Frédéric Gros : sur l’œuvre de Foucault des dernières années (à partir de 1980)

Association « Pratiques de la folie »


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Frédéric Gros : sur l’œuvre de Foucault des dernières années (à partir de 1980)

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I) le sujet, II) la vérité, III) la philosophie, IV) Discussion avec Jean Allouch.

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1’40 / Introduction: Franck Chaumon introduit la séance. Quelle est notre actualité ? Le regard évaluateur s’est étendu au champ de la santé : une évaluation comptable de l’activité réelle (institutions et activités libérales) qui repose sur une adéquation entre actes et chiffres. Plutôt qu’une simple position de résistance face à ce phénomène, comment lancer une offensive : « comment parler de nos pratiques de paroles ? » dans un autre espace, dans le champ du politique ! Rendre des comptes, c’est poser cette question. Parole, vérité, politique. Foucault nous est d’une aide irremplaçable pour montrer comment la vérité du sujet ne peut se dissocier du régime de vérité dans lequel se déploie le discours. Actualité de Foucault qui réinvestit la question politique à travers la parole subjective et la vérité du sujet : la parrhesia, le dire vrai, le courage de la vérité. Jean Allouch est à côté : un des rares psychanalystes qui travaille avec Foucault.

14’47 / I) Le sujet : une nouvelle conception du sujet qu’il déplace et qui déstabilise le sujet essentiel, a priori, et transcendantal (Descartes, Kant, Husserl).

1) Les techniques de soi : techniques historiques à travers lesquels le sujet se construit dans un rapport déterminé à lui-même. Mais le sujet n’est pas produit par ces techniques.
2) Les pratiques de subjectivation sont des programmes de stylisation de l’existence (non du conditionnement). Le sujet peut être appelé à se transformer. Le soi éthique contrebalance le sujet a priori kantien de la critique de la raison pure qui ne peut pas se transformer. C’est un sujet de l’expérience.
3) Le souci de soi : n’allez pas croire que le « connais-toi toi même » socratique soit la parole grecque fondamentale ! Se soucier de soi, c’est se soumettre à des exercices, non pour mieux se connaître, mais pour intensifier le rapport à soi. Il n’y a pas d’intériorité, ni d’intimité grecque. L’intimité du sujet se construira dans les pratiques de confession chrétienne. Les techniques stoïciennes, quant à elles, construisent une extériorité éthique, sujet de l’action politique.

Ces notions ont comme intérêt de nous faire sortir de deux grandes matrices :
- la matrice pratique de la confession chrétienne qui va du côté du « qui suis-je ?», d’une construction d’une intimité, d’une psychologie, d’une quête de l’identité de soi,
- la matrice théorique du questionnement transcendantal qui va du côté du « que puis-je connaître ? », d’une certaine histoire de la philosophie, du sujet comme instance de connaissance.

27’33 / II) La vérité: trois autres notions chez Foucault pour dépasser une certaine tradition de la vérité : la véridiction (pas d’unicité du sens de vérité), le dire vrai (pas d’essence théorique de la vérité) et la vraie vie (pas de discursivité de la vérité).

1) Les techniques de vérité ou la véridiction : Foucault ne construit pas une logique de la vérité, mais une histoire des jeux de véridiction. Ni de l’épistémologie (pas d’établissement de critères de vérité), ni du transcendantal (pas de recherche des conditions a priori de la connaissance vraie), ni de la métaphysique (pas de recherche de l’être essentiel de la vérité).
La description des techniques historiques à partir desquels on construit des énoncés vrais dans une société. Dans chaque société, chaque culture, il y a des dispositifs pluriels, concurrents pour produire des énoncés vrais.
Exemples de techniques. L’oracle : technique qui permet de produire des énoncés énigmatiques qui cachent et révèlent en même temps une vérité future. L’enquête : technique qui permet de produire des énoncés empiriques sur la nature du réel. La confession : technique qui permet de produire des énoncés relatifs à l’identité secrète d’un sujet. Le témoignage : technique qui permet de produire des énoncés attestant d’une scène passée. L’examen : technique qui permet de produire des énoncés vrais servant à mesurer l’écart entre un individu et une norme.
La question de Foucault : une vérité, comment ça existe dans une société ? Quels sont les effets de vérité ? De quel jeu de véridiction un énoncé dépend ? Mais ce n’est pas de l’histoire des sciences qui raconte la prise de conscience d’un savoir. Le problème n’est pas de faire le partage entre les pensées vraies ou fausses, ou entre les pensées scientifiques et les idéologies. Pour Foucault, il y a des techniques de vérité qui ont des effets de réalité dans la société.

2) Le dire vrai, le parler vrai ou parrhesia (34’54) : une pratique au fondement de la démocratie. Pour qu’il y ait de la démocratie, il faut du courage de la part de certains. Un dire vrai qui comprend une dimension de risque pour celui qui l’énonce. La vérité, comme pratique, comme activité.

