Marx désirant

 Extrait de l'article paru dans la revue papier. (Les notes n'apparaissent pas dans la version électronique)

« Et la honte d’être un homme nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo-Lévi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée-pour-le-marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque. L’ignominie des possibilités de vie qui nous sont offertes apparaît du dedans. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. Nous ne sommes pas responsables des victimes, mais devant les victimes. Et il n’y a pas d’autre moyen que de faire l’animal (grogner, fouir, ricaner, se convulser) pour échapper à l’ignoble : la pensée même est parfois plus proche d’un animal qui meurt que d’un homme vivant, même démocrate.» Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Editions de minuit, 1992.

                                                          « Je crois que Guattari et moi, nous sommes restés marxistes.» Gilles        
                                                                       Deleuze, Pourparlers, Paris, Editions de minuit, 1990.

La danse de Tanguy ou Tanguy et la loi d’autonomie sur les universités.

     Au début des années 2000, les « journalistes » ne tardèrent pas à voir en la sortie du film Tanguy un phénomène de société . Le personnage principal, une espèce de grand adolescent attardé et sympathique, n’était certes pas sans provoquer un certain attendrissement amusé. Le film met en effet en scène la vie d’un jeune homme poursuivant inlassablement ses études au crochet de ses parents. Agrégé de philosophie, donnant ponctuellement des cours à l’université, Tanguy prépare une thèse sur l’émergence de la subjectivité en Chine. Mais, bien que brillant, il vit toujours chez ses parents. Fort de ce tableau, certains psychanalystes renchérirent à la suite de la critique journalistique et n’hésitèrent pas à élever Tanguy au rang de nouveau symptôme  : la clinique nouvelle témoignait de pareils cas... C’est également à la même période, et dans l’esprit de cette vulgate, qu’un mauvais néologisme est créé : on parle d’« adulescent », terme censé décrire ce phénomène des adultes qui refusent de grandir . Bientôt il ne fut plus question de Tanguy mais du « phénomène Tanguy », formule par laquelle on prétendait élever le film au rang d’un objet propre à établir un diagnostic social. Le film fut en quelque sorte promu au rang de « signifiant », fut-il éphémère, pour le champ « médiatico-intellectuel » de l’époque. Il n’est bien sûr pas systématique qu’un film fasse l’objet de commentaires sociologisants de la part des médias. Mais lorsque cela arrive, il est intéressant de se demander pourquoi. Car bien souvent, l’analyse médiatique vise de tout autres buts que l’objectivité à laquelle elle prétend (elle-même sous-tendue par un soi-disant diagnostic). On peut se souvenir par exemple qu’un film comme La Haine provoqua un engouement analytique encore plus important. Dans un cas comme dans l’autre, on peut facilement repérer comment ces films entrent en collusion tout autant avec d’autres discours déjà constitués qu’avec divers préjugés. Malgré leurs différences essentielles, ces deux films servirent de prétextes pour exemplifier – notamment en s’articulant au discours journalistique commun de « l’absence de repères » ou à la « critique du jeunisme » (comme on la trouve par exemple chez les nouveaux philosophes ).

