Entretien avec Philippe Giesberger

Entretien avec Philippe Giesberger, infirmier, dessinateur et peintre (qui a réalisé luvre en couverture et choisi les illustrations du numéro 64)



(Tous droits réservés, illustrations Giesberger, extrait audio: B.O.F. Eraserhead - D. Lynch) )

Chimères : Etant, de ton état, infirmier en psychiatrie (et même cadre), penses-tu, avec tes dessins, faire de la clinique ?

Philippe Giesberger : Est-ce que je fais de la clinique avec mes dessins ? Est-ce que je fais mes dessins avec la clinique pourrait-on aussi demander !

Non, les dessins sont mon affaire. Mais leur pratique, comme celle de la peinture et de tout ce qui est comme ça créatif, se révèle un merveilleux outil pour entrer en relation avec les patients qui nous sont confiés. Un outil, également par les effets que favorise la tenue des ateliers au sein d'une institution soignante (je travaille dans une unité d'hospitalisation pour adolescents et dans un CMP - Centre Médico-Psychologique). Cela nous permet toujours de travailler l'ambiance de la salle, et surtout de faire œuvre commune avec les patients. C'est quelque chose d'important, au regard de la définition que donnait Daniel Lagache en 1955 des maladies mentales qui « sont, disait-il, un trouble de la communication entre les membres d'un même groupe ». La tenue de ces ateliers, prétexte à être ensemble, limite semble t-il, comme on dit en psychiatrie institutionnelle, les accidents de transferts, érotiques et agressifs. Au sein de ces ateliers/évènements de vie, nous fabriquons un plaisir à fonctionner ensemble, soignés et aussi soignants. Tous, nous y développons des potentialités créatives et soignantes insoupçonnées. C'est une façon de laisser place à l'inattendu, au hasard dit le docteur Jean Oury. Nous sommes favorables aux malades, ils sont attentifs à nous. C'est ce qu'avait découvert le docteur Hans Prinzhorn, qui dirigeait le service psychiatrique de la clinique de l'Université de Heidelberg au début du 20e siècle et qui va ouvrir les asiles, entre 1919 et 1921, au monde de l'art en s'appuyant sur les dessins des patients qu'il présente à la société. Un peu plus avant, nous avons le docteur E. Marandon de Montyel, le précurseur de Herman Simon, qui travaillait à l'ancien asile de Ville-Evrard, dans le département de la Seine à la fin du 19e siècle, établissement au sein duquel je travaille aujourd'hui auprès des enfants et des adolescents avec le docteur Roger Teboul. Vers 1895/1896, le docteur Marandon de Montyel avait sollicité auprès du Conseil Général de la Seine 400 francs pour l'achat de fournitures pour les artistes fous de Ville-Evrard : « La scribomanie, disait-il, rentre dans la catégorie de ce que Ball appelait les prurits cérébraux ; c'est en effet une véritable démangeaison, j'en sais hélas quelque chose. Or la première des libertés, dit Méphisto dans sa chanson, est celle de se gratter...Aussi, dans mon service à Ville Evrard, tout le monde écrit et dessine librement ; mais c'est surtout aux dangereux et aux agités que, sous mon impulsion, se consomme le plus de papier et de crayons. Ce que l'on me remet dans la matinée, dans ces deux sections, de lettres et de messages , de dessins et barbouillages, remplit toutes mes poches. Les tranquilles et les inoffensifs qui vont aux champs, aux ateliers et aux travaux extérieurs, bien que libres comme les autres de le faire, écrivent beaucoup moins, car ils sont occupés. Je ne saurais donc trop recommander ce système qui, pour les deux catégories de malades sans travail, procure, en les  occupant, le calme et la sécurité, tout en constituant une excellente hygiène. (...) L'ennui est à éviter à l'aliéné ; or, il naît, comme on le sait, de l'uniformité... »[1]. Le règlement intérieur des asiles de l'époque n'autorisait que quelques heures, le dimanche, la liberté d'écrire.

Aujourd'hui, le fait de dessiner, en particulier pendant les réunions de travail (où je ne fais pas que ça, mais où je dessine, c'est plus fort que moi !), eh bien ça me permet de mieux écouter ce que nous disons entre nous. Je ne me focalise pas sur mon carnet, si bien qu'il m'arrive très souvent de m'apercevoir à la fin de la réunion que j'ai été dépassé par le dessin. C'est comme s'il s'était fait à mon insu. C'est super. Parfois le dessin saisit un trait ou quelque chose de la problématique de l'adolescent dont nous parlons. Le plus souvent, il me renseigne personnellement. Avec le temps mes personnages, toujours les mêmes, changent progressivement de posture, grandissent, vieillissent aussi, évoluent. Ils sont souvent accompagnés d'un double animal, « un daemon », comme dans le roman d'A la croisée des mondes de Philip Pullman. Autrement, il s'agit d'un personnage solitaire, souvent en chemin, sur une rivière, en barque ou en radeau[2]. Un sujet en mouvement, en quête, un peu comme Don Quichotte. Une posture qu'avaient repérée mes collègues de l'école des cadres d'Etampes, qui m'ont baptisé un moment « Le Don Quichotte de la psychiatrie ». C'est un peu le personnage sur la couverture du numéro 64. Un personnage qui dit « Avanti ». C'est là que je me retrouve dans « le manifeste Anti ». La psychiatrie comme je veux la faire est un combat.