3) La vraie vie : élaboré à partir des cyniques où il n’existe pas de système, mais des anecdotes, des morceaux de vie. Leur problème n’est pas de connaître la vérité, mais de construire leur existence comme existence vraie. Prendre des énoncés et les faire passer dans l’existence pour en faire le point de spectacle insupportable de la vérité. Ils font de leur propre vie le théâtre scandaleux d’une vérité. Ils refusent la discursivité de la vérité. On en donne des preuves d’existence. Le cynique chez Foucault est le complémentaire du mystique chez Wittgenstein (pas de ressaisie verbale).

43’53 / III) La philosophie : le rapport agressif à la philosophie des années 70 fait place dans les années 80 à un repositionnement. Foucault proclame en 1983 son appartenance à l’entreprise philosophique. Double héritage : kantien et platonicien.
Mais il ne reprend pas le Kant de la critique mais celui de « Qu’est-ce que les Lumières ? » : http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.questcequeLesLumieres.fr.html ni le Platon de la République, mais celui de la septième lettre: http://fr.wikipedia.org/wiki/Lettre_7.

Foucault va dire, il y a deux voies kantiennes :
1) Ou poser les conditions de possibilité d’un discours vrai. Ou penser les conditions éthiques de la vérité, c’est-à-dire l’attitude philosophique et ce qui l’intéresse.
2) La philosophie moderne est celle qui se pose la question de l’actualité. Le positionnement se fait par rapport à Derrida. Penser à partir d’une convocation d’une actualité, et non à partir de l’appel de sa propre histoire : c’est un principe de non nécessité de la philosophie. On ne part pas de la réactivation d’une interrogation originelle.
3) Le rapport à la politique et le réel de la philosophie : La philosophie n’a pas à dire le vrai de la politique, mais à faire l’épreuve de sa propre vérité dans une confrontation au politique.

54’04 / Retour sur les neufs propositions :
I) Le sujet doit être interrogé non comme essence éternel, mais à travers ce qui se construit comme technique historique.
II) Le sujet doit être interrogé non comme structure a priori, mais comme ce qui se transforme dans un processus de subjectivation qui est en même temps un jeu de la liberté.
III) Le sujet ne doit pas seulement être interrogé comme structure cognitive, mais aussi comme substance éthique.
IV) La vérité ne doit pas être interrogée comme principe d’unification des discours, mais décrite comme jeu réglé et historique des véridictions.
V) La vérité ne doit pas être interrogée comme théorie, mais décrite comme praxis.
VI) La vérité ne doit pas être interrogée comme mode d’organisation des discours, mais principe de vectorisation des existences.
VII) La philosophie ne trouve pas sa légitimité à penser de son histoire, mais de l’appel du présent.
VIII) Il existe des conditions éthiques de la philosophie irréductibles aux conditions épistémologiques.
IX) La philosophie n’a pas à dire la vérité de la politique mais à faire l’épreuve de sa propre vérité par sa confrontation au politique.

56’56 / Conclusion: dans tous ces déplacements, ça pose autrement le problème de la réalité. Ce n’est pas le problème de la réalité pour un sujet, ni les critères qui déterminent qu’un discours est vrai, etc. C’est la réalité du sujet : une ontologie historique du sujet et de la vérité. La réalité, c’est ce qui fait problème, d’où la notion de problématisation. Un certain jeu d’énoncés fait problème pour un sujet. Il est à la couture des trois : jeu de vérité, structure de pouvoir, et pratique de subjectivation.

IV) Discussion avec Jean Allouch

1H00’18 / En lisant le texte sur « le gouvernement de soi et des autres » de Foucault, j’ai une question sur l’usage du terme de « vérité ». En effet, il n’y aurait que des modes de véridiction, donc dispensons-nous de nous poser la question ce que pourrait vouloir dire le mot vérité ! C’est imparable, et en même temps, qu’est-ce qui permet à Foucault de dire, c’est la même chose d’employer le mot de vérité pour des choses aussi différentes. La mauvaise parrhesia : le courage porte sur le concept polyvalent de vérité. Le mauvais parrhesiaste, ça serait l’analysant. Il n’est pas tenu au franc parler. Il peut bien mentir, illusionner l’analyste, c’est ouvert par la règle de l’association libre. Ne pas tenir à dire la vérité, ne pas s’assumer comme sincère, n’est pas pour autant tomber dans la position du rhéteur. Exemple du secrétaire du Prince (voir le livre « La main du Prince »), figure de parrhesiaste. Il s’adresse au Prince non pour lui dire ce qu’il croit être la vérité, mais avec le souci de savoir ce qu’est le désir du Prince. Si le Prince lui demande d’envoyer une lettre au Pape, le secrétaire va se demander si le Prince veut vraiment l’envoyer. C’est un parrhesiaste non centré sur ce qu’il croit être une figure de vérité, mais centré sur « ce que le Prince veut » par delà ce qu’il demande. Le secrétaire de l’aliéné en psychiatrie.

