La performativité de Don Quichotte

 
Don Quichotte, Dali

Extrait de l'article paru dans la revue papier

La découverte de la performativité de l’identité par le roman

"Introduction : qui est Alonso Quijada ? 

"Milan Kundera se pose la question en ces termes : « Un pauvre gentilhomme de village, Alonso Quijada, a décidé d’être un chevalier errant et s’est donné pour nom Don Quichotte de la Manche. Comment définir son identité  ? » Est-il en permanence là caché sous le masque de Don Quichotte ou est-il celui qui décide de devenir Don Quichotte et que Don Quichotte décide de redevenir à la fin du roman ? Dans le premier cas, Alonso Quijada est la vraie identité de celui qui se fait passer pour Don Quichotte et le roman n’est pas l’aventure de Don Quichotte mais celle de la folie d’Alonso Quijada. Dans le second cas, la question de savoir qui est Alonso Quijada est secondaire ; il est un personnage essentiel du roman, car sans lui il n’y aurait pas de Don Quichotte, mais il n’est pas à proprement parler le personnage de ce roman puisqu’il cesse d’être lui-même pour devenir Don Quichotte.
Michel Foucault explicite l’origine de cette hésitation : «  [Avec] Don Quichotte [...] l'écriture a cessé d'être la prose du monde ; les ressemblances et les signes ont dénoué leur vieille entente ; les similitudes déçoivent, tournent à la vision et au délire ; les choses demeurent obstinément dans leur identité ironique : elles ne sont plus que ce qu'elles sont [...]. Le fou [...] est devenu, dans l'expérience occidentale, l'homme des ressemblances sauvages. [...] Il est le joueur déréglé du Même et de l'Autre. Il prend les choses pour ce qu'elles ne sont pas, et les gens les uns pour les autres ; il ignore ses amis, reconnaît les étrangers ; il croit démasquer et il impose un masque. Il inverse toutes les valeurs et les proportions, parce qu'il croit à chaque instant déchiffrer des signes : pour lui les oripeaux font un roi . » Avec Don Quichotte, les mots ne sont pas la description des choses existantes, ils créent la réalité de ce qu’ils nomment. Dès lors la nature réelle, originale, des choses, devient difficilement définissable.  Il en va de même pour Don Quichotte qui se fait chevalier en agissant et en se nommant comme tel, non en vertu d’une identité préalable. Cette situation semble correspondre à ce que Judith Butler étudie comme étant la performativité de l’identité ; à cela près que pour elle cette expérience n’est pas réservée au fou, mais est la condition ontologique de l’identité de chaque individu. Il se pourrait alors que la découverte de Cervantes ait une portée plus grande que ne le dit Michel Foucault. Peut-être Don Quichotte est-il le cas limite qui permet à Cervantès de découvrir la performativité de l’identité ?

