« Seul le périssable demeure »

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À Jacques Lejeune.

I. Avant l’histoire qui suit et encore la pré-histoire.

ENFANT, J’ÉTAIS NULLE EN MATHS. La prof, femme douée se mit à occuper une moitié de ses heures de cours en nous parlant de ce qui la passionnait, à savoir la préhistoire et ses traces. Sur ce, j’occupais bien de mes jeudis à gratter la terre à la recherche de fossiles. J’en trouvais d’ailleurs ; os de baleine, vertèbres de poissons et autres coquillages. Un peu plus tard dans ma vie, j’entrepris un grand voyage. Dans l’espace et vers le temps. Le lieu désigné fut les îles Galapagos. Ilots volcaniques au large de l’Équateur, visités par Darwin et par quelques corsaires chers à mon enfance. Vivent sur ces îles une faune et une flore uniques au monde par leur parenté avec des espèces animales voisines de la préhistoire. Réserve naturelle dans ses écarts temporels et évolutionnistes.

J’y abordais sans rechercher le paradis et un monde dionysiaque me fut donné. Rencontre inoubliable avec une animalité somptueusement ouverte à la relation. Durant mon séjour sur une de ces îles, Hood, je ne cessais d’être suivie, devancée, touchée par les otaries, iguanes, oiseaux et autres lézards et tortues géantes. Les baignades et les jeux avec les otaries et les fous de Bassan étaient bien de ce mode de relations pressenties dans mon enfance comme une certitude. Un jour, sur Hood toujours, après avoir terminé mon travail (baguer les albatros), je quittai mon campement pour aller au couchant du soleil me ballader dans une autre direction de cette île déserte. Arrivée à ce que je désignais être, selon moi, la Falaise aux oiseaux, il me vint une impression directe d’être hors de ce qui était là ; hors de ce temps-là, de ces oiseaux, de la houle, des otaries chahutantes dans ces limbes du Pacifique. La perception très forte et précise d’être une pièce rapportée, que ma présence à tout ceci était un artefact, que je n’avais rien à faire là, ou alors que la préhistoire était suffisamment loin pour que tout ce qui était là de la préhistoire elle-même, ne puisse jamais fonctionner pour moi autrement que comme des images. Je compris que c’était pour cela que j’étais venue : m’y faire des images. Peu de temps après mon retour de « Las islas encantadas », les îles enchantées, nommées ainsi par les marins espagnols, j’arrivai dans un véhicule monaplace à La Borde. Les douaniers de l’imaginaire ce jour-là, y étaient les navigateurs intrépides : Danièle S. et Olivier B. Ils décidèrent, avec le sérieux des enfants qui jouent, d’ouvrir le passage entre l’institution et ses nouveaux territoires par le truchement de mon embauche. J’y montrai les images que j’avais prises là-bas en les commentant. Les houles labordiennes, ces coups de vent de 7 à 8 Beaufort et ces calmes plats distribuèrent à chacun ce que de cela il avait pour part. Des rêves labordiens se peuplèrent de tortues géantes, d’albatros, de coulées de laves et d’iguanes. Voilà un minimum de mise en place pour faire apparaître une personne d’importance dans ce qui va suivre : j’ai nommé Marguerite. Entrée un peu bruyante, comme sa présence à la clinique. Marguerite délirait, et fort, très fort. Un système électronique complexe et implacable, posé dans une de ses molaires, transmettait en permanence et en mondiovision ses pensées les plus secrètes et les moments les plus intimes de la vie de son corps. Des images précises en apparaissaient alors sur les écrans de TV. Elle tâchait de remédier à ces hémorragies en menaçant, en dernière limite, de faite sauter le monde entier puisqu’elle était partout et tout le temps. Il était impossible de communiquer avec elle tant sa terreur l’occupait. Je pensais et le lui dis en espagnol, que l’on pourrait, elle et moi et d’autres, communiquer dans cette langue, car la machine à influencer ne devait pas être programmée pour cela. Pourquoi l’espagnol ? D’abord parce que dans le dossier hospitalier de Marguerite était mentionné qu’elle l’avait étudié, et puis parce que cela n’était surtout pas sa langue maternelle, et de mon côté, le fait que j’avais appris aussi cette langue. Cela m’avait, à douze ans, ouverte au monde de la poésie : Lorca, Machado, Cervantes et aussi Gaudi et ses caracoles (1). Marguerite ressemblait physiquement à ma soeur aînée et le fait de travailler avec le docteur C. à son sujet, tout ceci contribua à étayer ma décision. Car finalement, j’en suis sûre maintenant, le capteur diffuseur dans la dent ne devait pas plus comprendre le latin ou le basque que l’espagnol… Un quotidien minimal se mit donc en place, en Marguerite et moi, en espagnol, sous-titré en français par le délire. Une psychiatre d’origine chilienne et à la prononciation fortement marquée devint son médecin pour la prescription des médicaments, en français, accentué donc par une langue maternelle ainsi présente. Marguerite me parlera un jour de son premier amour, rencontré à Barcelone, dans le Parque Güell de Gaudi ; amant philippin de langue hispanique et dont le nom fleuri me fit rêver et me souvenir de mon premier amour, basque-espagnol, dont les mots d’amour trébuchaient fréquemment dans sa langue à lui… Marguerite était née à X., petite ville du Centre de la France, berceau de longue date de sa famille et où la maison familiale jouxtait l’usine de peausserie et la ganterie. Le père de Marguerite était mort d’un cancer des testicules, après avoir déliré contre les banquiers juifs français durant les trente dernières années de sa vie. La mère de Marguerite avait, durant ce même temps, « épongé » les délires de son mari, ainsi que les faillites successives des fabriques, à cause des banquiers juifs, bien sûr. Marguerite, entre autres choses, avait grandi durant la chute de la maison Usher.

X. est à dix kilomètres d’Oradour-sur-Glane où, le 10 juin 1944, les femmes, les enfants et quelques hommes furent massacrés, comme on le sait. Marguerite naquit en août 1944 à X. et – ce qui est aussi vrai que sa date de naissance – c’est que les Allemands avaient choisi X. comme premier lieu de leur action. De cela Marguerite parlait beaucoup, de ce qui, et pourquoi, avait failli ne pas avoir lieu : de sa naissance et de ce massacre. L’effet « d’Oradour-sur-Glane » pour sa famille et pour elle, devenait un massacre précieux, une ordalie terrifiante. Marguerite s’y aidait à investir cette catastrophe positivée, des délires de son père contre les Juifs, ce en quoi ils rejoignaient les nazis. Les mauvaises actions des mauvais Juifs envers le père rendaient justes les mauvaises paroles de son père envers les Juifs réfugiés à X. Et le massacre des Français par les nazis, à Oradour et non à X. était dans l’ordre délirant des choses de la famille. Ces catastrophes successives et drames historiques, ignifugèrent les catastrophes affectives et psychiques de la petite Marguerite. (Plus tard, dans notre vie, Madame Duras nous parlera à sa façon de cela.) Quittons Marguerite dans la boutique de la ganterie familiale parisienne, dont la mère ne manqua pas, durant les années où je m’occupais de Marguerite, de m’en offrir une paire « qui ne lui coûtait rien » me disait-elle à chaque fois (jusqu’au jour où elle interrompit la thérapie de sa fille). Faisons jouer une anamorphose sur un événement parisien : la mise en place du Collectif 125. Déjà, dans « le Cadavre exquis », le texte surréaliste de Benjamin Péret, il était dit que :