Réponse de F. Gros : C’est pour ça que Foucault dit « dire vrai » et non pas « dire la vérité » ! Le problème n’est pas le contenu du discours, mais quand ce qu’on dit met en jeu la relation avec celui auquel on s’adresse. Un certain agencement, qui est celui du risque qu’on prend et qu’on fait porter à la relation. En même temps que je dis quelque chose, j’affirme ma solidarité avec ce que je dis.

J. Allouch : C’est là qu’on est aux antipodes de la position de l’analysant. La règle d’association libre de Lacan, où l’énonciation est disjointe de l’énoncé : l’analysant produit des énoncés sans dire, « il est vrai que ! » On peut dire n’importe quelle bêtise, ça sera toujours bon ! Au contraire, éviter de revendiquer sincérité, affirmation ou « il est vrai que » !

F. Gros : Encore une fois, le problème n’est pas de porter son désir par rapport à une mauvaise ou une bonne foi, mais afficher sa solidarité avec ce qu’on dit dans un certain agencement politique. La philosophie, c’est des actes de vérité qu’on oppose au politique.

F. Chaumon (1H18’41) : J’émettrais une réserve par rapport à Jean Allouch. La règle de l’association libre, s’y laisser aller, c’est aussi un certain risque. Il n’est pas le risque de la maîtrise, ni le risque de dire vrai, mais c’est un risque dans cet agencement là. Je suis frappé par ce que tu dis sur Foucault, car il y a beaucoup de choses très importantes au niveau de la psychanalyse : la manière dont Foucault déplace la question du sujet, la sort de l’ontologie transcendantale, pour la situer dans des conjonctures de pratiques. Or il y a beaucoup d’analystes qui font du sujet une substance déjà là avant la cure qu’il s’agit de soulever, comme on soulève un voile afin d’atteindre la vérité du sujet, plutôt que de la voir produite dans un certain agencement de pratiques. Quand tu dis « la philosophie fait l’épreuve de sa vérité dans le rapport au politique » on peut dire la même chose de la psychanalyse. Par rapport à Jean Allouch, je ne sais pas si on peut faire l’objection à Foucault d’être allé vers une sorte de discours de maîtrise, je ne suis pas sûr que ce soit ce qu’il nous propose.

Jean Allouch : Je suis d’accord sur la convergence sur le sujet. Mais dans la parrhesia, il y a « ce que je dis m’engage », tandis que l’analyste dit à l’analysant : « allez-y, ça ne vous engage pas ! »

Intervention de X (1H23’25) : Si on prend la notion de vérité historique chez Freud, on peut la mettre en parallèle avec Foucault. Ce qui compte précisément dans l’énoncé de l’analysant, ce n’est pas du tout que ça renvoie à un référent réel ! C’est le fait que cet énoncé, parce qu’il est dit de vérité, et parce que le sujet y adhère comme étant énoncé de vérité, a des effets subjectifs.

F. Gros : Le problème, c’est que la nature de cette adhésion construit quand même une intériorité psychologique du sujet. Même si  le récit intérieur prime sur le récit objectif de ce qu’il s’est vraiment passé, la différence avec la parrhesia, c’est que l’adhésion ne débouche pas sur la construction d’une intériorité, mais sur un face à face politique constant.

F. Gros (1H27’50) : La manière dont Foucault fait jouer la figure du cynique et la figure de l’hystérique sont proches. Dans les deux cas, il s’agit d’une mise en scène du corps à l’intérieur d’un agencement politique. L’hystérique exagère la vérité médicale, jusqu’à la rendre trop vraie pour pouvoir être crue. Chez les cyniques, il s’agit de radicaliser la vérité des énoncés, mais c’est le même processus.

F. Gros (1H30’42) : Platon, lecture par Foucault de la septième lettre. Il y a une attitude de la pensée (icône) chez Foucault et Wittgenstein. Ils ne supportent pas leur propre pensée, ou ce qui en est donné de façon caricaturale, ils vont toujours là où on ne les attend pas. 

Jean Allouch (1H35’12) : Un texte de Bonneville à propos de cette attitude. Le « sans visage » de Foucault, chez Foucault et chez Deleuze, un mouvement de disparition de soi à rapprocher de ce que vous dites de Wittgenstein. Ce qui pose problème pour la parrhesia.

Intervention de Y : Au regard d’un discours politique, comment un discours psychanalytique peut trouver son extériorité ?

Intervention de  Z : Différencier la solidarité du dire vrai avec son contenu et la solidarité du dire vrai avec son acte. En quoi la parrhesia se distinguerait de la simple conviction ?

F. Gros : Dans le problème de la conviction se pose le problème du degré d’adhésion intime à un contenu de vérité. Or, la parrhesia ne se creuse pas dans une intimité. Il faut s’attacher aux contenus dans un certain agencement. Ce n’est pas la même attitude de soutenir la laïcité aujourd’hui et la laïcité sous la IIIème République. On ne s’attache pas au contenu de la laïcité comme s’il s’agissait d’une conviction, mais à l’agencement dans lequel on va la soutenir, dans une confrontation avec le politique.