Considérations sur la schizo-analyse : de la sexualité


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Deux modes d’organisation sexuelles - génitales des machines désirantes :
· un mode à proprement sexuel disjonctif,
· un mode pseudo-sexuel conjonctif.

I.
La recherche d’un mode de jouissance disjonctive amène une subordination de l’exercice des machines désirantes à la séparation des sexes. Un couple polaire homme-femme constitue une structure de représentation qui hante la « sexualité ».
C’est à ce niveau qu’on rencontre effectivement le roc de la castration et le phallocentrisme : tout est polarisé sur une sexualité mâle comme signe polarisé de puissance.
Sur un pan de consistance polarisé homme-femme s’exerce la puissance phallique - qui peut être tenue aussi bien par une femme, un enfant, un chien, une automobile, une collection de timbres...
Donc, un territoire artificialisé, une alliance polaire  de personnes et de choses. Un corps d’alliance, un pan coupé.
Sur ce corps d’alliance tout s’inscrit selon la loi du phallus polaire biunivocisant. Le père n’est un terme second. D’abord : l’exercice dominant de la double articulation. La machine sémiotique produira secondairement du père, de l’homme, du nègre...
Tous les flux sont sous la dominance de la machine de différenciation sexuelle = machine d’alliance : les flux d’argent, les flux de femmes, les flux de caresses, la force, etc. tout concoure à rétablir et renforcer l’ordre biunivoque de la séparation manichéïste des sexes (comme pôles distributifs).

II.
La recherche d’un mode de jouissance conjonctive laisse au second plan la représentation disjonctive pour s’enfoncer dans la consommation machinique désirante. Son but est d’abandonner les territorialités d’artifice pour s’engouffrer dans la jouissance d’anéantissement machinique (consommation du reste). On ne demande plus aux flux de concourir à une représentation.
L’idéal de la jouissance « féminine » à ceci prêt que c’est aussi celle de l’homme, c’est l’idéal tout court de la jouissance machinique.
On a une jouissance filiative machinique opposée à une pseudo-jouissance d’alliance et de représentation.
Mythiquement on peut dire que la « vraie » jouissance est féminine.
En effet, le montage productif de la génitalité féminine n’a pas besoin des personnes ; les personnes ne sont pour elle qu’un accessoire. Tandis que la jouissance phallique est nécessairement liée à la polarisation personnologique.
Le sexe mâle produit par exemple un flux de sperme qui peut soit s’arrêter là, dans la masturbation, soit passer dans une autre unité connective pour participer d’une autre machinerie.
Le montage féminin (qui, encore une fois peut s’agencer sur un homme) tend à fonctionner en circuit fermé.
La jouissance féminine est prolongée (peut l’être) dans une production interne : la femme n’en finit pas vraiment de jouir (selon Tirésias sa jouissance est supérieure).
L’au-delà des structures œdipiennes chez Schréber c’est d’« être une femme en train de subir l’accouplement » .
C’est une jouissance dont on ne peut dire qu’elle est « chacun pour soi », puisque le soi n’y est même plus en jeu.
Le désir d’être possédé c’est le désir d’être détruit comme unité personnologique exclusive et limitative.
C’est un désir sexuel qui tend à rejoindre l’essence du désir machinique comme désir d’abolition du produit dans le produire.
Tandis que la puissance d’abolition, dans la jouissance disjonctive, se « concentre » sur la coupure polaire entre les sexes, sur la puissance phallique extrinsèque aux machines et fondatrice des personnes.
Etre possédé par la force, le phallus, l’argent, la puissance... c’est capter tous les flux pour les dissoudre et les anéantir dans un exercice intensif, immanent de la jouissance. tous les flux affilient au service d’un code qui les nie.
Faire alliance avec la puissance phallique c’est être tributaire de l’autonomie des flux - des flux codés - afin qu’ils puissent concourir au surcodage de l’objet des hauteurs.
Avec le capitalisme et les flux décodés cette jouissance phallique est de plus en plus précaire. C’est ainsi qu’une homosexualité de masse se substitue à l’homosexualité du groupe de filiation local de Leach  .
Le jouir du pouvoir laisse la place au jouir rétensif, culpabilisé de la souillure.
Double bind  :
· D’un côté on ne peut être le phallus (les flux décodés du capital dominent toute production)
· De l’autre, on n’accepte pas « d’être une femme », on ne renonce pas à « être une personne » (œdipisme, castration, etc.)
Double bind entre le phallisme impossible, l’alliance perdue, et l’œdipisme castrant limitatif.
La sexualité est alors celle du reste, du résidu : ne pas s’avouer tout à fait qu’on désire (homme comme femme) être marqué, souillé. Pas de jouissance triomphante, pas d’abolition machinique heureuse.
La jalousie, par exemple, traduit l’ambiguïté entre les deux sexualités :
· d’un côté on prétend à l’exercice de la puissance phallique (homme comme femme) : « tu es à moi ! ».
· de l’autre on souhaite en secret se faire violer par un tiers, par un phallus qui tire sa puissance d’être au dehors du plan (=pan = strate) de consistance du couple.
le couple participe sur le mode de l’alliance phallique à une sexualité de filiation machinique, mais indirectement, au bénéfice du reste. La jalousie réside en ce que, pour un des partenaires, l’exercice de l’abolition se joue dans la représentation : on s’abîme en représentation dans la jouissance passive de l’autre.
Le masochisme représentatif étant plus déterritorialisé, plus artificiel, peut prendre le dessus et évincer l’exercice simple de la sexualité génitale = délire systématique chronique de jalousie, paranoïa, etc.