« La demie de onze heures sonnait à une horloge voisine. Quelques taxis passaient nonchalamment et les dromadaires n’étaient pas tous rentrés. Au loin, on pouvait apercevoir le président de la république, revêtu d’un scaphandre et accompagné du Roi de Grèce, qui semblait si jeune qu’on avait envie de lui apprendre à lire. Une jeune hétaïre les suivait, leur offrant ses services. Des gants pleuvaient, emportés par une bise aiguë de novembre. « Comme ils passaient devant le 125 boulevard Saint-Germain, ils virent un homme sortir en poussant devant lui un fauteuil, un personnage était assis dans la position de l’homme fatigué. Aussitôt la pensée leur vint qu’un crime avait été commis en cet endroit. Une baignoire, jetée d’un quatrième étage et venant s’écraser à leurs pieds, confirma leurs soupçons… » (Benjamin Péret, « Cadavres exquis ». Repris dans Main forte, 1946, et dans Le gigot, sa vie, son œuvre, 1957.) Que peut-il se passer d’autre dans la salle d’attente du Collectif 125 et sa fameuse machine à coudre, le Dr. C., Marguerite avec son village, le Dr. P. et moi-même ? Eh bien ! justement, du hasard ou ce que l’on nomme comme cela.

II. « De la dure réalité de la fiction » (R. Devos).

Le Dr. P. m’adresse un jour un patient que nous appellerons Michel. Je le reçois, parle avec lui : Police, internements, délires, médicaments, schizophrénie et pour parfaire son curriculum vitae, il m’annonce qu’il est né à X. bien sûr ! et à deux jours de différence d’avec Marguerite, dont il se trouve ainsi l’aîné ! Et, me dit-il, je suis le premier enfant à être né là-bas après le massacre d’Oradour-sur-Glane, le premier sur les registres de l’État-Civil. Et comme Marguerite, il me parle d’Oradour, du choix des nazis, des dix kilomètres qui séparent les deux villes, et que sa famille juive, fuyant depuis le nord de la France l’Hérode nazi, s’était arrêtée là, le temps de laisser la mère accoucher. Sa naissance à lui, à deux pas d’Oradour et à un pas du père de Marguerite, persécuté-persécuteur de Juifs. Il va sans dire qu’un thème de ses délires à lui, est de vivre comme le « Sauveur » ! Le Dr. C., à qui je parle de cet événement et du fait que je m’y trouve mêlée, se réjouit et me dit : « tu as découvert un nid de schizos ! Il faut voir s’il n’y en a pas d’autres… » Le fait de ma propre naissance à moins de 200 kilomètres au sud-ouest de X. quelque temps après la naissance de mes deux patients, prouve bien que je n’y suis pour rien, dans tout cela ! Mais j’y suis ! Le premier moment de stupeur passé, et ainsi livrée à moimême par l’abandon chaleureux de mes deux collègues, je décidai immédiatement : de dormir une heure !…

