Le Reportage interminable

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"Quand le témoin a entendu qu'un voleur braquait la maison, le témoin n'a pas eu peur. Et quand on a essayé de rassurer le témoin, en relativisant le danger, le témoin n'y a pas vraiment cru.

Plus couramment :

Pas une année sans que le témoin ne se fasse voler les légumes du jardin. Le témoin ne sait pas qui c’est et ne veut pas s'en inquiéter plus que de raison. Pour autant, le témoin s'enferme à double tour et n'a pas besoin de chien de garde.

Son sens de la propriété est contenu dans sa peur d'être inquiété :

Quand son amie a perdu ses clés, c'est devenu toute une affaire et le témoin l'a toujours sur le cœur, parce que ce n'est pas un voleur.

Nous avons déjà pu rencontrer ce genre d’affirmation et nous savons que
l’amie n’aurait pas perdu ses clés, le témoin aurait pu être un voleur sans que cela ne le dérange beaucoup.

C’est parce qu’il est écouté avec une certaine langueur finalement, le témoin fait ce qu’il peut avec ce sens de la propriété.

Il est donc capable d’anecdotes.

Le témoin a travaillé dans une grande maison de vente. Un jour qu'il recevait un vendeur, il a d'abord cru que c'était un mystificateur. Ensuite, il a eu la preuve que les gens trop honnêtes peuvent exister pour de vrai.

C’est toujours efficace de partir d’un préjugé pour dire comme c’est extraordinaire. La réalité est d’autant plus formidable à partir des préjugés. Ce ne sont donc pas des idéologies les histoires de dire et c’est pourquoi les anecdotes sont plus croustillantes chez les bourgeois.

Et quand c’est au témoin qu’on demande quelles sont les qualités les plus importantes pour bien écouter les autres, le témoin pense surtout à ce qu'il veut savoir et ce qu'il a réussi à faire dire.

Un témoin s’entend comme un aidant. Et si l’aidé se plaint trop tôt, ce sera donc un patient. Le témoin n’ayant compétence pour les récits qui précèdent sa mission.

Pour le dire encore après, il peut parler de cet ami qui travaille à la mission locale et qui, pour aider les défavorisés, sait bien qu’il faut ménager la tendance à la victimisation.

La victimisation, si elle vient avant l’action, elle est pathologique. Il faut alors que l’anonyme devienne patient pour être entendu comme témoin.

N’empêche, quand le témoin s'est aperçu qu'on avait encaissé son chèque pour les frais de port de l’aspirateur gratuit, comme il n’avait pas eu l'aspirateur gratuit, le témoin a eu l'impression de se faire avoir et les a donc menacé d’appeler Allo maltraitance.

Quand la victime n’a pas tant le sens de la propriété, quand la fantaisie n’est donc pas annulée par la gravité de la situation, le témoignage peut alors passer pour un billet d’humeur.

Seulement, une autre amie du témoin, assistante sociale à la retraite, se souvient de situations dans lesquelles son aide ne pouvait pas suffire. Même si elle ne savait pas toujours en quoi elle était utile, elle ne doute pas que c'était important. Ce qu’en témoignage, il fallait dire un peu plus lentement.

Quant à savoir ce qui se passe entre le témoin et son aidé, même si elle commence sur des bobards énormes, même si l'autre est un mythomane complet, une relation peut toujours se démêler et, petit à petit, parce que le témoin sait aller lentement, cela peut quand même faire naître une amitié qui n’a rien à voir avec la relation d’aide et qui en est le plus beau.

Le témoin connaît aussi quelqu'un qui voudrait s'évader. Mais ce n'est pas facile de répondre à l'envie du dehors. Car il voit parfois s'éteindre cette envie de sortir au moment où les aidés arrivent justement au bout de leur peine.

C’est donc formidable que le problème ait un aspect formel tellement important, une dimension conversationnelle tout à fait seconde.

Nous poserons que l’entourloupe est un langage. Cela nous permet de dire qu’il n’y a pas vraiment de trompeurs et de trompés tant qu’il n’y a pas d’histoires de tromperie, puisqu’il y a d’abord des analyses grammaticales."