Antis hors champ

Fragments de l'article paru dans la revue papier.

"Créer un « vide qui dure » ou inscrire un moment d'Histoire à la télévision, aussi volontairement, aussi catégoriquement, n'est désormais plus à la portée du premier (ni du dernier) Président de la république venu [...]

Inutile d'occuper la télé, elle n'oppose aucune résistance. Elle monte elle-même la garde : elle réglemente et comptabilise les temps de paroles, ce qui n'empêche pas certains de rester parfaitement inaudibles. Il est inutile désormais qu'elle vienne filmer un meeting politique puisque le candidat fournit lui-même les images, puisqu'il choisit pour elle les meilleurs moments à diffuser [...] 

A quoi bon ritualiser un bon coup sa présence, alors même qu'il [le président] n'existe en somme que par la télévision ? Alors même que chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, sont conçus comme un rituel immédiatement télé-diffusable (et recyclable dans tous les médias), et créent une sorte de mythologie à la petite semaine, renouvelable selon les circonstances, suffisante pour incarner la fonction dans l'ici et maintenant du flux télévisuel ? [...]

La mise en scène confirme cette rhétorique. Elle fait de lui l'élu avant même qu'il le soit, celui qui aménage le champ, qui occupe tout le champ. Celui qui par exemple prend en compte avec compassion ceux qui sont contre (il faut bien un peu de contre-champ), qui respecte leur différence, qui reconnaît même la valeur de leur candidate (c'est l'adversaire qu'il s'est choisi), mais qui surtout accueille chaleureusement les convertis et les repentants pour les ajouter à la masse grandissante de ceux qui sont pour, qui sont dans le champ, dans son champ, dans son camp. Il est le champ [...]" 

Quelques illustrations de l'usage de la télévision par le Président de la république

Références, liens, extraits.

19 mai 1981 : les adieux de Valery Giscard d'Estaing 

« Il y a des choses rares à la télé. Un président sortant se laissant filmer en train de sortir, c'est rare. Un plan vide à la télé, c'est rare. Un plan vide et silencieux, c'est encore plus rare. Il y a eu un grand moment mardi soir, un peu après 20 heures, entre l'instant où la grande silhouette giscardienne est sortie du cadre (par le bord gauche, en haut) et celui où retentirent les accents (pompiers) de La Marseillaise... »

Serge Daney, Libération, 21 mai 1981, repris dans Ciné journal 1981-1986, Paris, Ed. Cahiers du cinéma,  1986

In extenso :http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=CAB00018244

21 mai 1981 : Mitterrand au Panthéon

« Ce petit film n'est pas sans mérites, même si, dans le genre monumental-digne ce n'est ni Ivan le terrible ni La Terre des pharaons. Renseignements pris, son auteur est Moati et sa star unique Mitterrand. C'est un vrai film, avec répétitions, doublures, accessoiristes (pour les roses) et tout. Décidément, les grands moments de cinéma ne sont pas à Cannes mais sur les 625 lignes de nos téléviseurs. Car ce petit film, c'est la réponse de Mitterrand au défi médiatique de Giscard... »

Serge Daney, Libération, 21 mai 1981, repris dans Ciné journal 1981-1986, Paris, Ed. Cahiers du cinéma,  1986

Extraits : http://fr.encarta.msn.com/media_121618431_761576303_-1_1/Fran%C3%A7ois_Mitterrand_au_Panth%C3%A9on_(Paris).html

12 ans de Chirac à l'Elysée et à la télévision

L'exercice de l'allocution officielle n'est pas sans danger pour la fonction de Président et la légitimité de celui qui l'exerce (...)On l'a vu maintes fois avec Chirac, qui a d'abord utilisé la solennité de ce rituel télévisuel pour faire des coups (reprendre les essais nucléaires, dissoudre l'assemblée nationale) qui contredisaient la fonction rassurante et rassembleuse de l'exercice. Il se privait par là même pour longtemps du moyen le plus simple d'apparaître en Président et de parler directement aux Français. « Qu'a-t-il encore inventé ? » semblaient se demander ces derniers quand il débarquait à tout propos sur leurs écrans. Rien n'y fit : au fil d'allocutions nombreuses et malgré tous les prompteurs dernier cri, au gré des changements de décor et de cadre, des teintes variables du costume et de la cravate, du recours ou non aux lunettes, ce rituel-ci n'a jamais permis au Président Chirac d'habiter sa fonction...

Emmanuel Dreux : Antis hors champ, Chimères 64-65

Patchwork : http://aliceadsl.lci.fr/infos/france/chirac-elysee/

20 juin 2007 : le JT de TF1 à l'Elysée 

Les mauvais esprits ont remarqué que, lors de son premier entretien télévisé d'après élection, le nouveau Président n'était pas seulement l'invité du 20 heures mais aussi son hôte, puisque le journal fut présenté en entier de l'Elysée par un PPDA à peine surpris d'officier du haut du pupitre laissé vacant par le Président sortant, pendant que sa consœur CC taillait la bavette à l'élu dans un bureau attenant. Il est vrai que tous les prompteurs se ressemblent pour un grand professionnel de l'information télévisée, celui d'un ex-Président vaut bien le sien. N'empêche, l'inversion des rôles, l'interchangeabilité du décor, la continuité même d'un dispositif qui, d'une pièce à l'autre, a permis de passer du bureau du Président au plateau du JT ne constituent pas seulement une preuve supplémentaire et tangible de la collusion largement avérée entre les pouvoirs médiatiques et le nouveau pouvoir politique : elles disent surtout quelle est la place acquise par le nouvel élu, celle qu'il voulait obtenir, celle qu'il a conquis et dans laquelle désormais il se vautre (...)

Emmanuel Dreux : Antis hors champ, Chimères 64-65

D'une pièce à l'autre, donc : http://keep-smiling-through.typepad.com/bgkst/fr_sarkostyle_2007/