À mon réveil, je considérai cet agencement de hasards et la place qui est la mienne comme ceci : c’est l’équivalent d’un événement météorologique propre aux structures d’un cyclone. J’étais dans cet œil cyclonesque, caractérisé par le calme plat qui y règne, avec, à ses bords, les turbulences les plus furieusement déchaînées des éléments. J’établis une équation : hasard = œil du cyclone avec ses contours. J’étais dans « le calme » de la catastrophe (2). Catastrophe et hasard n’ont de sens que pluriel et périphérique. En son centre il n’y a que les effets – événements éventuels des métabolismes limitrophes. Les catastrophes psychiques délimitent des territoires qui ne peuvent être abordés que par la technique spécifique de la folie, et dont seuls les psychotiques peuvent parler. Ce que je comprends, de cet investissement par Michel et Marguerite, de cette catastrophe-hasard, c’est qu’elle est pour eux la possibilité de se situer dans un temps d’Historique mondiale, avec la particularité de la mise en place d’une causalité justifiante sur un mode délirant. Causalité qui va poser dans sa tourmente les assises en spirales de l’interprétation délirante. Pour moi, être en prise et non-prise dans la catastrophe-hasard, et, à ne pas interpréter à ma place, en faire un trait déterminant pour ma fonction d’y être, dans la dynamique même de la psychose. Je salue à ce passage Buster Keaton et son succulent film Marin d’eau douce (Steamboat Bill Junior), où l’on voit notre héros, de retour de l’université où son père, pauvre marinier, l’avait envoyé, aux prises avec les difficultés d’avoir un paternel qui le désire comme « fils-de-pauvremarinier-de-retour-au-pays » ; et son désir à lui, ayant pour objet une charmante jeune fille, rencontrée à l’université, elle-même de retour dans ce pays, et progéniture d’un père marinier, mais riche. Deux enfants, deux pères, quatre désirs différents et deux bateaux à roues. L’un qui tombe par morceaux, l’autre rutilant des écoutilles. B. Keaton fera intervenir un cyclone dévastateur au plus fort de la tension entre les protagonistes du drame. Après une séquence époustouflante de déréalisation schizoïde propre à son auteur, notre héros franchira corporellement tous les passages obligés propres à son avènement. Moments suprêmes où les maisons disloquées se balladent par pans de murs et dont les portes – il n’y a plus ni dedans ni dehors – sont franchies par notre ami. Une façade s’écroule sur lui, son corps étant dans l’encadrement de la porte qui, en tombant, s’ouvre, le « sort » et le sauve. Dans les éléments déchaînés et les déterritorialisations que le cyclone opère, Buster ne perd aucunement sa cohésion corporelle : tenu par une armature désirante sans faille. Être lui, être-le-fils-de-sonpère-et-l’amoureux-de-la-fille-du-grand-ennemi-de-sonpère-qu’il-veut-pour-beau-père. Le happy end repose sur le calme après la tempête des désirs, Buster épousera enfin celle qu’il aime. Le centre du hasard, de la catastrophe, du cyclone, apparaissent comme le bruit dans l’histoire-vraie qui suit. Une municipalité commanda un jour la construction d’un escalier en bois à un compagnon menuisier. Le travail fut entrepris après contrat. Au fur et à mesure du travail, des paiements étaient effectués. L’œuvre achevée avant le solde, l’ouvrier dut revenir à plusieurs reprises réclamer son complément. Las, il vint un jour et prétendit avoir à faire une vérification sur son travail. Il disparut cinq minutes sous l’escalier et s’en alla. À partir de cet instant, toute personne franchissant les marches provoquait un bruit qui devint rapidement insupportable. On fit venir des menuisiers divers ; aucun ne sut faire ce qu’il convenait pour y remédier. Las, lui aussi, le responsable envoya le dernier versement à notre menuisier-compagnon qui, en quelques minutes, élimina la cause de ce bruit inguérissable qu’il avait su créer. La connaissance parfaite qui était la sienne de toutes les articulations et chevilles de son travail dans leurs jeux possibles avait fait symptôme. Le centre du hasard, de la catastrophe sont le lieu de l’énonciation du symptôme. De symptôme, Michel, lui, avait celui d’une brûlure urétrale permanente, inoubliable. Au cours de ses épisodes délirants, il sera embarqué par les flics au moment où il essaiera d’éteindre la flamme du Soldat Inconnu en pissant dessus. Autre interpellation alors qu’il fait un strip-tease « à l’envers » devant un night-club. À l’envers, c’est-à-dire fait par un homme et gratuit. Au cours de nos deux premières années de travail, Michel, de temps en temps, dérape dans des états de délire réduit qu’il nomme des « états de grâce » ou « périodes roses ». Le monde et sa présence à celui-ci lui apparaissent d’une limpidité divine. Il y est le fils de Dieu, celui des Juifs et le Sauveur du Monde, il fréquente les synagogues, les églises catholiques et… les pâtisseries. Dans ces délires à fréquences hautes ou basses, Michel se définira une fois comme fils clandestin de sa mère et de son oncle paternel, cadet du père, mais champion olympique d’un jeu cérébral. Tentative de renforcement du paternel dans une extra-biologie proche, mais posant du coup, une perspective amoindrissant la mère, en défaut envers son mari. Un autre point délirant à un niveau incestueux lui fait penser qu’il y est pour quelque chose quant à la procréation d’un premier neveu qui est donc plus ou moins son fils. Énonce lors de ses arrestations par la police, habiter « sous son Père » (ils habitent le même immeuble). Une grande pratique de lectures et d’exercices de kabbale phonétique lui permet de modifier les familles linguistiques. Il trouve dans ses épisodes délirants un bienêtre certain et la modulation de la fréquence délirante par la thérapie ne nécessite aucune hospitalisation ou internement. Durant ces deux années évoquées, je travaillais avec Michel sur des modelages, des « conversations » et l’analyse de ses rêves très nombreux à cette époque. Une soixantaine de modelages et une centaine de rêves furent abordés (partie du travail que je ne reprendrai pas en détail ici). J’interviendrai une seule fois pour proposer une médication. Il vint un jour à la séance les pieds meurtris dans des chaussures volontairement trop petites pour ses pieds ; c’est, me dit-il, pour « se freiner » un peu, ne pas décoller et quitter le contact d’avec la terre. Je lui proposai de voir le Dr. C. pour recevoir la prescription d’un médicament que je choisis pour ses effets évidemment, mais aussi pour son nom : du Frénactil. Nous convenons qu’il en fixera lui-même le dosage. Il tenait beaucoup, et j’en était d’accord, à l’apport de ses épisodes délirants. Cette tentative « d’œdipianisation » par les pieds (œdipe : pieds enflés) aura une importance centrale pour moi sur un plan de recherche que j’aborderai ultérieurement. Une nuit, je fis un rêve : ça se passait à New York sur le tapis roulant du métro sur lequel je me déplaçais. Mon souvenir du rêve cependant, bien que très précis, s’arrêtait là. Dans l’après-midi, Michel vint et m’apporta un rêve dont le récit, pour le début, était identique au mien. Son récit se poursuivait par l’intrusion menaçante d’un chien bouledogue. Son rêve était un cauchemar. (Ce qui donne raison à Érik Satie qui, quand on lui demandait son nom, rétorquait : « Je m’appelle Érik Satie, bien sûr, comme tout le monde ! ») Je repris cela dans mon travail au niveau de l’articulation, du passage médiateur où je me repérais entre Michel et ses représentations psychiques. J’étais en place pour lui affirmer que le bouledogue, dans la réalité, n’était pas cet animal fou et meurtrier dont il avait rêvé. Je fais là référence au texte d’Octave Manoni (3) se rapportant à la relation Fliess-Freud. Il s’y attache à préciser une distinction entre le « délire du savoir de Fliess et le “savoir du délire” de Freud ». Et que Freud n’a pas essayé de tracer une ligne entre le délire de Fliess et son savoir à lui, mais que bien au contraire, il a plutôt eu tendance à prendre les idées de Fliess pour les siennes. Il semble que ce soit par l’établissement d’une dissymétrie dans la relation que Freud ait pu enrichir sa pensée de cet « autre moi-même » ainsi constitué. Michel bâtit un croquis de la relation anatomique entre son œil droit (croisement cérébral) et la mâchoire à la morsure brûlante dans son urètre. Relation entre l’œil et le sexe, associé par lui à ses cauchemars d’enfance, et à des grouillements sous son lit de serpents venimeux, durant ses hospitalisations. Le supposé rétrécissement de la pupille, le moins-à-voir, répondant à l’absence des territoires parlés, accommodation psychique à la Tyrésias. La mère de Michel avait eu avec lui une relation étroite : c’est-à-dire qui manque de place.

Un jour (où j’étais vêtue de vert), Michel rapporta un rêve dans lequel une balle, qu’il envoyait sur un mur vert, n’y rebondissait pas sur une portion, toujours la même, ceci tournant au cauchemar. Je lui demandai alors à quelle partie de mon corps pourrait correspondre cette partie verte qui ne « répondait » pas. Il nomma mon plexus solaire, en associant immédiatement sur un souvenir de seconde main : les violentes douleurs gastriques ressenties par sa mère au décès de son père. Je demandai à recevoir les parents de Michel. J’évoquerai ici ce que sa mère me dit de cet accouchement difficile et dans ce contexte de la France coupée en deux : il avait été question, un temps, de faire une césarienne. À partir de la plate-forme « off shore » posée avec les modelages, dans ce « confort » -là, il était possible de poursuivre l’accès aux autres plans de travail. Dans la coulée furieusement vivante de ces délires, Michel essayait de se guérir lui-même de ses multiples fractures psychiques. Mais, chaque cohésion réussie le catapultait verticalement dans une rupture avec l’horizontalité du quotidien-temporel.

