Le pied de la lettre

 
"Il aurait dû mettre des tongs... ou l'autre manière de marcher sur l'eau."
(photo et légende trouvées sur le blog Topinembours et Billevesées concernant un jeune pasteur pentecôtiste qui s’est noyé sur une plage de Libreville en voulant marcher sur l’eau, à l’instar de Jésus-Christ. Le pasteur d’origine camerounaise aurait eu une révélation lui permettant de franchir l’Estuaire du Komo, une traversée d’une vingtaine de minutes en bateau."
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Extrait de l'article paru dans la revue papier

"C'est comme "chevalier errant" que se définit la figure de Don Quichotte ; et pourtant, c'est bien l'être le plus sédentaire, solidement planté dans le lieu même de son enracinement, là d'où il ne parvient jamais le moins du monde à s'éloigner, rivé qu'il y est comme le bétail nietzschéen à son piquet : au pied de la lettre. C'est là qu'il se revitalise, et de là qu'il tire toute son énergie, tel Antée reprenant force en touchant le sol. Toute la réalité du monde est incessamment ramenée dans ses filets à ce pied de la lettre, d'où il la saisit, prend et reprend sans cesse. C'est donc du langage qu'il se nourrit, et c'est sans doute la raison pour laquelle il est si maigre.
C'est à ce pied de la lettre, où il a campé son domaine, qu'on voudrait ici le saisir.


1. La lettre de l'épopée contre le fait du carnage
Ce que le Quichotte prend ainsi au pied de la lettre, c'est la lettre elle-même, la littérature, et si l'on en a fait le premier personnage romanesque, c'est qu'il est le premier, dans tous les sens du terme, à croire à la parole. A la parole donnée comme aux mots du langage, à la promesse comme à la lettre de la loi, et donc au droit plus qu'au fait. Ce n'est en ce sens pas un doux rêveur en chambre, c'est un redoutable acteur. Mais comme il intervient toujours dans le réel à l'encontre même du principe de réalité, c'est un acteur toujours défait. Don Quichotte n'est pas un être démesuré, mais un être dont l'unique mesure des choses est celle du récit, non celle de l'expérience. Un homme qui a intégré comme unité de mesure de tout acte quotidien le rythme surdimensionné de l'épopée.
Et par lui, c'est un incommensurable entre la violence du réel et celle du récit épique, que Cervantès nous pousse d'abord à interroger.
Don Quichotte ne mesure pas les écarts. Avant d'être faite pour rendre compte du réel, la parole est d'abord destinée à s'en écarter pour le masquer. C'est ce masque que Cervantès met en évidence dans son roman, et le jeu de miroirs qu'il suscite. L'épopée masque la trivialité de la guerre : le premier chant de l'Iliade transforme une sordide querelle de soudards pour le partage du butin en un somptueux chant de colère. Le massacre informe, l'odeur des charniers, y sont magnifiés comme des scènes de bas-relief, et la puissance des héros y occulte la laideur misérable du carnage. Don Quichotte croit à la beauté homérique, à une esthétisation du monde qui se substituerait à sa rudesse élémentaire. Il adhère à l'absolu d'un déni. Et c'est cette adhésion que Cervantès vise sans cesse à briser, détissant, de chapitre en chapitre, la toile homérique.
Mais si nous sommes des êtres de parole, construits sur et par le verbe, qu'y a-t-il de si fou dans l'adhésion à ce qui nous construit ? Le roman de chevalerie, héritier d'Homère, met aussi en paroles cet indicible de la brutalité guerrière, et la nécessité d'en faire un geste. La geste homérique, comme la geste chevaleresque, sont tout entières inscrites dans cet écart entre la bestialité inavouable du réel, et la nécessité d'en faire discours. Elle s'élève tout entière à l'encontre de l'injonction de Wittgenstein : "Ce que l'on ne peut pas dire, il faut le taire". Ici au contraire, c'est ce que l'on ne peut pas dire qu'il faut clamer ; et cette clameur prendra la forme du récit épique. L'épopée guerrière ne cesse de valoriser ce que la loi interdit : le meurtre, la violence, la souffrance délibérément infligée. Et pour cela, il les esthétise dans une poétique, qui légitime la violence au nom de l'histoire. Le même mouvement qui construit le politique sur la brutalité, le fonde dans le raffinement d'une parole poétique qui métamorphose instantanément la brutalité en noblesse et double le pouvoir réel d'une grandeur symbolique. Et tout processus de civilisation s'origine dans cette tête de Janus sanguinaire et humanisante. Dans cet écart d'une parole qui esthétise la  violence.


2. Le "nous" des falsifications
Cet écart intentionnel entre le réel et la parole, il porte un nom : c'est le mensonge. Et c'est ce mensonge, constitutif du lien civilisationnel, sur la réalité barbare des actes et des comportements, que Don Quichotte n'a pas intégré.
C'est de ce mensonge, au contraire, que Cervantés fait le cœur de cible de son ouvrage. A chaque fois qu'il ridiculise Don Quichotte, Cervantés ne fait ainsi que mettre en évidence le manque de hauteur de notre position de lecteurs : nous sommes ceux-là même pour qui l'épopée ne peut pas faire sens, nous vivons en-deçà de cette ligne de flottaison qui permet une respiration plus ample ; et c'est précisément la raison pour laquelle nous pouvons rire des mésaventures de Don Quichotte. Nous avons en commun ce regard narquois du renoncement à la grandeur, et c'est par ce regard que Cervantès nous tient. Le "nous" auquel Cervantès s'adresse, ce "nous" qui rit de bon cœur aux défaites de Don Quichotte, est celui qui a si bien intégré les effets de masque du langage, que la brutalité du réel ne lui paraît même plus problématique. Ce "nous", pétri de bon sens populaire, peut en effet se dire, sans état d'âme, que la brutalité du monde va de soi, et qu'il faut vraiment être fou pour chercher dans les actes une quelconque relation à l'esthétique de la parole. Pour tenter de réduire l'écart entre être et devoir-être. Pour mesurer le fait à l'aune du droit. Pour prendre le monde au pied de la lettre. Nous sommes supposés avoir intégré le mensonge assumé comme une condition définitive de la parole, et c'est cette intégration même qui fait communauté entre nous : nous sommes liés non par la parole, mais par la conscience des falsifications qu'elle induit, et de leur nécessité.     
Don Quichotte refuse de toute son énergie cette conscience "adulte" des falsifications. Il refuse cette acceptation débonnaire et un peu veule de la vie comme elle va. Il refuse ce qui fera le succès même du roman de Cervantès : une communauté du rire à l'encontre d'une volonté désespérée d'adéquation entre la parole et les actes. Et c'est cette volonté désespérée d'adéquation, ce refus d'admettre l'écart, qui le rend inopérant.  (...)"