Broderies sur "Les Trois Écologies de Félix Guattari"

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TROIS CHAMPS DE PROblèmes sont à articuler dans une perspective éthique et politique : les rapports à la nature et à l’environnement qu’envisage l’écologie environnementale ; les rapports au socius, aux réalités économiques et sociales qu’envisage une écologie sociale ; les rapports à la psyché, la question de la production de subjectivité humaine qu’envisage une écologie mentale.

Les tentatives militantes ou professionnelles que nous avons connues jusqu’à présent choisissent toujours de privilégier un seul de ces trois axes, et rencontrent des blocages incontournables dans leur développement faute de travailler les autres dimensions. De plus ces tentatives se donnent toujours comme horizon soit la planète, soit l’individu ou quelque autre entité molaire qu’il s’agirait de réformer dans son entier, alors que la pratique est toujours partielle et se déroule au sein de groupes. Ces groupes peuvent être extensifs tant que la contrepartie de cette extension n’est pas la constitution d’une centralité et de frontières. Ils peuvent être intensifs tant que leur intensité reste poreuse, accueillante à l’environnement.

Dans ces conditions on constate un devenir groupe de l’individu à l’intersection d’un ensemble de composantes à surtout ne pas répartir en deux sous-ensembles antagoniques sous peine de paralysie ; on constate également un devenir individu du groupe ouvert et en mouvement, par l’usage de la répétition et de la différence. L’écosophie se propose de construire de nouvelles modalités de l’être en groupe à toutes les échelles.

LA SORTIE DU MONDE DU TRAVAIL

Comment éviter la captation de la subjectivité singulière par les machines économiques et sociales, l’extorsion des valeurs désirantes par leur rabattement sur la seule finalité de la reproduction ? Comment prendre la tangente dans toutes les situations de face-à-face qui participent d’un rappport de forces et d’une exploitation ? Comment accepter le don de l’autre et son amitié dans une perspective d’ouverture et de générosité, de coproduction ? Comment être dans les conditions pour pouvoir le faire ? La marchandisation est aujourd’hui la forme la plus commune de la mise en relation avec les autres, la condition du développement de la subjectivité : l’écrivain veut vendre son livre pour qu’il soit lu, le peintre sa peinture pour qu’elle soit appréciée et pas seulement regardée, le musicien veut donner un concert ou vendre son disque… Il ne s’agit pas seulement de trouver par là les moyens de travailler ; il est aussi question d’échange symbolique, du début d’un potlatch où tout ce qui entoure l’argent, tout ce qui fait évènement est encore plus important. Le travail invisible, et plus encore visible par quelque chose de dégoûtant, n’offre plus la jouissance des capacités que donnent les outils. Il n’est plus alors qu’un moyen d’accès au loisir, il perd tout sens. Le travail a été séparé par le capitalisme des moyens de production ; il est aujourd’hui séparé de son produit par « l’information et la communication » ! Il tourne en rond, il ne sert plus qu’à sa propre disparition, et il développe de plus en plus ses propres pathologies.

L’ENTRÉE EN SCENE DE LA NARRATION

Le travail devient fait psychique autant que social et économique. Il est alors à saisir dans les agencements collectifs d’énonciation qui lui donnent corps comme fait et comme processus expressif. Les possibilités de changement sont alors moins dans la transformation des conditions objectives, socio-économiques, que dans la modification des agencements d’énonciation, soit par exemple des collectifs de travail, soit aussi dans l’instauration de nouveaux agencements d’énonciation comme les dispositifs analytiques. Aucun nouvel énoncé ne doit être tenu pour vrai, représentatif du réel ; il doit être pris pour une nouvelle variation du désir entre les hommes, les choses et le milieu, une variation dont la valeur s’éprouve par sa capacité à modifier le cours de l’action, à commencer par les énoncés (le changement qui se constate en analyse). Il s’agit de « cadrer une mise en scène dispositionnelle, une mise en existence, autorisant en second lieu une intelligibilité discursive » (Les Trois Écologies, p. 26).

La narration, qui se fait en situation analytique ou en groupe d’analyse, se répète chaque fois différente. Ces rythmes et ritournelles d’une infinie variété annulent dans leur répétition les jeux d’oppositions distinctives et d’antagonismes insurmontables, et établissent peu à peu une sorte de continuum de la pensée sur lequel vont opérer les glissements du changement. L’informatique en établissant à un niveau beaucoup plus fin la capacité de discrimination des oppositions distinctives peut être un frein puissant à cet embrayage de la pensée qu’essaie de constituer l’écologie mentale. Dans ce glissement s’engendrent des « univers de référence incorporels » faits de mouvements de significations, qui ne se saisissent que dans les évènements singuliers qui ponctuent l’histoire individuelle et collective, et qui sont les signes de ce mouvement, comme les tremblements de terre par rapport à la tectonique des plaques. L’analyse, loin d’être un retour à l’authenticité de l’être, l’entraîne dans l’acceptation de son propre mouvement. Elle s’attache donc à dégager de la narration des champs de virtualité futuristes, constructivistes, à tendre l’inconscient vers ses futurs par le dépliage de devenirs animaux, machiniques, végétaux, cosmiques, de devenirs appartenant à des règnes différents.