III. Les Inuits ou « la folie en tant que rapports de techniques d’identité ».

L’extra-ordinaire se pointe dans le quotidien, avec sa gueule de banalité, ou d’emballage poético-rencontre. Donc, il était une fois, un jour comme un autre… Et comme j’ai l’habitude de le faire, j’écoutais la radio en lisant, et en jetant un coup d’œil sur les images de la télévision allumée dont j’avais coupé le son. J’aime en cela la perspective que je m’y donne de pouvoir dériver aux conditions de ces lignes de flottaison : sons, images, textes. Un peu comme ce modèle de technique de pêche utilisé par les hommes des îles Salomon : la pêche au cerf-volant. Le pêcheur est dans une barque, relié par un cordage à un grand cerf-volant d’où part un autre fil glissant dans l’eau. À son extrémité : une boule de toiles d’araignées, dans lesquelles viendront se prendre les dents courbes et longues d’un poisson, uniquement des bécassines de mer qui ne pourront plus se dégager des fils de la toile. À la radio donc, une voix d’homme à l’accent roulant du Lot-et-Garonne, parlait des aurores boréales d’un point de vue météorologique. Il me vint la certitude que les aurores boréales devaient avoir un son et que cet homme n’en parlait pas. Quelques heures plus tard, le Dr H., un ami à qui je confiais cela, me dit connaître quelqu’un qui, au Musée de l’Homme, travaillait sur le Groënland en anthropologie, et de ce fait y avait séjourné. Lors de notre première rencontre, Pierre me dit d’emblée être préoccupé. Son travail portant sur les systèmes d’attribution du nom chez les Inuits l’opposait aux hypothèses de son patron de laboratoire. Tout en mangeant du fromage de tête à la cantine abrités derrière les totems géants, je pensais que la préoccupation de Pierre valait ma question sur le son des aurores boréales. Il passa l’après-midi et les jours suivants de nos rencontres, à m’expliquer le système de nominalisation. Études faites dans la région d’Angmassalik au sud-ouest du Groënland. Il m’en parlait très exactement d’une façon qui, pour lui, devait me paraître évidente, puisque j’étais psychanalyste. Cet implicite me frappa beaucoup et je décidai d’appareiller vers cette côte du Groënland, via le bureau de Pierre, rue Lacépède. D’abord une escale « technique ». Car, comme le dit Brassens dans une de ses chansons à propos d’une péripatétitienne « sans technique un don n’est rien qu’une sale manie »… La nominalisation et les structures sociales que les hyperboréens produisent m’apparaissent d’abord comme étant ce que l’on considère en Occident devoir ne pas faire, car ca rend les gens fous ! L’identification homonymique, la polynomie et ses données d’attribution se présentent comme une horlogerie parfaite qui crochette des territoires, des espaces et des personnes, un temps référencié à de l’espace. Horlogerie car, à chaque enfant à naître, à la proximité du décès d’un des leurs, la famille va « demander » l’infans pour elle-même. Que le bébé soit, par un des noms, « cloné » du défunt. Plusieurs demandes identiques se posent pour un même enfant et si son sexe biologique ne correspond pas avec celui du défunt, on l’élèvera dans le sexe contraire au sien par le support tangible du travestissement. Pierre me raconte à ce sujet qu’un jour où enfants et adultes étaient dehors au soleil de l’été, un enfant se leva pour aller uriner à deux pas ; à son retour, sa compagne de jeux lui dit : « Ah, tiens ! Je ne savais pas que tu étais un garçon ! » Le seul à s’étonner du peu d’importance lié à cela fut Pierre lui-même. Ainsi, chaque personne porte jusqu’à 8 à 10 noms différents et a des relations de parenté extra-biologiques aussi fortes et égales en implications réciproques que les liens avec les géniteurs et la fratrie. Bref, tout le monde est parent de tout le monde puisque l’homonyme de mon parent est mon parent, et inversement. Pour marquer ce qui, du passage dans le temps de la vie doit être chronologisé, les parents biologiques du défunt ne pourront pas, eux, prononcer le nom qu’ils ont demandé à l’enfant de porter. Ainsi, pensent-ils, leur chagrin sera moins grand d’entendre encore, après la mort de l’être aimé, son nom et ses qualités présentifiés comme cela. Les noms sans genre des Inuits sont aussi parfois des noms d’objets ou d’animaux. L’obligation de non prononciation pour un grand nombre de personnes amène celles-ci à en créer d’autres. Ce qui, sur un village ou un regroupement plus large, aménage des drainages réguliers dans le vocabulaire. Les parents du défunt interpellent l’enfant désigné par leur lien biologique avec celui-ci. Cette stratégie de faire un parent de tout individu proche, se redouble d’un partage de nourriture codifié sur les liens de parenté bio et extra-biologique à égalité. Chaque animal capturé, le phoque notamment, sera découpé, et les morceaux gradués d’une valeur nutritive correspondant au degré de parenté homonymique et éponymique correspondant seront distribués. Chacun est assuré et assure à son tour que tout le monde mange. Pourquoi ce choix de reporter quelque chose de cela dans mon travail ? D’abord pour faire jouer la « ressemblance » entre les structures extra-généalogiques données par les délires et son identique esquimau. Non pas invalider les contenus des délires, mais au contraire les appréhender au travers d’un modèle semblable. Désubjectiver, pour l’objectiver un peu, la fonction « sacrée, divine, intouchable » du délire et ses contenus par trop parenthésés, par leur assise Historico-catastrophique, posée comme causalité justificatrice. « Tous les systèmes de modélisation se valent », écrit

F. Guattari, tous sont acceptables, mais uniquement dans la mesure où leurs principes d’intelligibilité renoncent à toute prétention universaliste et admettent qu’ils n’ont d’autre mission que de concourir à la cartographie de territoires existentiels – impliquant des univers sensibles, cognitifs, affectifs, esthétiques, etc., et cela sur des aires et pour des périodes de temps bien délimitées… C’est-à-dire qu’à ce niveau tout est bon ! Toutes les idéologies, tous les cultes, même les plus archaïques, puisqu’il ne s’agit plus que de s’en servir à titre de matériaux existentiels… De mettre en acte les cristallisations existentielles s’instaurant en deçà des principes de base de la raison classique : ceux d’identité, de tiers exclu, de causalité, de raison suffisante, de continuité… … Cette double capacité des traits intensifs, de singulariser et de transversaliser l’existence, de leur conférer, d’une part, une persistance locale et, d’autre part, une consistance transversualiste – une transistance – ne peut être pleinement saisie par les modèles rationnels de connaissance discursive : elle n’est donné qu’à travers une appréhension de l’ordre et de l’affect, une saisie transférencielle globale. … Or il faudrait ici parvenir à penser un continuum qui irait des jeux d’enfant, des réactualisations de bric et de broc, lors des tentatives de recomposition psychopathologiques de mondes « schizés », jusqu’aux cartographies complexes des mythes et des arts, pour rejoindre, enfin, les somptueux édifices spéculatifs des théologies et des philosophies qui ont cherché à appréhender ces mêmes dimensions de créativité existentielle ». La structure esquimaude a pour but et effet, entre autres, de métaboliser, en accélérant la chronologie, la rupture entre les vivants et les morts.

