LES CARTOGRAPHIES SCHIZOANALYTIQUES (MAJ AUDIO)

LES MARDIS DE CHIMERES - LE 24 JUIN 2008

PAR ANNE QUERRIEN

00’29 : Présentation par J-C Polack

01’10 : Anne Querrien. Les cartographies schizoanalytiques de Félix Guattari. Un livre génial, mais illisible. Un « Work in progress ».

03’57 : Concernant un article disant que “le déterritorialisation, ça consiste à tuer les indigènes.” Avec une déterritorialisation définie de cette façon, toutes ces cartographies s’effondrent. De même, l’armée américaine et israélienne qui étudieraient ces textes. Même erreur, le mixe des théories de Guattari-Deleuze et Karl Schmidt donnant l’idée qu’il s’agit pour l’Etat de lutter contre des populations déterritorialisées.

05’32 : On retrouve cette question de la cartographie sous des acceptations différentes à l’époque. Par exemple avec Deligny et les enfants autistes. Deligny propose à un soignant dessinateur de dessiner des cartes des déplacements des enfants. Dés qu’ils tournent en rond, il fait un rond sur sa carte. En superposant les cartes, ils se sont aperçus que les mouvements des gosses restaient à l’intérieur d’un territoire commun organisé autour des lieux des adultes. Il y avait un territoire commun entre les gosses et les adultes, alors que les adultes pensaient que les gosses faisaient n’importe quoi, disparaissaient n’importe où. Une cartographie qui produit du commun.

08’19 : A l’inverse, au même moment, Foucault dit (en simplifiant) « je cartographie le pouvoir pour qu’on puisse le détruire ». Une version partisane qui est le contraire du commun. Les cartographies de Guattari qui apparaissent d’abord dans l’inconscient machinique, puis dans son séminaire : mettre des récits de pratiques différentes en commun. Les cartographies, c’est donner un instrument pour tout le monde pour savoir ce qu’il en est des productions des machines désirantes.

10’00 : Ca se passe comment. C’est à 4 dimensions. 4 grandes fonctions.

1) Les flux qui se déterritorialisent objectivement 2) dans des phylum machiniques. L’idée qu’il y a des productions humaines dans l’histoire de l’humanité qui coupent les flux, les agencent dans des machines, produisent autre chose, et ces machines sont de plus en plus ajustées à ce qu’elles essayent de faire (Simondon). Transformation objective. Exemple de phylum machinique : la coupe-couture. Dans l’histoire de l’humanité, il y a différents stades de raffinements successifs. Exemple de la production par les émigrés européens aux USA par des séances de coupe-couture collectives entre femmes (groupes, chants...), puis le producteur de machines à coudre Singer va aller dans les villages pour expliquer qu’il vaut mieux avoir sa machine à coudre chez soi et arrêter de s’emmerder avec les copines. Création en parallèle d’un besoin de fric pour payer la machine à coudre. Le mari s’endette, la banque arrive, etc.

13’21 : De l’autre côté, on a la déterritorialisation subjective qui va 3) des territoires existentiels (les territoires vécus) 4) aux univers incorporels. Exemple : le nombre pi. Des gens en Grèce, en Chine, en Inde veulent mesurer le tour d’un cercle. On aboutit à pi (circonférence = 2piR), nombre transcendant, c’est-à-dire incalculable avec des entiers. Ca dégage une libido matheuse, et des gens vont créer de nouveaux territoires existentiels de matheux à partir de choses produites qui sont non adéquates à leurs représentations. Comme la représentation n’est jamais adéquate au réel, on a la création de ces univers là. Ces univers incorporels régis par ces communautés réagissent vers les flux en créant des modèles de production de machines désirantes.  La ligne allant des flux aux univers incorporels n’est pas possible. De la même manière, on ne peut pas passer des territoires aux machines sans passer par cette fonction de déterritorialisation abstractisante des univers corporels pour créer les modèles avec lesquels on va travailler les flux.

17’55 : Les flux se baladent à l’horizontal comme sur une portée de musique. Ils ont toujours des vitesses différentes. La ritournelle. Fonction de modulation et d’expression. Tenseur existentiel qui remonte vers les univers incorporels. Là, entre territoire et flux, il y a une nécessitation. Des contraintes. Le terrier.

21’03 : JCP : La nécessitation, est-ce que tu le mettrais du côté des codes ? A. Querrien : oui, des codes. Une territoire est effectivement codé. Il y a une série de lois à respecter pour rester dedans.  JCP : ça serait les contraintes. A. Querrien : voilà. Exemple de déterritorialisation en dehors de la définition de dire que « c’est la destruction du territoire ». Les aborigènes se baladaient sur tout le territoire de l’Australie en le balisant avec des rochers en donnant des noms d’animaux. Toute une activité qui s’est maintenue jusqu’à ce les australiens se mettent à avoir honte de ce qu’ils avaient fait et propose le Welfare State aux aborigènes. Les aborigènes se mirent à faire le voyage en landrover en mangeant des boîtes de conserve, devenant obèses et avachis. Rencontre catastrophique entre le bien social moderne et cette civilisation.