Les agencements subjectifs individuels et collectifs à mettre en place se constituent donc loin de l’équilibre, de la normalité du règne d’origine, au bord de la pensée, là où l’écosophie naît. Ces bords ne sont évidemment pas faciles à atteindre, d’où l’aide que peuvent apporter les cartographies schizoanalytiques, qui se proposent précisément de déborder les territoires existentiels d’origine par l’inscription des lignes de déterritorialisation qui les tendent.

Ainsi se met en place une logique des intensités, une « logique du sens », disait Gilles Deleuze, engageant des durées irréversibles et produisant une histoire enveloppant aussi bien les humains que des objets partiels, transitionnels ou institutionnels comme les groupes sujets. Félix se consacrait à la prise en compte du mouvement, des « processus évolutifs de l’existence en train de se constituer, de se définir et de se déterritorialiser ». Il cherchait à produire des processus de « mise à l’être », et non de retour à l’être. Nous sommes tous en retard sur notre propre réalité et nous nous acharnons à l’ignorer les yeux tournés vers nos vieilles lunes. Félix nous disait avec douceur de regarder non pas dans l’autre sens, nous serions encore restés dépendants, mais partout. Ce nouveau regard sur le monde implique rupture par rapport à l’encastrement et à l’autoréférence. C’est ce que cherchent à produire tous les mouvements révolutionnaires. Mais ils évitent rarement le risque de créer une nouvelle autoréférence à l’encastrement totalitaire, parce qu’ils ne se situent que sur une seule ligne de problématisation, parce qu’ils ne cherchent pas à composer les différences de rythme.

LIGNES DE FUITE ET TERRITOIRES EXISTENTIELS

L’écosophie se propose au contraire de déployer des lignes de fuite processuelles qui partent des situations actuelles, en mettant en valeur les indices existentiels qui les dénotent. Ces indices se repèrent à travers tout ce qui se met en travers de la normalité quel qu’en soit le sens par rapport à celle-ci. Leur activation n’est possible que dans le cadre d’un mouvement de déterritorialisation sur l’une ou l’autre des composantes. C’est sur la composante économique et sociale que cette déterritorialisation était jusqu’à présent la plus perceptible, mais les mouvements écologiques ont rendu également sensible la composante environnementale, alors que les mouvements de femmes et les mouvements de minorités sexuelles ou ethniques s’installaient sur la composante psychique. D’où la possibilité de recourir aujourd’hui à l’écosophie, puisque toutes les formes de déterritorialisation sont à l’œuvre. Ce n’est que grâce à cette déterritorialisation que les agencements de subjectivation et d’énonciation peuvent trouver un espace d’évolution, dans lequel on peut intervenir de façon constructive. C’est en effet seulement sur les agencements d’énonciation qu’on peut agir directement ; et c’est d’une absence d’action à ce niveau que procèdent culpabilité et pathologie dans la répétition de l’obstacle à l’écoulement du désir. La répétition, la ritournelle, peut au contraire devenir créatrice, si elle est tendue par la force expressive que lui donne la poussée des désirs en marche. Le moment actuel du devenir, dès lors qu’il s’exprime, paraît avoir toujours déjà été là (c’est le fameux « c’était donc ça » de la psychanalyse) parce qu’il est envisagé dans sa face déjà passée. L’écosophie le montre au contraire produit par l’évènement, la rupture existentielle de l’énonciation, qui construit une nouvelle histoire, y compris du passé.

