Le cinéma, la mémoire sous la main


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La mémoire travaille au présent. C’est ainsi qu’on aimerait désigner l’exercice politique, collectif et critique de reconnaissance des torts, exercice trop souvent absorbé par un dispositif cathartique qui convoque le souvenir de l’événement au moment voulu, pour un effort de mémoire attendu et immédiatement reconduit aux conditions de la commémoration.

De telles démonstrations médiatiques ne nous donnent guère l’occasion de nous pencher sur le maintenant de notre expérience, ni de nous rendre attentifs à l’actualité du désastre. Lorsque Benjamin écrit que « la connaissance historique n’advient qu’à partir du ”maintenant”, c’est-à-dire d’un état de notre expérience présente d’où émerge, parmi l’immense archive de textes, images et témoignages du passé, un moment de mémoire et de lisibilité qui apparaît – […] - comme un point critique, un symptôme, un malaise dans la tradition qui, jusqu’alors, offrait au passé un tableau plus ou moins reconnaissable », il signifie que toute position subjective a charge dans l’actuel et comme après-coup d’accueillir les expériences politiques et esthétiques par lesquelles le passé se rappelle à nous. C’est penser le présent aux conditions de la mémoire involontaire, aux conditions du maintenant de la mémoire subjective ; c’est penser la mémoire avec la connaissance historique aux conditions du symptôme.

Mémoire attendue. Mémoire inattendue. La mémoire et la lisibilité de l’histoire sont d’abord les effets d’une crise, d’une maladie du temps au contact d’une subjectivité, de la singularité d’un moment; avant, sans doute, d’être des effets de l’époque. Maladie du temps, ou des temporalités heurtées. La mémoire surgit comme une coupe synchronique dans le réel ; aussi toute expérience de mémoire souffre-t-elle de la folie de ce soulèvement anachronique, de cette rupture de la durée : retour du refoulé historique d’emblée traduit, imprimé, et réenregistré au présent.

En le définissant comme « art du présent », d’un présent mélancolique, Serge Daney inscrit le cinéma dans cette perspective benjaminienne où la lisibilité de l’histoire ne va pas sans une subjectivité de la mémoire : « le cinéma est l’art du présent. Et si la nostalgie ne lui sied guère, c’est que la mélancolie est sa doublure instantanée. ». Ceci, sans doute, parce que la mélancolie dit quelque chose de cette expérience synchronique où le présent devenu soumis au passé reste immobilisé au point de ne pouvoir se retourner vers lui. Le passé, l’histoire, ne sont pas tenus pour extérieurs à l’expérience subjective (comme y invite la nostalgie) : « La nostalgie valorise l’objet perdu, la mélancolie sait que cette perte est l’ombre du présent, son arrière-goût immédiat. » Façon de dire que la mélancolie, comme processus, comme expérience à l’œuvre au cinéma, assume la perte et l’histoire comme principe de réalité : « la mélancolie signe un fonctionnement de la mémoire qui assume la Mort et la Vie. »

C’est l’histoire de l’histoire et c’est l’histoire du cinéma : faire œuvrer la mémoire entre mélancolie et amnésie, oubli actif et oubli passif . Et la question s’impose plus fortement aujourd’hui, à l’heure de la table rase historique où repentance et concurrence des mémoires sont à proscrire (...)


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(...) La Question humaine travaille l’histoire, quand une écriture (ou un enregistrement) ouvre à la possibilité d’une nouvelle compréhension du présent. Ainsi, au delà du parti pris manifeste qui consiste à mettre en proximité deux moments de l’histoire, la Shoah et la modernité technique, il s’agit de percevoir ce qui est autorisé par l’écriture cinématographique, à savoir l’agencement comme hypomnèmata de déjà dit, de déjà vu de l’histoire, dans un montage qui met en avant l’expérience subjective comme expérience politique valant pour elle-même.

A travers le personnage de Simon, qui « combine l’autorité traditionnelle de la chose déjà dite avec la singularité de la vérité qui s’y affirme et la particularité des circonstances qui en déterminent l’usage », qui s’octroie en somme, l’autorité d’un montage anachronique sur l’archive, c’est l’auteur du film lui-même qui fait fonction d’archonte, de nouvel archiviste. Il devient souverain alors de cette écriture éthopoiétique, il devient souverain face à « l’autorité traditionnelle » qui le précède. Un souverain qui devra rester juste, de cette justesse mélancolique de celui qui vient après. Simon incarne sans doute la fragilité de cette position : témoin malgré lui de sa propre histoire, il est amené à devoir répéter, réenregistrer une part de l’histoire qui le précède pour s’inscrire dans l’humanité de sa condition.

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