Michel se rapprocha de ce qui, jusque là, était pour lui en l’état d’impensable cataclysmique, ce temps de mort nécessaire à tout vie. Je dis : se rapprocha car il fit fonctionner son « truc » de familiarisation linguistique par sa kabbale phonétique, pour absorber et digérer quelques élémentstemps esquimau. Dans ces séances, sur un peu plus d’une année, nous parvenions à dessocler les généalogies délirantes par un troc progressif avec les textes bibliques et ses familles, posées par Michel en preuves écrites référenciées. Il finissait ainsi par pouvoir comprendre que son délire était « juste », mais fou. J’agis également beaucoup, durant ces mêmes séances, sur la dynamique sensible pour lui, de ce qui, pour moi, m’animait à la découverte de ce monde du Nord. Et c’est vrai qu’il y repérait ce vivant et perceptible « plaisir » qui était le mien. Je tâchais d’en doser le perçu en fonction de « comment je le repérais ce jour-là ». Je n’y ménageais pas, certains jours, une relative « représentation » proche de la tonicité narrative d’un événement ou d’un conte. Il m’importait de sentir qu’il me repérait présente dans le modèle.

Durée de ce travail semblable à celui des dentellières. J’ai vu dernièrement à la télévision deux de ces vieilles femmes : le plus beau et difficile point de dentelle nécessitait un mois de travail de journées de 10 heures pour effectuer une pièce de la taille d’un timbre poste. Pour ce faire, elles travaillaient dans des caves où l’humidité garantissait que le fil s’y rompit moins ; éclairant leurs ouvrages par la lentille de lumière réflectée d’une lampe par une boule de verre fin remplie d’eau de pluie. La dentelle ainsi élaborée gardait sa plus grande blancheur. Néanmoins, certaines d’entre elles ne travaillaient que sur du fil noir, car leur haleine était jugée noircissante pour le fil. Émanation dont on ne sait quelle misère. La durée du travail était rythmée par des chants psalmodiques, dont la scansion des vers servait à compter le nombre de mailles. Au-delà de ce vif hommage envers cette temporalité féminine, la mesure au plus juste de cette partie-là de mon travail, fut de permettre à Michel d’échanger des mots pour d’autres et d’en mettre certains là où il n’y en avait pas eu.

Mais n’est pas hyperboréen qui veut. Vivre par des températures de -50° exige pour ne pas y périr un appareillage culturel précis. Le vécu quotidien contre le thermomètre (voir la mort du père par le froid, dans le labyrinthe de Shining, film de S. Kubrik). La « modélisation » thérapeutique esquimau, mise en place en tant que support théorique, rendait plus accessible des temporalités quotidiennes. Michel, objet-sujet d’une Histoire, excluant à chaque fois l’histoire et la géographie – c’est-à-dire du quotidien – en avait un peu plus. S’il pouvait par moments disposer d’une certaine perception temporelle ouverte, son rapport à l’espace et à son corps restait pour l’instant assez labile. Je me mis à la recherche d’une articulation possible entre l’histoire et la géographie. Articulation suffisamment spécifique pour que nous puissions l’aborder ensemble comme pour « le modèle Inuits ». Compte tenu aussi de l’importance constituée par l’apport de « mots » nouveaux et communs dans le quotidien.

IV. De la continuité.

Visitant une exposition sur les datations proto-historiques au travers de Lascaux, je m’arrêtai devant un tableau de ces datations. Un intervalle de 60.000 ans y apparaissait entre les « premières sépultures » et les débuts de ce qui suivait : l’art. Et je me dis que voilà, ça, c’était 60.000 ans de deuil, passés entre autres choses à élaborer un début de penser la mort, la séparation, le corps, la douleur, les liens. Je décidai ce jour-là, pour ma part, d’être aussi dans cette autre bande, de celles qui, les premières, avaient parlé aux uns et aux autres de cela. Au sortir de l’exposition, j’allai acheter un fossile pour le placer sur mon bureau. Des paradoxidés du primaire, caractérisées par une carapacification évocatrice pour moi de la métamorphose kafkaïenne. Ces trilobites paraissaient voler sur le grand espace de la pierre plate. Leurs 70 millions d’années m’assurèrent du passé.

Ainsi parée, j’entrepris de me souvenir du futur, au travers de la lecture du livre d’A. Leroi-Gourhan sur Les religions de la préhistoire. Il y est analysé et critiqué certaines théorisations face aux « restes » anthropologiques. Il me semble que dans les rapports à la psychose, certaines recherches sont similaires au travail de l’archéologue. Mon travail s’interrompit sur les vacances. Je visitai cet été-là un chantier de fouilles archéologiques sur l’île de Santorin, en Grèce. J’y fus très intéressée, entre autres, par les meubles immenses posés au centre du chantier ; meubles composés d’une multitude de petits tiroirs dans lesquels étaient déposés au fur et à mesure les fragments retrouvés. J’y allai d’hypothéser la reconstitution, au travers des tiroirs d’une grande amphore encore ainsi parcellisée. André Leroi-Gourhan, donc, pourfendait avec la rigueur qui est la sienne les interprétations de certains historiens. Ce qui me frappait dans ses critiques à lui, c’est qu’il y faisait toujours apparaître la vie, le temps vécu, le vivant de nos ancêtres. Un exemple : l’interprétation d’un culte dit lunaire au vu de pierres disposées en cercles réguliers.

A. Leroi-Gourhan, lui, pose l’hypothèse de ce que ces pierres étaient là pour maintenir le bas des peaux de bêtes utilisées comme abri par les chasseurs nomades. Les peaux, putrescibles, ayant pour cela disparu sans laisser de traces, n’en avaient pas moins existé. Le reste visible, les pierres en rond, n’avait de religieux que le bel et bon souci de nos ancêtres pour leur propre peau ? difficile à sauver. Un autre et dernier point savoureux repris dans cet ouvrage à propos d’un rite dit de la fécondité. Il s’agit de carcasses de rennes, trouvées dans les lacs des pays du nord-est de l’Europe. Ces carcasses contenaient des pierres à l’endroit de l’abdomen. Conclusion : c’est un rite de fécondité !

A. Leroi-Gourhan crible cela de réel. Il émet l’hypothèse que les chasseurs ne pouvaient pas ramener tout le gibier tué au campement. De ce fait, ils devaient le protéger des carnivores ; les chasseurs auraient imaginé de faire fonctionner un garde-manger, dans l’eau glacée des lacs, lestant les carcasses de pierres, se gardant de pouvoir y puiser aux besoins de la bande.