TRAVAILLER SON RAPPORT AU MONDE

L’analyse doit donc repérer les ritournelles existentielles, les points étranges et insistants, parfois aussi étranges dans leur platitude que dans leur exotisme ; c’est cette insistance, cette répétition qui exprime le changement souterrain, la différence en train d’émerger. D’où l’intérêt de la cartographie schizoanalytique, qui exagère l’expression de ces mouvements et permet de les saisir. Une œuvre artistique est un genre de cartographie schizoanalytique propre à son auteur. Mais les énoncés de la vie quotidienne sont aussi ponctués de ces « inquiétantes étrangetés » auxquelles on ne devient attentif que quand un changement est recherché. L’art ou l’analyse développent une capacité d’embrayage, une capacité d’expression du mouvement et même de démultiplication de ce mouvement. Altérité, hétérogenèse, hybridation sont rarement manipulées par un individu seul ; c’est la force de l’artiste mais c’est souvent au prix d’une réduction ; le soutien de l’extérieur, c’est celui du groupe, et le risque d’une autre réduction ; le travail sur le rapport au monde reste exceptionnel. Le problème de la constitution d’un territoire existentiel c’est celui de ne le constituer ni comme une origine ni comme une fin, mais de le prendre par le milieu, de comprendre le milieu dans lequel s’expérimente un voyage, s’effectue une explo-ration, un parcours. Il ne s’agit pas d’une re-singularisation mais d’une singularisation par trajectoire distincte, à partir d’un corps individué qui en avait la possibilité. Félix se demandait souvent comme Reich comment le pouvoir répressif peut être introjecté par les opprimés. N’est-ce pas parce qu’ils sont pris, à travers les mécanismes d’exploitation, dans les mêmes territoires existentiels que leurs oppresseurs, alors qu’il faudrait qu’ils machinent leurs propres lignes de fuite, sur lesquelles prendre la tangente, des lignes qui les emmèneraient dans des directions multiples, et qui feraient s’affaisser le système oppressif de l’intérieur. C’est d’ailleurs partiellement ce qui se passe dans l’indifférence des opprimés à ce qui leur arrive, l’absence de participation qui leur est perpétuellement reprochée. Il s’agit donc pour l’écosophie de développer de nouveaux modes de production de subjectivité, c’est-à-dire de nouveaux modes de connaissance, de culture, de sensibilité, de sociabilité qui soient transversaux aux trois niveaux, naturel, social et mental de l’accueil des désirs de changement, et ce dans le respect de la diversité des désirs de changement, dans la douceur. Se frayer une voie de singularité doit s’opérer par synthèses disjonctives et non par agrégation indifférenciée ou négation. Il s’agit de gérer un dissensus interne à chaque subjectivité, moteur de cette subjectivité ; il s’agit d’être un point de bifurcation, un point de jaillissement. La pratique écosophique doit à la fois soutenir la recherche de ceux qui sont au centre et le désir de renouer avec le centre de ceux qui ont rompu, et ce en organisant des solidarités entre les diverses positions par leur mise en perspective commune, en hétérogenèse. Les contraires ne se détruisent pas mais s’hétéroalimentent.

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L’ENTRETIEN DES BIFURCATIONS

Le résultat du travail n’est pas donné a priori : les territoires existentiels auxquels nous confrontent les trois écologies sont capables de bifurquer aussi bien en réitérations stratifiées et mortifères qu’en ouvertures processuelles. Cependant l’orientation avec laquelle ils sont pris en compte, l’intention donnée de leur pratique, offrent plus ou moins de chance à l’issue dé-favorable. Et c’est le sens du combat quotidien de Félix auprès des militants confrontés à la dégénérescence de leurs mouvements. L’écologie mentale propose donc d’appréhender les catalyseurs de bifurcation existentiels pour permettre de faire face à l’ambivalence désirante. Comment accueillir les fantasmes et permettre leur déplacement ? Comment transversaliser la violence vers la création, l’hétérogénéiser ? Il s’agit de modifier doucement, latéralement, les agencements d’énonciation qui en produisent le commandement, en créant par exemple des avatars virtuels de la violence, en la fractalisant. L’écologie sociale permet de transférer l’investissement affectif des individus sur le groupe grâce aux accroches dégagées par l’écologie mentale, au repérage de similarités et de différences articulées, donnant une capacité conjointe de déterritorialisation, de déplacement le long du flux de désir. Des traits diagrammatiques apparaissent entre les lignes développées par les uns et les autres, des traits communs à une ligne et à une autre, ou à plusieurs, et entre ces traits jaillit l’éros de groupe qui perdure tant que les lignes entrent dans le même agencement, ne sont pas soumises de l’extérieur à une nouvelle bifurcation. L’écologie sociale aurait la capacité de négocier les virages alors indispensables si grâce à l’écologie mentale elle avait prise sur les affects à l’œuvre dans le groupe. Jusqu’à présent les groupes sujets ont plutôt tendance à disparaître avec le moment historique qui les a vus naître, ou à céder la place à des fossiles grimaçants. Aucune garantie de pérennité n’est possible à la subjectivité en mouvement, le seul souci est de maintenir le mouvement dans l’ici et maintenant. Le problème de la bifurcation est un problème permanent ; elle doit s’entretenir pour se maintenir ; elle disparaît avec la suivante.

LES GROUPES SUJETS DE L’ENVIRONNEMENT

Félix présente la réappropriation des médias par les groupes sujets comme une solution. Encore faut-il que ces groupes existent pour se réapproprier la machine, ou du moins qu’ils aient une latéralité, une tangence par rapport à elle. Certes la miniaturisation des médias les rend plus accessibles. De même les nouvelles formes de travail font appel, pour certains, à plus d’intelligence et plus de création. Mais les deux valeurs du temps et de l’argent règnent en maîtres et l’attribution de nouvelles valeurs est rabattue sur elles. Les groupes sujets seront-ils de nouvelles instances de valorisation ? Félix le pense en indiquant que ce sont eux qui devront affronter le cosmos dans l’écologie environnementale et reconstruire par la base de nouvelles formes d’engagement.

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