Si les commentaires autour de La Haine donnèrent lieu, on s’en souvient, à nombres polémiques, ce ne fut guère le cas de Tanguy. Etait-ce parce que le personnage principal était un « fils de bonne famille » et non un « jeune des banlieues » qu’aucune discussion de fond n’eut lieu et que la critique fut unanime ? Les effets du film La Haine sont de ce point de vue sans précédent : il n’est pas exagéré de dire qu’il donna lieu à un véritable « retour dans le réel ». On ne se disputa pas seulement sur l’interprétation à lui donner : le film déclencha des rixes bien réelles et de réelles « émeutes » chez ceux qu’il prétendait mettre en scène. A l’inverse, pour Tanguy donc, il n’y eut aucun débat. On nous martela que Tanguy témoignait en fait d’une inquiétante difficulté à s’insérer… On moralisa… Malgré le caractère douteux et sulfureux de cette interprétation, elle fit consensus et fut reprise en chœur. Le « phénomène Tanguy» fut en effet analysé comme relevant d’une « immaturité » caractéristique – voire d’une irresponsabilité de la « jeunesse » – de ce début de siècle. En renfort de cette interprétation, certains arguments forts savants furent même déployés : Freud n’avait-il pas diagnostiqué l’impossibilité de travailler comme relevant de l’impuissance ? Au fond, Tanguy n’était-il pas impuissant ? Et il est vrai que Tanguy, apparemment et malgré le fait que, dans le film, il « couche » beaucoup, n’est pas très sexe comme on dit…
Pourtant, au-delà de son apparente bonhomie, il se pourrait que si Tanguy fit tant parler et, en même temps, fut tant décrié, ce fut parce qu’il se jouait dans la position subjective de ce personnage bien autre chose que ce que la critique voulut en dire. L’épanchement consensuel de la critique médiatico-journalistique est en lui-même plus que suspect. Pourquoi une telle unanimité ? Pourquoi une telle précipitation à vouloir interpréter et boucher (comme on bouche une vue) la question que vient poser ce personnage ? Car le vrai problème n’est certainement pas « l’irresponsabilité » de Tanguy, ou sa volonté de ne pas quitter le confort du domicile parental et les avantages divers qu’il en retire (« piller » la cave de son père, avoir ses lessives toutes faites, ou s’exempter des tâches ménagères quotidiennes). Le scandale est peut-être plus simplement qu’il veut, à l’encontre du sens commun, continuer sa thèse universitaire sur un sujet abscons. En d’autres termes, non seulement Tanguy ne veut pas travailler au sens classique du terme et, en même temps, Tanguy veut étudier. N’y a-t-il pas là des noces contre-nature ? Le sens commun voudrait, en effet, soit qu’on étudie pour travailler un jour, soit, a minima, que l’étude et le travail soient de même nature. Or, la proposition que formule Tanguy est précisément qu’en même temps il ne veut pas travailler et il veut étudier. On le voit bien : ce film appelle, du coup, une toute autre interprétation que celle qui, à l’époque, fut donnée. Et n’est-ce pas précisément cette même formule problématique et paradoxale proposée par ce personnage (formule qui désunit fondamentalement le travail et l’étude des humanités) que l’on retrouve aujourd’hui dans toute son acuité avec le cours des réformes actuelles concernant l’université ?
L’actualité la plus récente vient en effet rétrospectivement éclairer cette interprétation. On remarquera que la réforme des universités a été adoptée cet hiver en France dans un silence médiatique assourdissant . Le collectif des personnels universitaires pour tenter d’y parer, le SLU (« Sauvons l’université »), est d’ailleurs toujours actif. L’enjeu est de taille et le risque bien grand. La bien mal nommée loi sur l’autonomie de l’université consiste en sa privatisation. Il faut dire que, déjà un peu partout en Europe, le système est mis en place : ainsi en Autriche, à Vienne, l’université est rebaptisée université-Nestlé et depuis quelques années à l’université Toulouse Le Mirail, un master II de « développement durable » est financé par Total . L’Allemagne n’est pas en reste : l’hiver dernier des conflits éclataient, les coûts d’inscription pour les étudiants ayant significativement augmentés. Mais comment pourrait-il en être autrement ? L’autonomie financière des universités, puisque c’est de cela qu’il s’agit, ne pourra que s’indexer aux contraintes du marché. Si l’on pensait que les idées pouvaient changer le monde et que l’université, jouissant d’une relative liberté matérielle, pouvait influer sur le cours de la société démocratique, c’est raté ; car aujourd’hui c’est bien le monde de la mondialisation et de la société marchande qui met au pas le monde des idées et de l’université. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans son récent discours d’investiture, la nouvelle présidente d'Harvard rappelait l’impérieuse nécessité de défendre les valeurs de l'enseignement supérieur menacées par les exigences d'évaluation des enseignements et l'obligation de former la main-d'œuvre destinée à une économie mondialisée. L'université, disait-elle, est par tradition avant tout « l'organisatrice d'une tradition vivante », où l'enseignement et la connaissance sont valorisés en partie « parce qu'ils définissent ce qui, à travers les siècles, a fait de nous des humains et non parce qu'ils peuvent améliorer notre compétitivité mondiale » .
Il y a en vérité toutes les raisons du monde pour que certaines des idées qui sont encore produites et divulguées dans les universités actuellement y demeurent cantonnées et que l’on cherche à diminuer le nombre de personnes pouvant y accéder ou vivre de leur diffusion. Il y a même toutes les raisons du monde, qui ne sont celles de la mondialisation marchande, pour qu’on accroisse aujourd’hui la concurrence à l’intérieur des universités tout autant qu’entre elles (et donc entre les membres qui les constituent) et que, dans le même temps, on dissuade le plus grand nombre de vouloir faire des « Humanités critiques » que l’on stigmatisera en raison de leur « nullité oiseuse» ou de leur « inutilité » (ce qui sera bien entendu ici un pléonasme). Il se pourrait en fin de compte que le personnage douceâtre de Tanguy, tout comme le consensus médiatique dont il fut l’objet, ne faisaient que masquer la violence des enjeux en cours. Quel sens peut avoir ce personnage de grand étudiant en apparence un peu benêt en ce début de siècle ? Que l’on y réfléchisse à deux fois : qu’y a t-il dans le fait de vouloir prolonger ses Humanités sans fin, de vouloir faire de l’histoire de l’Art, ou de l’ethnologie, ou des études aussi « nulles » que sont la philosophie ou l’archéologie égyptologique, sinon un certain désir de s’arracher à sa minorité et le refus de collaborer à la condition sociale de travail contemporaine imposée ? Qu’y a t-il dans cette insistance massive envers et contre tout (c’est à dire malgré la menace de l’incertitude de l’avenir que l’on fait peser), sinon l’expression d’une résistance à l’aliénation sociale par le travail dont ils savent (les « jeunes ») qu’elle leur pend au nez, puisque certains en ont décidé ainsi à leur place et « pour leur bien »? La démocratie ne vaut que pour l’excellence des destins qu’elle peut offrir à tous : la « tanguysation » ne serait donc pas un signe (mauvais, forcément mauvais) de décadence, mais plutôt un signe de bonne santé. Il est en effet plus que manifeste que le travail salarié actuel va de plus en plus à l’encontre de l’étude des Humanités. Et, finalement, il se pourrait que ce soit ce problème qu’il s’est agit de taire, que la critique a mis tout son effort, à l’époque, à conjurer. En tout état de cause, pour un Tanguy si doux et policé dans le film, de nombreux Tanguy, cet hiver, ont manifesté contre la réforme de privatisation de l’université. Manifestations que les journaux se sont bien gardés de relayer : de nombreux Tanguy se sont pris des gaz lacrymaux et des coups par les policiers .