Évidemment, l’alternative entre un rite – la mystification d’un rite de fécondité – et un système économique de garde-manger n’est pas historiquement sans intérêt ! Pour moi, de tout cela, j’affirmai que, dans cette polémique, tout ce qui reste n’est pas là, présentement accessible dans sa forme, qu’il importe d’analyser au plus près ce qui a fonctionné en tant qu’« ensemble vivant », osmotique, autour d’une trace, d’un reste, d’un moment-événement. Qu’il n’y a pas que l’histoire avec sa verticalité pénienne ; il y a surtout et toujours le quotidien ; la conjugaison temporelle entre l’histoire et la géographie. Un jour, suivant cette lecture, je tombai en arrêt devant une photographie d’archéologie aérienne. J’avais là un temps de ma conjugaison ! J’acquis le livre de photos et leur interprétation. Enthousiasme : apparaissaient là, sur une même tranche de terre vue du ciel, des traces visibles, lisibles du passage des civilisations diverses : celtes, grecs, révolution néolithique, romains, tranchées de 14-18, Moyen-Âge, etc. La conjugaison active s’actualisait en une production vivante, sous forme de blé, d’orge, de vignes, de futaies, qui produisaient plus et plus haut grâce à l’humidité conservée par ces pierres. Métabolisation puissante du passé en denrées comestibles. La grande horlogerie suprême de la climatologie trouvait là son art. Était-ce la fin des palimpsestes ? On voit sur ces photos le drainage des chemins proches des grandes fermes pour le passage des chariots collecteurs d’anone, les léproseries loin des villages, les essarts, les puits et leur margelle, les portiques, les caves, les thermes, les fondations des frontons pour jouer à la palestre, les esplanades. Les structures médiévales dictent nos paysages actuels. Le parcellaire en tient compte, les réseaux SNCF et les routes qui les contournent. Nous n’avions pas seulement une explication au fait que les routes ne soient pas droites, mais surtout le « plein » de ces passés. Je choisis là aussi, de ramener un peu de cela dans mon travail, dans le but d’y introduire du visible et des mots, vivantes images produites par du passé. Travaillant sur cela, Michel me dit un jour qu’il souhaiterait l’existence d’une archéologie de l’espace lui-même : qu’il puisse savoir ce qui, il y a mille ans, était dans cet espace où il mouvait sa main. Je proposai alors de reprendre les photos qui lui plaisaient le plus, pour « imaginer » ensemble des personnages, du vécu dans ces espaces-là. Un peu semblable aux histoires racontées avec les modelages, en ceci de différent que la perspective temporelle y était ouverte jusqu’à nous par l’actualisation des photos. Michel s’y situa en personnage tantôt féminin, tantôt masculin et aussi animal. Une multiplicité d’identités étaient contactées. Durant cette période de travail qui s’étendit sur à peu près d’un an et demi, il produisit une quantité de rêves semblables en ceci qu’il y était souvent question du cirque qu’il vénère, plus particulièrement des trapézistes, équilibristes et autres funambules, ainsi que des fauves. Les trapézistes l’avaient toujours passionné et il allait souvent au cirque pour en voir, à cette époque-là. Pour en voir est beaucoup dire ; car il regarde le moins, et le plus possible, les corps évoluant dans l’espace, sans autre support que la pesanteur. Dans ces rêves, les trapézistes – comme dans les histoires au vu des photos d’archéologie aérienne – étaient souvent féminines, du moins au début des rêves et des exercices spatiaux. Il arriva plusieurs fois que le genre des trapézistes évolua en masculin affirmé comme apothéose du numéro. Il disait passer des gens du voyage par l’archéologie aérienne, à un voyage intérieur. J’avançais avec cela vers la possible élaboration d’un « modèle » d’appréhender le contenu des pensées, au passé du temps, avec le support d’une hostie (hostia : animal immolé). C’est-à-dire de pouvoir, en mangeant quelque chose, penser incorporer les contenus historico-géographiques des ancêtres familiaux. Dans un texte de présentation à sa mise en scène d’Alceste d’Euripide, Bob Wilson évoque « une théorie selon laquelle la verbalisation intérieure n’aurait commencé à se développer dans la conscience humaine qu’à partir de l’époque de l’Illiade. Avant cela, les mots n’avaient d’existence que prononcés à voix haute. En l’absence de parole, il y avait le silence. Un peu plus tard, les mots commencèrent à être intériorisés, mais l’expérience fut d’abord très mystérieuse : c’était comme si des voix étaient entendues, comme si les dieux murmuraient des paroles soit pour approuver, soit pour contredire les pulsions des personnages au théâtre. Ainsi, les Grecs expliquaient l’émergence du dialogue intérieur par le biais de leur mythologie. Ils entendaient des voix et c’est une expérience qu’ils ne pouvaient expliquer. » Posons cela en fond pour invoquer le langage. Suivons G. Deleuze pour, dit-il, « éprouver l’existence et la disjonction des deux séries de l’oralité : dualité chose/mots… manger d’une part et penser d’autre part, la seconde risquant toujours de s’enfoncer dans la première, mais la première risquant au contraire de se projeter dans la seconde… C’est le verbe dans son univocité qui conjugue dévorer et penser, manger et penser, manger qu’il projette sur la surface métaphysique et penser qu’il y dessine. Et parce que manger n’est plus une action, ni être mangé une passion, mais seulement l’attribut noématique qui leur correspond dans le verbe, la branche est comme libérée pour la pensée qui la remplit de toutes les paroles possibles. Le verbe c’est donc parler qui signifie « manger-penser » sur la surface métaphysique et qui fait que l’événement survient aux choses consommables comme l’exprimable du langage et que le sens insiste dans le langage comme l’expression de la pensée. « Penser » signifie donc aussi bien « manger-parler », manger comme « résultat », parler comme « rendu possible ». C’est là que se termine la lutte de la bouche et du cerveau : cette lutte pour l’indépendance des sons, nous l’avons vu se poursuivre à partir des bruits alimentaires excrémentiels qui occupaient la bouche-anus en profondeur ; puis avec le dégagement d’une voix en hauteur, puis avec la première formation des surfaces et des paroles. » Un polythéisme de demi-dieux et déesses, personnellement, m’accorderait davantage à la vie – si la nécessité s’en faisait sentir. Mise sous généalogie descendante d’Ève, par la côtelette d’Adam, preuve surréaliste de la maternité du masculin à tout féminin. Coup de poker réussi dont la partie ne semble pas encore pouvoir être terminée.

Exit Lilith et son égalité avec Adam puisque différents.

Ève, descendante d’Adam, ne s’en sortira pas ; même pas par la mise en catastrophe comestible du Savoir. Cherchant un modèle de « communion » dédouanée, je trouvai un jour un bout de saucisson dans mon frigo. Cela fit un « Euréka », la baignoire en moins.

V : Modélisation de la charcuterie en tant que surface de connexion du « penser-manger-parler ».