a. Alonso Quijada est-il fou ? Critique du Don Quichotte de René Girard

La plupart des commentateurs de Don Quichotte considèrent Alonso Quijada comme fou. C’est le cas notamment de René Girard dans sa magistrale étude du roman romanesque . Il  considère qu’Alonso Quijada est victime d’un mal ontologique et est, quand il se prend pour Don Quichotte, un « possédé  ». Il abandonne la capacité de choisir l’objet de son désir et donne celle-ci à la figure d’Amadis de Gaule. Alonso Quijada perdrait ainsi tout sens de la réalité, « le sens du réel est perdu, le jugement est paralysé  ». Il serait ainsi la victime de ce que René Girard appelle le « désir triangulaire », dans lequel un médiateur désigne au sujet les objets de son désir.
Si « le désir de l’Autre est toujours le désir d’être un Autre  », c’est pour René Girard un désir fantasmatique : le sujet peut bien prendre le masque de l’autre et désirer les objets désignés par l’autre, il ne deviendra jamais autre. Le sujet demeure donc identique à lui-même. Et le fait de se prendre pour l’autre n’est jamais qu’une marque de folie. « La passion chevaleresque définit un désir selon l’Autre qui s’oppose au désir selon Soi dont la plupart d’entre nous se targuent de jouir. Don Quichotte et Sancho empruntent à l’Autre leurs désirs en un mouvement si fondamental, si originel qu’ils le confondent parfaitement avec la volonté d’être Soi . »  Si « la volonté d’être soi » d’Alonso Quijada ne saurait correspondre avec le « désir selon l’autre » de Don Quichotte, c’est bien que le héros de Cervantès ne devient jamais réellement Don Quichotte, que ce n’est jamais là sa véritable identité. Ceci est explicité par René Girard lorsqu’il considère qu’à la fin le héros redevient lui-même. « En renonçant à la divinité le héros renonce à l’esclavage. Tous les plans de l’existence s’inversent, tous les effets du désir métaphysique sont remplacés par des effets contraires. Le mensonge fait place à la vérité, l’angoisse au souvenir, l’agitation au repos, la haine à l’amour, l’humiliation à l’humilité, le désir selon l’Autre au désir selon Soi . » Il renonce au mensonge de la fausse identité à construire pour se souvenir de qui il est.
Il semble que la cause soit d’emblée entendue. Une telle interprétation ne semble en effet pas prendre au sérieux l’alternative identitaire. Alonso Quijada serait la vraie identité du Héros de Cervantès et Don Quichotte serait une identité non-réelle, le masque d’Alonso Quijada imitant Amadis de Gaule.
Ne pourrait-on prendre au sérieux l’apparente double identité d’Alonso Quijada / Don Quichotte ? La structure de cette hésitation sur la vraie identité du héros de Cervantès semble similaire à celle qu’identifie Judith Butler à propos du drag. Il s’agit dans les deux cas d’une soi-disant identité originale recouverte d’un habit qui fait que l’individu est pris pour autre chose que ce qu’il est ; cependant il clame cette apparence comme étant sa véritable identité et désigne ce qui le rattache à sa soi-disante identité originaire comme une apparence masquant cette identité. Judith Butler l’exprime en citant Ester Newton : « ([le drag] est une double inversion qui dit « les apparences sont trompeuses ». Le drag dit « mon apparence est féminine, mais mon essence intérieure est masculine ». Au même moment, il symbolise l’inversion contraire : « mon apparence est masculine, mais mon essence intérieure est féminine » . »
Si « les apparences sont trompeuses », Judith Butler suggère que ce n’est pas forcément parce que l’habit ne correspond pas à l’identité anatomique du drag, supposée définir son genre. La question serait en fait mal posée. A partir du moment où l’« on pense voir un homme habillé en femme ou une femme habillée en homme, c’est qu’on prend le premier terme perçu pour la réalité du genre . » Tant que le drag est considéré comme « quelqu’un habillé en », son identité ne peut être pensée qu’en termes d’identité originelle de l’apparence. De même, si l’on considère que le héros du roman de Cervantès est Alonso Quijada habillé en Don Quichotte, alors on prend le premier terme perçu pour la réalité de l’identité, et une réalité semble aller de pair avec une non-réalité, une apparence.
Il s’agit pour Judith Butler de prendre au sérieux la revendication du drag et de voir dans son habit, dans son apparence, l’expression de son identité et non un déguisement. De la même manière, comment penser que Don Quichotte ne soit pas une apparence que se serait donnée Alonso Quijada ? Pour le dire autrement, et si Don Quichotte n’était pas la marque de la folie d’Alonso Quijada ? Le problème est alors de savoir comment poser la question de l’identité de Don Quichotte autrement. S’il ne s’agit pas d’une non-réalité, au sens ontologique, c’est-à-dire d’un déguisement, alors il faudrait considérer que Don Quichotte serait la véritable identité du héros de Cervantès. Il serait ainsi peut-être possible d’inverser la question de l’« apparence trompeuse ». Au lieu de considérer Don Quichotte comme une « apparence trompeuse » s’opposant à l’identité réelle d’Alonso Quijada, peut-être serait-il possible de considérer l’« apparence trompeuse » comme l’identité réelle de Don Quichotte. Ce serait élever la performance, au sens théâtral, d’Alonso Quijada en Don Quichotte, au rang de réalité ontologiquement de la même nature que l’identité originaire d’Alonso Quijada qui était d’être précisément Alonso Quijada.
Apparaît bien la différence avec la perspective de René Girard qui considère la prestation de Don Quichotte comme une simple performance, celle de quelqu’un qui prend un rôle, comme l’enfant qui joue en sachant pertinemment que ce qu’il prend pour une tente d’indien n’est qu’un drap. « L’activité de Don Quichotte reste assez proche du jeu. Le jeu de l’enfant est déjà triangulaire. Il est une imitation des adultes. Mais la distance est telle entre l’objet et le médiateur, c’est-à-dire entre le jouet et l’adulte qui lui donne son sens, que le joueur ne perd jamais complètement de vue le caractère illusoire de la vertu conférée au jouet. Don Quichotte est en deçà du jeu mais il n’en est pas encore très éloigné. C’est pourquoi il est le plus serein des héros de roman.  »
Un tel reversement est ce que suggère Judith Butler pour comprendre l’identité de drag . Elle définit en effet la performativité, non en opposition radicale à la performance comme elle le soutient parfois, mais en donnant au résultat de la performance une réalité ontologique. Celle-ci n’est donc plus un rôle tenu par un individu préalable qui réciterait quelque chose, mais son identité réelle. « La performativité est le véhicule par lequel des effets ontologiques sont occasionnés . ». Dans ce cas, Don Quichotte serait l’identité du héros – sauf au début et à la fin du roman – et l’apparence physique d’Alonso Quijada, qu’il garde et qui pourrait le faire reconnaître comme tel, ne serait justement qu’apparence.
Qu’une telle identité qui était considérée comme apparence puisse être élevée au niveau de réalité ontologique, cela ne semble pas, à en croire Milan Kundera, aller à l’encontre de l’esprit de Cervantès. Il montre en effet que Don Quichotte provoque un « étonnement devant l’incertitude du moi et de son identité  ». Il cite à ce propos l’épisode où Don Quichotte retrouve dans une auberge le barbier à qui il avait dérobé son plat à barbe. Comme le barbier réclame son bien et que Don Quichotte refuse d’admettre qu’il ne s’agit pas du casque de Mambrin, les clients de l’auberge votent pour déterminer la vraie nature de l’objet : sans équivoque c’est un casque. De la même manière Don Quichotte, comme le drag de Judith Butler, « est celui qu’il n’est pas  », contrairement à la vision qu’en a René Girard pour qui Don Quichotte n’est pas celui qu’il est. (...)"