Exemples.
I. Un obsessionnel très envahissant
« Ce que je reproche à l’autre - au partenaire sexuel - c’est qu’elle garde le sperme, qu’elle ne rende rien ».
Quand il était jeune il buvait son sperme qu’il récupérait dans un verre « pour ne rien perdre »...
Idéal d’hermaphrodisme et d’homosexualité.
Il y aurait, selon lui, une « meilleure réciprocité dans l’homosexualité ».
En fait, il considère que pour ne pas avoir ce regret, cette culpabilité de « perdre quelque chose », il faudrait ne s’être jamais masturbé, directement avoir joui dans une femme.
Idéal, quand même, d’une pseudo réciprocité : « si l’on dort avec une femme, alors il faudrait que la femme vous rende ça dans un rêve, ou dans une parole... »
Cette homosexualité est une défense contre la sexualité psychotique filiative. C’est l’alliance obsessionnelle.

II. Apprécier prudemment le rôle de l’argent dans l’analyse : il est plus important que nous l’avons dit.
La vénalité est une puissance érotique déterritorialisante pour la putain comme pour l’analyste.
Le divan comme le bordel sont déterritorialisés par le flux décodé-décodant d’argent : il y a une perversion de ce traitement par l’argent qui « creuse » les personnes et les rôles.
Ex. : une interne en psychiatrie, en analyse avec moi, m’explique que, au fond, elle aurait pu venir hier à son rendez-vous mais que etc.
A la fin de la séance je lui fais payer en supplément la séance manquante.
La fois suivante elle me dit : c’est idiot mais ça m’a fait très plaisir que vous me fassiez payer cette séance.
On ne peut « exorciser » la perversion d’argent qu’en accédant à une production encore plus déterritorialisée : texte, construction d’un réseau « commun », complicité politique etc. L’histoire devient le plus grand commun dénominateur déterritorialisant. Il n’y a pas de « sublimation », mais affiliation des flux au plan de consistance le plus déterritorialisé.

III. La lecture, pour quelqu’un qui ne peut pas lire.
Il suffit d’un branchement précaire sur un texte pour déclancher [sic] la réaffiliation à toutes les lectures en suspens.
L’affiliation machinique la plus déterritorialisée abouti à une sexualité intensive en opposition avec la sexualité d’alliance.
L’alternative (= être pour le phallus - être pour être possédé -) est dépassée dans une réduction (productrice) à du couple actif-passif. On passe de la polyvocité à la transcursivité, et de la transcursivité à la transduction.

Copyright Bruno, Emmanuelle & Stephen Guattari
Texte déposé à l’IMEC et daté du 20 juin 1971. Merci à José Ruiz Funès)