Si le coucou, lui, est couvé par une mère extra-biologique, il est pourvu par la nature de quoi faire « coucou » à un moment de son développement. Ce qui lui permet de se reconnaître coucou et de retrouver les siens. Pour ma part, je fus élevée dans un sud-ouest natal, dans des relations intenses avec les suidés et ce que l’on en mange. C’est-àdire tout sauf les ongles des pieds, les vessies pour faire des lanternes et le saindoux de la verge qui « graissera » les scies et les outils. Pour explorer et bâtir un « patron » de ce modèle, j’entrai en relation avec deux collègues de Bernadette, ethno-zoologistes au Jardin des Plantes. Il y avait, me dit-on au téléphone, une documentation des plus complètes sur la charcuterie du porc dans le sud-ouest français, pays de langue « d’oc », différenciée de la langue « d’oïl » par ces deux façons de dire « oui ». J’allais donc, rendez-vous pris, consulter ces documents au Jardin des Plantes. Passé l’otarie dans son bassin et la tranche de séquoia datée, j’évitai une mandibule de baleine pour gagner l’escalier. Dans l’environnement sonore des cris de singes proches, je gravis des marches bordées de bocaux remplis de serpents et dœufs, dont les étiquettes manuscrites se décollaient. Croisant un employé d’entretien, tenu par son balai, j’arrivai dans la salle. Table immense et flot de soleil. Dehors, les cris exotiques des animaux et dedans le silence aveugle des animaux empaillés. Le responsable de la documentation, sur la recommandation de M. Pujols, m’apporte une brassée de feuilles, textes et manuscrits. Sans autre méthodologie que celle de commencer par le début, j’ouvris la première page du gros cahier de dessus. J’y lus la transcription traduite en français d’un des contes oraux que racontait mon grandpère paternel, narrant les débuts des espèces animales. Une émotion immédiate me fit fondre en larmes. La joie et l’exaltation qui la composait n’échappaient point au vieux monsieur documentaliste. Une histoire expliquait pourquoi les lièvres ont la lèvre supérieure fendue. Il était une fois : le lièvre se promenant avec la grenouille. Ils bavardaient en cheminant le long d’un sentier dont on me nommait les plantes, les arbres, ainsi que les relations « écologiques » du tout. Il se mit à pleuvoir très fort sur nos deux compères et la grenouille criait qu’elle ne voulait pas se mouiller. Fuyant l’averse, elle plongea pour s’abriter de la pluie, dans une mare ! Et le lièvre éclata d’un rire si grand que sa lèvre supérieure se fendit. Et c’est depuis ce temps-là que les lièvres sont ainsi… Voilà pour la teneur de ces contes anti-mythes qui me furent racontés. Chaque particularité anatomique des animaux y était « expliquée », et en langue d’Oc. Le travail sur la documentation affirma, dans la plus grande précision, que l’on peut s’autoriser à penser manger les pensées quotidiennes de sa grand-mère dans l’absorption d’une charcuterie familiale. Ceci, doublé par un système d’horlogerie à engrammes multiples. Un saucisson particulier sera mangé au casse-croûte qui suit le saignage du cochon. Saucisson élaboré dans le caecum du porc et bourré d’une farce faite de sa langue, son foie, d’un morceau de rognons, d’un morceau de maigre proche des jambons et d’un bout de queue. Saucisson-mémoire mangé à la findébut d’un autre saucisson-mémoire. Boucle bouclée du tube digestif du porc auquel on ajoutera des herbes locales – donc variables – et en fonction du lieu, et en fonction du goût de chacun. Individualismes repérables sur l’atlas-géolinguistique propre aux termes d’appellations charcutières, ainsi que les rapports de résistance individuelle au collectif. Découpe des territoires conjuguant les modifications locales dans la préparations des viandes en fonction des herbes aromatiques, du climat, de la nourriture des porcs, des modes de pensée propres aux personnes. Polymorphisme verbal reconnaissant ses voisins. Un exemple pour cela : la fameuse « sauce de poux » ou salsa de pedoll. Son origine reconnue vient du transfert dans l’espace domestique, au cours d’un échange verbal entre le « saigneur » et la cuisinière, qui donc échangeraient aussi des poux, liant de la sauce. La variante spatiale entre pedolhs, pesolh et polh délimitait des « pays ». Interpénétration de territoires déterminant de nouveaux agencements comme dans l’anecdote authentique suivante : un jour parut dans une revue spécialisée en produits alimentaires une annonce proposant la vente régulière d’une quantité importante de blancs d’œufs. À cela répondit un acheteur. Les deux protagonistes se rencontrent. Mais voilà qu’autour de ce contact se connurent aussi la fille de l’un et le fils de l’autre. Ils se marièrent et eurent, je crois bien, beaucoup d’enfants. Le jour de la « Tuaille » du cochon était un grand jour de ripaille, de rituels, d’odeurs les plus archaïques et chaudes, de plaisanteries. Une classique était de demander à un des gamins présents de prêter son couteau de poche pour découper la chair. Il s’en trouvait toujours un pour tendre fièrement le sien, qui disparaissait aussitôt dans l’anus de la bête, à charge pour lui de le récupérer, au milieu des éclats de rire des femmes, occupées à moudre dans le moulin à café, les épices séchées. Étant enfant, mon oncle paternel me fit tenir la queue en vrille du cochon, laquelle, me dit-il, ne manquerait pas de se raidir au moment où le cochon mourrait. Bien sûr, rien de cela ne se produisit, et la vive déception qui fut la mienne me ramena tout aussi vivement vers mon oncle. Promesse me fut faite d’une prochaine fois, positive cellelà, car j’y penserais mieux et plus fort ! Passant du cochon de Saint Antoine au symbolisme du porc-diable avec ses vices, de Dürer à Jérome Bosch, je m’orientai vers la charcuterie juive. Car si, comme on le sait, la religion juive proscrit la consommation du porc, animal hypocrite car ne ruminant pas en accord avec ses pieds cornés, la charcuterie juive est pourvue de la même richesse que celle que je viens d’évoquer. Michel fut sensible à l’exposition du « modèle charcutier », extensible aux autres préparations culinaires juives. Il se proposa, non sans humour, dans les prochaines périodes délirantes, d’aller plutôt vers la charcuterie casher que vers les pâtisseries où il avait coutume d’aller… Mis à part la mutation alimentaire pâtisserie-charcuterie, il fut là aussi important de parler du corps au travers du support de la charcuterie, banalisant le découpage de son propos. À ce moment-là de mon travail, je fis la lecture pour moimême d’un texte relatant ce « fait d’hiver » singulier, qui amena les survivants d’un accident d’avion à devoir manger pour survivre les cadavres surgelés de leurs compagnons. Les premiers jours suivant l’accident, le temps passa à s’occuper des blessés avec des moyens