plus de choses dans un ascenseur d’hôpital que dans toute la philosophie. Tous, les uns contre les autres. Les regards : antennes, tentacules, pseudopodes qui se cherchent, se frôlent, se tâtent. S’attardent, se dérobent. Chaleureux ou glacés. Ça va ? Faut bien. Comme un lundi. Médecins et aides-soignantes. Hommes et femmes, blancs et noirs. Brèves rencontres. Les élèves, polycopiés de cours à la main.

Internes sortants de garde, soulagés, farauds, cool, faussement décontractés. Des professeurs et des garçons de salle. Tout près, se touchant. S’ignorant. Bref coup d’oeil sur le badge. Symbolique à nu. Frontières imperceptibles, présentes, douloureuses. Qui c’est ?

Ah oui. En être ou pas. Tutoiement, prénoms. Salut ! Un malade sur une civière. Le patient, allongé, semble perdu. Le rassurer. Quelques mots. Et puis ne pas oublier d’acheter un journal parce qu’à la consultation faudra attendre. Combien de temps ? Sais pas.

Pédiatrie, septième étage. Charlotte. Timide, apeurée. « C’est ton doudou ? – Oui d’un signe de tête. » Vite nounours disparaît. Caché derrière le dos. Jardin secret. Vie privée. Oh là ! Fausse manoeuvre.

Retour au sous-sol. La radio, la morgue.

Douloureuse

La visite. Une hiérarchie non-dite, aveuglante. Blouses blanches et pyjamas. La langue médicale. « C’est une toxo. Il est en bas débit. »

« Qu’est-ce qu’ils disent ? J’entends pas. » La télé dans toutes les chambres. Vivre, souffrir, délirer, mourir devant le petit écran. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir ? On fait quoi ? Oxygène. La douleur l’a réveillée cette nuit. La morphine ne marche plus. Elle suffoque. Pourvu que je ne me sois pas planté. Faut que je demande au patron, au chef, à n’importe qui, parce que moi, je sais pas. Mais qu’est-ce que je fous là ? Pas d’affolement. Se protéger. La bonne distance, ni trop près ni trop loin. Et puis l’équipe. Publish or perish. Le New England Journal of Medicine. Est-ce que j’aurai mon poste de PH ?

Je suis plus clinicien qu’Éric mais il a davantage de publications internationales. Faire des sortants. « Oui, Madame ? Je vous l’ai dit, on n’a pas encore le résultat. Mais bien sûr, dès qu’on l’aura. Non, rien d’inquiétant ! » Échange de regards. Rencontre éclair avec un patient. Connivence fugitive, essentielle. En douce. En rupture avec le groupe médical. Écoute hors-la-loi.

Déchirée

Préavis de grève. Grève décidée. Difficile dans un hôpital. L’angoisse change de camp. De tonalité. La révolution. Comme si un rythme jusque-là contenu pouvait maintenant s’exprimer. Y aurait-il une lutte des rythmes ? Les syndicats. Ne pas se laisser récupérer. « Moi, je ne fais pas de politique. » L’A.G. Débats. Parler en public. Voter. « Les malades ne doivent pas servir d’otages. » Soins urgents à assurer.

Un problème : la définition de « l’urgence » ? Donner à boire, passer le bassin : urgent. « Pas assez d’infirmières, d’aides-soignantes. Pas assez payées. » D’accord. Mais tout de même. Grève contagieuse.

« Vous avez des informations ? » Les médias. Rumeurs chuchotées. « Les Renseignements généraux sont dans le hall ». Négociations. « Ça tombe au plus mauvais moment. La crise. Restrictions budgétaires. » Position dure. Hésitations. L’espace de l’hôpital s’est bizarrement incurvé. Les paroles, les gestes habituels sont comme déviés.

Peur. Tout le monde a peur. Est-ce que les grèves auraient un contenu latent ? Impossible de joindre le directeur. « Paraît qu’il va sauter. » Payer les jours de débrayage. Tu rêves ou quoi ? Grève des gardes ? Pas possible. Ne pas céder. Ne pas se faire manipuler. « Il faut savoir terminer une grève. » Vous croyez ? Reprise. Petit matin frisquet. Deux entrants : une tentative de suicide, une fièvre inexpliquée.

Chez les soignants, au creux du ventre, un sentiment étrange, une incompréhensible culpabilité. Ambivalence. Reprise.

La nuit du pangolin

 

Le 24 DÉCEMBRE 2009 au soir - une fiction inspirée de faits réels.

Putain ! Cette nuit, j’étais le dindon de la farce ! J’ai essayé d’aller au théâtre (on donnait l’intégrale de Strindberg au théâtre du Nord-Ouest) sur le conseil d’une jeune amie assistante et comédienne qui, de son côté, passait Noël en famille dans le Jura. Je n’ai pas pris mon vélo comme prévu, la pluie était glaciale. Donc, métro. J’aime bien la rue du faubourg Montmartre, la brasserie Chartier, le Palace fermé. Mis à part ce petit détour touristique, je suis tombée sur une troupe de comédiens à cran, regroupés au fond d’un bar, repliés sur eux, limite agressifs, ne sachant sur quel pied danser ! Nous étions trois spectateurs. Je suis partie pour qu’ils ne se sentent pas obligés de jouer ! Mais, faut être fort dans ce genre de circonstances. Les seules paroles qu’un comédien ait réussies à me sortir, ont été : « Quelle idée de venir au théâtre un soir de Noël ? » Ensuite, j’ai repris le métro, et je suis allée à Notre-Dame écouter une messe de Mozart, à l’orgue, complètement pétée, genre techno, démente, stridente, allumée, stressée comme une scie sauteuse. Il y avait aussi une chorale enchanteresse d’enfants, d’adolescents, et d’adultes, habillés en aubes bleu ciel. Le discours du cardinal était on ne peut plus inconsistant. Il nous a demandé de résister au pessimisme des politiques de droite et de gauche, et de ne pas nous laisser avoir par le catastrophisme des écolos. Il nous a proposé de croire en Dieu et en Jésus son fils notre sauveur... En résumé : la déprime, c’est l’ennemi !

Garde ta joie bébé, je me suis dit, pendant que j’attendais le bus de nuit N13 devant le théâtre de la ville fermé, avec quatre ou cinq adolescents blacks – habillés en tenues de combat, jean sur les hanches, blousons de cuir – qui rentraient sur Bobigny. Non loin de là, juste de l’autre côté de la place du Châtelet désertée, la Seine très haute déroulait sa fureur, la nuit menaçait de faire gouffre.

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