Le 21éme siècle aura-t-il lieu ? Le projet de civilisation…
Le fait que le phénomène de prolétarisation s’étende aujourd’hui au point d’atteindre les classes intellectuelles, jusqu’à se généraliser au plus grand nombre, n’est peut-être pas une situation nouvelle et se révèle même somme toute assez « classique » - elle renvoie au pouvoir du Prince, tel qu’on peut la rencontrer décrite par Machiavel. Il n’y a donc pas à être si étonné face aux gouvernants actuels qui nous parlent de « projet civilisateur »  et il y a même peut-être à prendre l’affaire très au sérieux. Que cherchent-ils au fond, ces princes ? Que veulent-ils ? Quel est le fantasme ou le désir inconscient qui les animent sinon celui de vouloir rétablir une « situation de minorité »  pour le plus grand nombre (condition dont on pensait avoir pu s’extraire sous les coups conjugués des Lumières, de la critique moderne et post-moderne), le renvoyant à cette situation comme à la condition sociale « naturelle » ?
     Dans un article de 1984 de Deleuze et Guattari, Mai 68 n’a pas eu lieu , les auteurs réfléchissent sur le rapport du désir singulier aux institutions. Attribuant à mai 68 le statut d’événement pur (en ce qu’il ne s’inscrit pas dans une causalité simple et qu’il relève d’une véritable poiésis), ils diagnostiquent un hiatus entre le désir qui émergea à ce moment-là et l’absence de réformes institutionnelles véritables capables de porter ou de réaliser concrètement ce dont celui-ci était porteur. Le constat est simple : en 1984, les enfants de 68 existent bel et bien, mais ils sont en déshérence, « bien plus cultivés que le premier venu qui pourrait les faire travailler dans un boulot minable ». Ce que souligne Deleuze et Guattari, c’est qu’il existe un rapport problématique et constituant entre le désir subjectif et micropolitique d’une part, et les institutions sociales qui doivent s’y articuler d’autre part. À l’aune de cette hypothèse, que peut signifier aujourd’hui en 2008, les réformes des institutions promues par le gouvernement, et quel désir traverse ces réformes ?
On ne peut en effet passer sous silence ces réformes qui visent à « moderniser » la société française pour la mettre à la page de l’Europe. Car ce n’est pas seulement de la loi d’autonomie des universités dont il est question, mais d’une mise au pas de la société : on réforme ainsi toutes les institutions sociales en même temps : de l’« assurantialisme » médical s’insinuant par les « franchises », à la privatisation totale de la santé en cours, sans parler du contrôle des sans papiers (ce qui est symptomatique de la société de contrôle généralisé prédite par Foucault), des rafles d’enfants et surtout d’adultes dans le Xe arrondissement de Paris et ailleurs, des prolongements de peine de « sûreté » pour les « criminels dangereux », des fermeture de centres pour réfugiés au profit de camps d’internement en attente de déportation, de la remise en cause du principe d’irresponsabilité pénale des fous, des tests ADN judiciaires, de la constitution d’un ministère de l’identité et de l’immigration, ou plus récemment encore du fichier Edvige… Mais la France n’est-elle pas encore en retard ? L’Angleterre n’a t-elle pas déjà mis en place un détecteur de mensonges pour les chômeurs  ? Il est vrai qu’à ce rythme effréné de réformes, on n’est pas loin de se dire qu’il ne manque à cette série infernale de « mesures modernes » que le rétablissement de la peine de mort, réforme dont, il n’y a pas à en douter, certains doivent rêver la nuit, à défaut de ne pas pouvoir, pour le moment, la souhaiter en plein jour.

