Don Quichotte entre rêve et réalité

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"La fabuleuse et à certains égards sublime histoire de don Quichotte se présente à nous comme le contraste, prétendument éternel, entre rêve et réalité, entre idéal et réel : où le réel vainc, le rêve serait vaincu. Il s’agit là d’une vision profondément négative, extrêmement dangereuse si nous considérons la réalité de l’histoire humaine dominée, tout au long de son cours ou presque, par une réalité que nous pouvons appeler le « bloc de la société injuste » (despotisme ; assujettissement de peuples et formation d’empires ; guerre perpétuelle ; esclavage ; asservissement de la femme ; exploitation et oppression du peuple, du pauvre ; etc.).
Face à cette réalité, l’idéal, et à plus forte raison le rêve, serait impuissant. Et le rêve du héros quichottesque serait justement celui qui contraste avec cette réalité ; le rêve du chevalier errant, qui porte en tous lieux la justice et la paix, s’érige comme une grandiose et folle illusion, comme une prétention ridicule, objet de rires et de moqueries, sans cesse vaincue par cette réalité jusqu’au moment où, réduite à l’impuissance, elle succombe et elle meurt.
En termes éthico-politiques, ce rêve pourrait être entendu comme une parabole façonnée par la société injuste, par la société aristocratique et bourgeoise pour démontrer non seulement l’inanité de l’idéal et du rêve de justice, mais encore celle de la tension historique vers le retournement, vers la construction d’une société juste – et des mouvements qui opèrent en son sein.
Il pourrait aussi signifier la figuration d’une dualité (la dualité idéal/rêve et projet/processus) qui pénètre cette tension, l’entraînant vers la rupture du bloc historique, vers un retournement  qui est celui de l’utopie philosophico-littéraire par rapport à l’utopie historique – deux grands parcours.
1. L’utopie littéraire ou le rêve
L’utopie littéraire – qui est celle à laquelle appartient, dès son origine et encore aujourd’hui, le nom utopie introduit par Thomas More (1516) – est un phénomène grandiose, qui connaît sa première saison en Grèce entre le ve et le iiie siècle av. J.C., d’Hippodamos de Milet et de Phaléas de Calcédoine dont parle Aristote dans sa Politique, jusqu’à Platon et aux stoïciens ; et c’est avec Évhémère et Iambule qu’est introduit le roman utopique, le récit de la terre ou de l’île lointaine où règne l’ordonnancement exemplaire. Cette utopie philosophico-littéraire connaît – après la pause romaine et médiévale – la grande floraison moderne qui commence, donc, avec More, et arrive jusqu’à nous.
Il est typique – et en partie incongru – de cette utopie qu’elle se donne comme projet idéal d’une société parfaite, et donc irréelle et irréalisable – projet fantastique et imaginaire, rêve et chimère. Cette caractéristique lui est notamment attribuée par Marx et Engels dans la fameuse « critique du socialisme utopique » qui se trouve dans le Manifeste du Parti communiste. Déjà présente depuis longtemps, devenue ensuite commune, cette caractéristique n’est pas absente de la polémique que le capitalisme déchaîne vers le milieu du xixe siècle contre le socialisme auquel l’utopie littéraire est assimilée – contre toute tentative de concevoir une société alternative à son modèle de pouvoir injuste.
Cette caractérisation est donc incongrue, et en partie fausse. Ne serait-ce que parce que le jeu sur le mot ou-topia (le non-lieu, la société qui n’existe pas) ne renvoie pas tant à une irréalité qu’à quelque chose de « bon » (eu-topia) qui s’oppose à la société perverse. Ce sens est parfaitement clair chez Thomas More qui forge son néologisme à partir de ces deux racines.
De même est fausse la prétention que se configurerait, à travers cette utopie philosophico-littéraire, d'un état idéal et parfait, forcément irréel puisque cet idéal ne pourrait jamais être atteint, et puisque rien ne pourrait être parfait dans l’humain. Aucun des utopistes, en effet, ne considère son dessein comme parfait, même si ce dernier mot apparaît parfois chez Platon ou chez More ; mais il prend alors un sens approximatif : il est clair que si pour Platon la cité se construit sur l’idée, celle-ci est avant tout divine, la cité tentant seulement de s’en approcher.
L’utopie littéraire est à proprement parler un projet « mental », œuvre de l’esprit d’un auteur ; mais elle n’est pas pour autant fantastique, même si, en particulier dans la modernité, elle peut se donner sous de nombreuses formes différentes pouvant être purement fantastiques, ou ludiques, ou encore conservateurs, voire même réactionnaires et pervers. Mais son but premier est historique et cherche à correspondre à l’histoire, ainsi qu’à la société et à sa condition ou à la rédemption de ses maux. C’est ce qu’affirme expressément Platon, qui accomplit trois voyages en Sicile où il repère en Dion de Syracuse le prince sage, le philosophe qui peut réaliser son projet. C’est ce que dit More, qui oppose cette utopie à son temps, à la société sur laquelle « pèsera toujours sur la partie de loin la plus nombreuse et la meilleure de l’humanité [qui est le peuple] le poids de l’indigence, le fardeau angoissant et inévitable de la douleur ».
Avec les ingénieurs sociaux, avec Saint-Simon, Fourier, Owen, Cabet et d’autres – qui représentent ce que l’on peut appeler la « ligne forte » de l’utopie littéraire du xixe siècle –, si elle reste encore un projet mental, cette utopie philosophico-littéraire devient surtout un projet amené à se réaliser immédiatement sous forme de communautés exemplaires destinées à pénétrer la société et à la transformer.
Toutefois, les catégories de l’imaginaire, du rêve, de l’idéal et du parfait prévalent depuis toujours dans l’élaboration historique et critique de l’utopie littéraire – y compris dans les histoires de l’utopie qui se multiplient au XXe siècle, à commencer par celle de Mumford ; mais aussi dans des œuvres comme La société ouverte et ses ennemis de Popper, comme Lumières de l’utopie et Les imaginaires sociaux de Baczko, ou encore comme Les maîtres rêveurs d’Abensour. Si nous considérons l’utopie littéraire dans sa configuration d’ensemble, nous pouvons globalement établir la catégorie de l’imaginaire et du rêve comme celle qui, de fait, la caractérise, et ceci sans en exclure une composante de dépréciation ou de mépris de la part de l’intelligentsia bourgeoise, capitaliste et libériste (en particulier américaine) qui voit dans l’« état libéral » un point culminant, sinon définitif, de l’histoire humaine – comme l'exprime, par exemple, l’incroyable La fin de l’histoire et le dernier homme de Fukuyama."