Extrait d'un entretien avec René Girard sur le désir mimétique
(voir http://home.nordnet.fr/~jpkornobis/Girard/frontiere1a.html)

"Par exemple, dans Don Quichotte il y a l'histoire intercalaire du Curieux Impertinent, cet homme qui a épousé une jeune femme à cause de son ami. C'est son ami qui lui a présenté sa femme, qui a joué un rôle d'intermédiaire et très vite, par la suite, il demande à son ami de faire la cour à sa femme pour démontrer, dit-il, la fidélité de sa femme. Bien entendu, au bout de quelques temps après avoir longtemps refusé, l'ami finit par accepter et réussit à séduire l'épouse et le mari se tue... C'est donc une histoire assez sinistre, une histoire triste et qu'on retrouve chez Dostoïevski dans des textes tels que l'Eternel mari.. C'est le mari qui est fasciné par l'amant de sa femme et, une fois la femme morte, lorsqu'il veut en épouser une autre, il demande à l'amant de venir faire la connaissance de la nouvelle jeune fille qu'il désire épouser.
Il a besoin en quelque sorte d'une sanction de l'amant de sa femme pour être sûr de bien désirer la femme qu'il doit désirer, et qu'elle est la femme vraiment désirable.
C'est-à-dire qu'il est fasciné par le succès de son rival. Chez Cervantès c'est la même chose.
Alors pourquoi une histoire de ce genre se retrouverait-elle dans une oeuvre comme Don Quichotte ? Eh bien le lien, c'est que le désir de Don Quichotte n'est jamais vraiment spontané, Don Quichotte se précipite sur les moulins à vent parce qu'il pense qu'Amadis de Gaule à sa place aurait fait la même chose, donc il imite le désir d'un autre qui, dans ce cas-là, n'est pas un rival puisqu'il n'existe pas, mais un modèle de désir .
J'ai distingué à ce moment-là deux types de désirs mimétiques : le désir sans rival parce qu'il n'y a pas de contact entre le modèle et l'imitateur, et le désir qui suscite la rivalité parce qu'il est directement empreint de l'objet du rival, désir de l'objet du rival, désir de la même femme, désir du même territoire, désir de la même nourriture, désir des mêmes objets, n'est-ce pas ? (...)"