Cycle mortel


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Extraits de l'article paru dans la revue papier.

"Il était imperceptible aux yeux de tous, semblable au quelconque. Il se fondait avec aisance dans la cohue du plus grand nombre, sans jamais laisser trace de son souvenir. Ouvrier besogneux de la pensée statique, il errait au gré des “on dit” vérifiés et des rumeurs vérifiables, pantin inarticulé de sa propre vie : le mort-vivant.

Peut-être serait-il plus juste de parler de “sous-vivant” (Par opposition à survivant), car son existence était programmée pour répondre aux espoirs de la matrice commune : travailler, procréer, enrichir. Il était clairement né en qualité d’objet utilisable, réutilisable, et enfin jetable. Il se devait juste d’être autosuffisant afin de répondre à sa destinée. Rien de plus. Rien de moins. Solitude amère de celui qui ne peut exister par lui-même.
Le mort-vivant ou sous-vivant ne pensait donc pas mais acceptait son sort avec abnégation. “L’existence” restait un mot vague qui résumait pour lui son état de léthargie. D’ailleurs, l’existence lui eut été difficile à définir autrement, car elle n’avait lieu d’être que par opposition à la matière inerte qui lui servait de monde environnant. Sa présence physique justifiait à elle seule le fait qu’il soit né. Il résumait ainsi son état en une phrase simple et résignée : “C’est la vie.”. (...) "

" (...) Seul un petit nombre prend conscience qu’il est possible malgré tout de revivre. De renaître dans une même et seule étendue temporelle. Celui qui par volonté souhaite cela, quitte la meute et goûte la solitude du loup des steppes. Il relève la tête, cesse de courber l’échine, et pousse alors la porte… Gare au Revenant !.

La peur et la faim sont désormais son quotidien. Il hâte le pas de sa propre réalité. Son œil nyctalope transperce les âmes. Les sens s’aiguisent. La pensée s’affirme. La pensée s’affine. La réflexion est en marche. L’ouvrier besogneux devient artisan de ses actes. Tout devient important. Jamais semblable. Toujours sensible. La réalité devient offrande. Oui, la réalité le choque à présent, et sous les coups de butoir des insolents sous-vivants, il fait maintenant moins bon vivre au soleil, malgré ce qu’il avait chanté. L’inhumain emplit l’espace vital et la nature autrefois généreuse se rebelle. Tout s’emballe. L’ignorance fait place au doute, le doute à l’inconfort. Adam et Eve ne vivent dorénavant plus dans un verger onirique. Liza,  Luc et Sylvia ne l’attendent pas sur le pas de la porte bleue. Elle fut repeinte en blanc lazuré très chic 40 ans après mai.

Quant on devient revenant,  l’innocence n’est plus au goût du jour. La vie est enfin brutale, vraie, rapide, sans compromis. Il faut faire face. Parfois de biais pour mieux esquiver les idéologies nauséeuses. Mais faire face. Parfois de profil pour mieux prendre le temps de comprendre. Mais faire face. Jamais de dos, au risque de ne pas voir à quoi ressemblera  la porte qui aurait pu nous faire franchir le mur. Faire face.
Le revenant fait maintenant face à ses opinions. C’est son devenir qu’il met en jeu à chaque instant. Il choisit de porter un regard et organise lui-même sa pensée. Car les croyances religieuses ne sont plus tout à fait justes pour expliquer le temps qui s’échoue en lames de sang de parts et d’autres du monde devenu trop petit. Croyances actionnaires majoritaires de la bourse du bonheur, mais qui ne prennent jamais la peine de traduire le mode d’emploi dans toutes les langues.
Le monde se déchire. Les frontières deviennent virtuelles. L’ailleurs est ici. Ici est quelque part.
Le revenant se sent riche avec rien. Pauvre entre tous. Peu importe, pourvu que d’aventures il revive. Car entre sa naissance et sa mort il le sait, désormais sa tranche d’existence sera trop courte. "

"(...) Un autre temps, un autre espace. Sa vie change de sens à présent. Transpercé par un sentiment de plénitude, son esprit désormais délesté du poids de la société n’en est que plus vif. Son âme transite d’un être à un autre piochant ça et là de quoi nourrir sa vie.  Cherchant sans relâche l’explication du monde et les raisons de la présence humaine sur terre, il voyage. Beaucoup. Se perd dans les méandres de la création. L’homme nouveau est en train de s’accomplir. Pour la première fois,  il vit de l’esprit. L’enfantement poétique le réjoui,. Son corps dissolu ne le gêne plus. Il approche l’autre sans crainte. Passion, calme, raison, patience, élégance et vin emplissent dorénavant son temps jadis si précieux, qui s’écoule maintenant en flot onctueux de paroles et d’échanges. 2001 n’est plus une prophétie, Dave passe au stade d’évolution suivant. Le réincarné a comprit enfin que la lutte est veine et que la force vient de l’écoute. La peur l’a définitivement quitté, et croisant enfin les lignes de vies autrefois adverses,  il soulage les âmes abîmées par l’onguent de ses silences. Seul, puis isolé, et enfin solitaire, sa vie aura ressemblé à un parcours bien peu compréhensible pour le reste des vivant, sous-vivants et autres revenants. Il sentirait alors un souffle amer et jaloux caresser sa nuque. Les gens commenceraient à parler de cet être étrangement altruiste. Il en deviendrait louche. Et puis la première rumeur… (...) "