Aujourd'hui, mon travail de cadre infirmier ne me permet plus de mettre en place ce type d'ateliers, sinon ponctuellement, avec un ou deux adolescents, pour réaliser une affiche pour annoncer la reprise de l'atelier théâtre, par exemple. Ce qui a provoqué récemment, d'ailleurs, l'accrochage de textes sur les murs de la salle où se déroule cet atelier. Comme une correspondance qui relie deux moments différents de la vie institutionnelle. Un élément complémentaire au ber du bateau.

Parmi mes jeunes collègues, certains affectionnent aussi cette pratique. Ils font de la mosaïque, de la peinture sur toiles, des assemblages de carton et ils envisagent, l'hiver arrivant, de construire des mangeoires pour les oiseaux. Ils accompagnent les adolescents au théâtre et jouent avec eux. Ils acceptent d'être transparents à eux-mêmes et à donner de soi. Ils créent avec les adolescents une ambiance de communication, ce que Félix Guattari appelle des foyers locaux de subjectivation collective. « L'important, nous disait-il, n'est pas la seule confrontation avec une nouvelle matière d'expression, mais la constitution de complexes de subjectivation : individu-groupe-machine-échanges multiples. Ces complexes, en effet, offrent à la personne des possibilités diversifiées de se recomposer une corporéité existentielle, de sortir de ses impasses répétitives et, en quelque sorte, de se resingulariser. Ainsi s'opèrent des greffes de transfert qui ne procèdent pas à partir de dimensions « déjà là » de la subjectivité, cristallisées dans des complexes structurant, mais d'une création et qui, à ce titre, relèvent d'une sorte de paradigme esthétique. On crée des nouvelles modalités de subjectivation au même titre qu'un plasticien crée de nouvelles formes à partir de la palette dont il dispose »[3].

Chimères : Dirais-tu de tes personnages qu'ils sont naïfs ?

P.G. : un dessin naïf, c'est un dessin qui veut représenter, mimer une réalité de manière naïve. Je ne me reconnais pas dans cette définition. Mes dessins s'apparentent plus à l'art brut. C'est une production nécessaire, imaginaire et narrative. Nécessaire, c'est ce qui l'apparente à l'art brut. Imaginaire, parce qu'elle produit des paysages d'un monde interne, d'un état souvent gratifiant. Narrative, parce que, à chaque fois, il s'agit d'une histoire, non pas sur la durée, mais sous une forme très condensée. Comme dans l'iconographie du Moyen Âge où tout est codé, où chaque objet, posture du corps, des mains, du cou, direction du regard, lanterne éteinte ou allumée, ont une signification qui se présente comme une énigme. Pour moi, c'est pareil. Ces emblèmes ou ces enseignes que sont l'animal, le château, l'âne, le personnage androgyne, le chemin, l'arbre, la nuit, les astres, ont accompagné mon analyse. En ce sens, mes images s'apparentent aussi au conte. Il y a quelque chose d'initiatique. Mon personnage a la dimension du héros. Il traverse des épreuves qui vont le faire changer d'état, accéder à d'autres niveaux de réalité. D'où, évidemment, cette évocation de l'enfance et cette proximité avec l'illustration. A ceci près, là encore, que ce n'est pas une illustration. Le dessin se suffit à lui-même. Il n'illustre pas un texte, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de correspondances.

Chimères : Pourquoi avoir proposé une couverture pour le Chimères Anti ?