de fortune et à faire l’inventaire de tout ce qui était mangeable : carton, dentifrice, biscuits et un peu de coca. Journées épuisantes pour ces gens, encore hébétés de l’accident, des cros des mourants, de leur chagrin des décès de leurs amis ou parents, et des hurlements de la tempête de neige. Les deux pilotes étant morts sur le coup, un survivant médecin essaya de faire fonctionner la radio du bord pour émettre des signaux. Ils ne purent capter que les informations chiliennes faisant état des protestations des classes moyennes contre le gouvernement socialiste du Président Allende. Rapidement, ils surent que pour se sauver – dans l’attente des secours – ils devaient tôt ou tard manger la chair des cadavres. La première énonciation de ce funeste besoin fut faite par l’un d’entre eux, sous forme de boutade vengeresse à l’égard des corps des pilotes qui, disait-il, les avaient mis dans cette situation horrible. Quelques jours encore passèrent entre cette première énonciation et le moment où ils en parlèrent précisément. Le médecin de l’équipe de rugby que constituait leur groupe parla net. Il faut manger. C’est de la viande. Les âmes sont dans le sein de Dieu, lequel a voulu qu’eux vivent, et donné le moyen de le faire : manger les corps morts de leurs amis. Donc, Dieu a voulu tout cela ; et d’un. Et de deux, l’un d’entre-eux dit : « Si je meurs, je veux que vous me mangiez. » Ainsi furent levés les principes de l’interdit. Il leur fallut une journée entière de discussions pour gérer au mieux l’émotion violente, les répulsions physiques ; entre tabou social et loi divine de la vie. D’accord en fin d’après-midi, ils ne voulurent d’abord pas savoir qui serait mangé le premier. Le postérieur d’un cadavre faisant saillie, non loin de l’avion, le médecin, muni d’un morceau de vitre brisée, y découpa une vingtaine de tranches de viande gelée, difficile à trancher. Pas question de faire cuire cela, pour ne pas perdre la valeur énergétique. C’est en priant Dieu qu’ils avalèrent les premières bouchées. Des quarante cinq occupants de l’avion, seize survécurent et se sauvèrent en montant une expédition de sauvetage extraordinaire au travers des montagnes, après soixante et onze jours de cette pratique cannibale. Celui qui, le premier, rejoindra, au-delà des montagnes, une bergerie habitée, s’allongera dans l’herbe et mangera des pâquerettes. Dans cette expérience limite, tout, à peu près, fut mangé ; la moelle des os éclatés à coups de pierres, la cervelle, les excréments gelés au goût puissant, et aussi des testicules. Cette variété se défendit par l’argument donné de leurs besoins physiques et psychiques, de l’apport de « goûts différents ». À cette époque, en Uruguay, une puissante censure médiatique s’exerçait contre les activités subversives des Tupamaros ; une large audience fut donc donnée à ce « miracle ». De héros individuels ils devinrent des héros nationaux, déstabilisant l’intérêt porté par le peuple aux Tupamaros, érigeant en exemple d’acte de foi en Dieu ce cauchemar antique. Comme dans la période précédente, Michel apportera des rêves où, parfois par identités animales interposées, il est question de manger, dévorer, engloutir, digérer et chier. Rêves actifs et passifs. Des baleines y engloutissent des Nautilus (poche de vie dans la mer), des crocodiles sacrés ritualisent Pourim, des hommes meurent pour avoir mangé de la choucroute. Dans les cauchemars où il était, lui, menacé d’être bouffé, un animal toujours le sauvait, au travers, justement, d’une particularité anatomique : poche de kangourou, poche de l’hippocampe, éléphant et sa trompe et esquimau trapéziste avec sa meute de phoques apprivoisés. Les serpents venimeux se muèrent en boas, constrictors certes mais jamais mortels. Il apportera un jour un cauchemar dans lequel un serpent surgit de la terre, s’apprête à le mordre. Il pense qu’il va mourir de suite car il suppose que la morsure est fatale, se réveille en sueur. La nuit-même, je fis un rêve semblable au sien, mais avec ceci de différent qu’au moment où le serpent allait me piquer, je me dis, après un fraction de seconde de terreur, que j’ai le temps de savoir si oui ou non il est mortel. J’ai le temps de savoir si je meurs et de mourir. La séance suivante, je lui rapportai mon travail rêvé. Ce semblant de réplication de la psychose en moi permettait l’introduction d’un dualisme créatif d’un passage à une temporalité autre. Pour terminer ces réflexions sur ce thème, j’évoquerai une anecdote. Un quotidien relatait ceci : un ancien ouvrier vigneron venu du nord de la France, s’installe avec sa femme à Vosne-Romanée. Pendant des années, il mène une vie des plus effacées entre ses caves et sa femme. À la mort de celle-ci, il commence à boire et se retrouve à la retraite. Il ne sortira plus de chez lui que pour acheter à l’épicerie des conserves alimentaires, du vin et des magnum de Contrex. « Pour me laver », expliquait-il. Entre rat et vermine, vin et Contrex, il mettra en place une équivalence de ce qui, pour lui, dans ses années de caviste, avait fait office d’horloge. En effet, on découvrira chez lui, face à l’amoncellement des boîtes de conserve vides, les magnums de Contrex, emplis de ses urines, soigneusement clos avec un bouchon et millésimés, ainsi que des flacons de grands crus locaux, vides de vin, remplacé par de la pisse. Il faudra sept voyages du camion éboueur pour évacuer le métal âcre de ses 3.750 litres d’urine millésimée. Le caviste est à l’hospice des vieux où, je l’espère, il trouvera un autre moyen de se repérer du temps. Un peu comme ces gardiens de Musée dont l’existence est « garantie » par la valeur et les datations des tableaux gardés, au Schreber étudiant le jour une carte des astres pour se repérer de la durée de la nuit. Je clos ici ce texte sur deux salutations. Une au Dronte des îles Mascareignes, animal présent dans Alice au Pays des Merveilles et dont l’espèce a été « éteinte » par les chasseurs du siècle dernier. Reste le souvenir de sa silhouette et son cri, « Dodo » qui le fit surnommer ainsi. L’autre à mon arrière-grand-mère paternelle au prénom de Segonde, au sobriquet de « Teouleresse » car épouse du gascon artisan, fabriquant de tuiles en terre, nommé en langue d’Oc « lou teouleil » (le tuilier et la femelle du tuilier). Cette Segonde, me dira-t-on, partait voyager des jours entiers, dans les landes, en vadrouille, accompagnée d’un sanglier qui s’était apprivoisé d’elle.

Mady Lafargue, infirmière puis formée à la psychothérapie institutionnelle à La Borde, psychanalyste. Membre du Collectif 125 et de L’ADRESS.

1. Caracoles : escargots.
2. « Les cyclones », Naissance et mort des cyclones, Time-Life, 1982.
3. O. Manoni : Clefs de l’imaginaire ou l’Autre Scène, pp. 115-130.
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