26’56 : Ces cartographies sont faites pour considérer qu’une situation est pleine de matières à option. Le sujet est pris dans la déterritorialisation, il n’a pas la maîtrise de son territoire. L’histoire de l’humanité est produite par le jeu de la déterritorialisation plutôt que par la simple reproduction du territoire biologique. JCP : une métaphore de la ligne de fuite. Exemple sur le schéma sur la productivité de la libido matheuse. Retour du champ de développement des mathématiques depuis les ordinateurs (machines), alors qu’il y avait une crise des maths depuis le début des années 20 en raison de l’impossibilité de calculer à la main. Les ordinateurs créent une possibilité de désir énorme par rapport à ce que les territoires existentiels de notre société veulent bien supporter.

35’27 : Autre exemple en 1965 dans le cadre de la mutuelle nationale des étudiants de France. Il y avait un phénomène qui existe de nouveau aujourd’hui. Les étudiants fils d’agriculteurs avaient un taux de suicide 10 fois plus élevé que les autres. L’UNEF décida de faire une recherche grandeur nature sur cette population (500 étudiants). Ils organisèrent les étudiants en groupe de travail avec un centre de gravité à Rennes, avec des questionnaires, etc. A la fin de l’année, aucun étudiant ne s’était suicidé. Les étudiants de Rennes créèrent un nouveau territoire existentiel. Ils obtinrent de la mairie la création de l’office social et culturel de la ville de Rennes. Autre exemple du caractère productif que peuvent avoir les gens qui se déterritorialisent hors des codes contraignants et se reterritorialisent sur un territoire différent, MAIS qui ne renie pas le premier.

39’29 : La transversalité. 1963/ 1964. Ils veulent nous changer. Comment changer ? Dire non ou alors... Des syndicats en contact avec des psycho-sociologues. Travail de formation pour assumer le changement social. Le centre de recherche syndicale étudiante de l’UNEF avait un intérêt pour la psychanalyse. Relations avec Laborde. La diagonalisation d’une institution entre la direction et les gens de base. La transversalité, pour avoir un changement comme réagencement des relations, et non les uns qui prennent le pouvoir sur les autres, et ce n’est pas non plus un consensus, car ce n’est pas idéologique. Ca passe par des réorganisations concrètes.

45’19 : Exemple du CERFI avec la FNAC. Un type chef du rayon Radio. Les vendeurs de son rayon, au lieu de s’occuper des acheteurs, se planquaient pour téléphoner, être en arrêt maladie, etc. Comment changer ça ? On a fait 4 groupes de travail avec les vendeurs. On les a laissés parler et on s’est aperçu que le gros problème de la FNAC, c’était que son message (« on vous conseille pour que vous achetiez ce qui vous convient ») était complètement contradictoire avec sa pratique (on achète des matériels au moins coûtant, et on les refourgue au maximum de ce qu’on peut faire payer). Ca rendait les vendeurs malades. C’était les gens qui ne venaient pas pour acheter qui leur plaisaient le plus. Guattari a dit : transversalité, il ne se passera rien pour les vendeurs si la direction n’est pas d’accord. On est allé la provoquer et on s’est fait virer.

49’06 : Freud faisait collection de statuettes dans son bureau. Dans le décor du cabinet, il y a un dispositif machinique créé par la mise en scène qui permet de se déterritorialiser de l’éducation bourgeoise de l’époque et de se reterritorialiser à travers les objets proposés, les livres qu’écrit le maître, les références qu’il a. JCP : autre exemple, la psychothérapie institutionnelle. Guattari disait : il faut en finir avec les asiles mais ne pas reterritorialiser sur les univers classiques (famille, école, armée...), mais dans des lieux autres pas éloignés des territoires originels, mais quand même séparés. Penser la question des lieux. Attaques de l’anti-psychiatrie contre Laborde ou de l’extrême gauche contre le CERFI qui collaborait avec les grandes entreprises pour proposer des formations.

57’42 : Une autre conception de la ligne de fuite par l’anti-psychiatrie anglaise : l’accompagnement dans le voyage (Laing, Cooper...) On racontait le trip de la patiente, on la suivait, mais Guattari trouvait ça cinglé. Ce n’était pas pour eux une ligne de fuite schizophrénique, mais une boucle (un voyage aller/ retour). Si on accompagnait le voyage, c’est qu’on était certain que le voyageur, à un moment donné, allait rebrousser chemin. Chez eux, c’est pas des flux schizo. On a la certitude avant, qu’un cycle va s’accomplir. C’est exactement avec ça qu’on n’est pas d’accord. Une ligne de fuite est une ligne d’échappée pour Deleuze-Guattari.

1H03’33 : JCP : La différence entre la déterritorialisation/ reterritorialisation et l’axiomatisation (voir l’Anti-Oedipe). Axiomatiser sur un certain nombre de principes qui vectorisent. Quand c’est un programme qui doit respecter des principes, il ne s’agit plus d’une ligne de fuite, mais d’un axiome capitalistique qui doit garder en vue toujours deux choses : la propriété privée et le profit. C’est ce qui se passe en psychiatrie à l’heure actuelle, notamment avec cette problématique de l’évaluation. Logique de rentabilité. A. Querrien : je te coupe, il n’y a pas que ça.

1H12’11 : Discussion...