P.G. : Pour être de l'aventure. Pour faire œuvre commune. Parce que j'étais à Beaubourg, le soir de l'inauguration de Chimères. Avec Gérard Fromanger en « guest » et Félix Guattari, bonhomme bien plein d'amour et de sympathie tremblante. Un peu trop sollicité. J'y ai revu une amie d'adolescence qui parlait avec Félix. Elle me dit qu'elle est à la clinique de La Borde, et je crois qu'elle y est hospitalisée ! Evidemment, elle le prend mal ! Elle y était infirmière. Avant je m'étais « pris la tête » avec une pensionnaire de La Borde, une jeune de 24/25 ans parce que j'hésitais à acheter le livre de photos du club. Elle tenait le stand de la clinique, installé au sous-sol, sous les galeries contemporaines. Une soignante (je pense que c'était une soignante) est intervenue en riant pour calmer le jeu. Toutes griffes dehors et un peu essoufflés, nous avions l'air de deux chats sauvages débusqués de leur cachette. J'ai acheté le livre du club photo. Il y avait Frank Drogoul, que Françoise Gibard avait envoyé se spécialiser à La Borde après l'avoir débauché de l'hôpital de Villejuif où nous nous étions rencontrés tous les trois, avec Pascale Beau, psychiatre, comme Frank et qui ne se quittaient jamais, comme Françoise et moi, qui ne nous sommes pas non plus quittés professionnellement pendant plusieurs années. D'ailleurs, quelques années plus tard, après avoir pris chacun des chemins différents, nous travaillâmes de nouveau ensemble dans le  18ème arrondissement de Paris, près de Bichat, rue Jean Dollfus. C'est là, avec Françoise, que nous avons inventé le groupe « Travaux manuels ». Il y avait un bar institutionnel tenu par les patients du foyer et les consultants du centre de santé mentale. C'est d'ici qu'a été créée la revue inter associations culturelles « Institution », revue contemporaine de Chimères dont les articles n'ont pas perdu de leur force créative et de leur pertinence. Dans cette revue, il y a eu plusieurs articles de Frank sur les échanges institutionnels, l'argent du bar, des projets de structures d'insertion par l'économique et les loisirs, les relations du personnel « comptabilisées » en terme de dons ou bien de dépenses et puis deux autres textes sur l'approche du corps, des groupes et de la psychose dans l'institution à travers la lecture de Gisela Pankow et de Wilfred Bion. Ces textes m'ont servi à la compréhension de mon travail. Je pense aussi à un article de Danièle Roulot, sur les greffes de transfert et les boutures de fantasme ! Il y a également l'article de Philippe Rappart sur la nature humaine de la folie. Un condensé philosophique de trois ou quatre pages. J'étais abonné à Chimères tout ce temps là. Les premiers numéros avaient une couverture de la couleur de celle de la collection blanche de Gallimard et de La Recherche[4]. Danielle Sivadon m'envoyait de gentils mots pour me dire, « Cher ami, merci d'avoir renouvelé votre abonnement à notre revue et veuillez nous excuser pour le retard de livraison du prochain numéro... cordialement »

Vingt ans ont passé. L'état d'esprit qui m'anime dans cette aventure que nous offre Chimères s'apparente à cette déclaration des situationnistes qui disaient : « La formule pour renverser le monde, nous ne l'avons pas cherché dans les livres, mais en errant. C'était une dérive à grandes journées, où rien ne ressemblait à la veille ; et qui ne s'arrêtait jamais ». Le manifeste Anti me semble traversé par cet énoncé et le chevalier errant de la couverture continue de ravir et de ravager le monde. Il avance, au trot, avec souplesse. Les vents sont sud/sud-ouest. L'air est doux et l'odeur des cadavres est derrière lui.


 


[1] AMP, t.3, Paris Masson, 1896

[2] Un radeau, c'est le deuxième objet que nous fabriquerons avec les malades avec qui nous avons inventé un atelier appelé le « Groupe travaux manuels ». Avec ma collègue, Françoise Gibard, fille de Saint-Sulpice-Les-Feuilles et infirmière de La Borde, nous avons animé cet atelier pendant 5 ans, de 1994 à 1999, tous les lundis matin, dans le sous-sol du Centre de santé mentale de la rue Dollfus, dans le 18ème, placé sous la direction du docteur Jean Artarit. Il disait que l'on avait la griffe de son psychanalyste. Lui, c'était celle de Gisela Pankow. Celle-ci nous a beaucoup aidé à comprendre et accueillir toutes ces productions des patients. C'est une de mes plus belles expériences professionnelles. Nous n'avons jamais été embarrassés par ce phénomène de l'illusion groupale. Nous avons été bien au-delà. Nous avons construit un clan, avec ses totems et ses ancêtres. Cela s'est fait naturellement, en respectant les productions de chacun et les masques de grand-père, les pattes d'ours coupés, la chouette géante articulée, la chèvre du diable, un cerf du père Noël, le premier homme qui a dit « oïe ». Nous avions obtenu de l'office national des eaux et forêts l'autorisation de ramasser les chutes des coupes de bois pour faire nos sculptures assemblées et peintes. Nous avions même la clef du cadenas qui lève les barrières qui empêchent les voitures d'emprunter les chemins forestiers. Michel, le surveillant, ramenait le trafic de l'ancien asile de Perray-Vaucluse et nous allions à Ermenonville dans la journée faire le plein pour les séances suivantes. Une patiente, Christiane, a dit un jour, « Ce sont de drôles d'idées qui sont là. Ce qui est amusant c'est que ça a été réalisé. C'est vrai. C'est un moment qui est vrai ».

[3] F. Guattari, Chaosmose, Paris, Galilée, 1992, p.19.

[4] (...) du temps perdu. Ndr.