Si, donc, on soutient aujourd’hui encore l’hypothèse deleuzo-guattarienne développée dans Mai 68 n’a pas eu lieu, force est de constater que la situation s’est terriblement aggravée. Le discours médiatico-politique et les mesures politiques en cours ne visent plus 68 mais s’attaquent à une couche archéologique bien en deçà de 68. Ce n’est plus seulement mai 68 qu’il s’agirait de liquider, ni même les Humanités critiques qu’il faudrait, institutionnellement, dompter, mais c’est bien toute la subjectivité et les institutions héritées de l’après-guerre (espace dans lequel Mai 68 éclôt) qu’il s’agit d’éradiquer. Le mot de « civilisation », apparemment si incongru dans la bouches de ces princes, n’est donc pas à prendre à la légère : il ne relève pas d’un populisme de communicant, pas plus qu’il n’est une preuve supplémentaire de la foncière incohérence de la politique en cours. Au contraire : la politique institutionnelle actuelle prend l’exact contre-pied du projet politique du Conseil National de la Résistance qui promulgua une myriade de lois et créa nombre d’institutions sociales dont on peut dire que la valeur commune fut bien une certaine idée de la solidarité . Il n’est peut-être pas exagéré de dire que ce projet politique constitua l’armature ou la structure institutionnelle de toute la deuxième moitié du XXe siècle, qu’il fut l’impulsion essentielle qui se poursuivit jusque dans les années 70, qui fit fleurir les sciences humaines critiques , qui irradia le tissu socio-politique qu’il put ainsi nourrir.
Nous soutenons, du point de vue de l’Histoire, que la période relative à la vie de l’esprit et à la vie des hommes de la seconde moitié du XXe siècle que nous venons de traverser, et dont nous sommes les héritiers, fut bien, en fait, d’une richesse inégalée en avancées socio-politico-institutionalo-idéologiques (ne serait-ce que par la possibilité inédite pour un nombre incroyable d’individus d’accéder aux études supérieures sans capital financier) et nous soutenons de plus que ce mouvement toucha la plupart des pays européens. Aujourd’hui, la « civilisation » promise par les gouvernants de France et d’Europe va clairement à l’encontre de ce que nous avons connu jusqu’alors, d’où la violence du choc et l’étrange sentiment d’un retour en arrière pour bon nombre d’entre nous. Ce n’est donc pas un hasard si les réformes actuelles se font toutes en bloc et si elles s’effectuent sur tous les fronts en même temps.

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Face aux luttes des étudiants, voici la déclaration  de l'ex président de la république italienne, Francesco Cossiga. Cette interview dans son intégralité est  sur le site officiel du  gouvernement italien. 

 http://rassegna.governo.it/testo.asp?d=32976406

Vous trouverez ci-dessous le texte d'un appel émanant de l'assemblée de l'Université de la Sapienza à Rome. La Sapienza comme nombre d'autres université et établissements de l'enseignement primaire et secondaire a été occupée en réponse à un projet de loi qui déstabilise profondément le système d'enseignement et de recherche public.

Aux facultés en lutte, aux étudiants et les étudiants, aux doctorants, aux précaires de la recherche.

"Nous ne payerons pas votre crise". C'est le slogan avec lequel il y a une semaine environ, la mobilisation à l'université "La Sapienza" a commencé. Un slogan simple, certes, mais en même temps très explicite La crise économique globale est la crise du capitalisme. C'est la crise de la spéculation financière et immobilière, celle d'un système sans règles, ni droits, au cour duquel se trouvent les pratiques de managers et de sociétés sans scrupules. Les coûts de gestion de cette crise ne doivent pas pénaliser la formation, l'école, l'université, la santé et de manière plus générale les contribuables.

Ce slogan donc s'est rapidement diffusé et a rapidement gagné toutes les villes. Des étudiants aux précaires, du monde du travail à celui de la recherche, nul ne veut payer la crise, personne accepte de socialiser les pertes, et ce d'autant plus que durant des années la richesse a été distribuée de manière éminemment inégalitaire et s'est concentrée dans les mains d'une élite.

C'est à un véritable phénomène de contagion qu'on a assisté durant ces semaines, avec la multiplication des mobilisations dans les écoles, les universités et les villes. Tout cela a suscité beaucoup de peur. Et comme on le sait, lorsque « le chien a peur, il mord », comme le montre la réaction du premier ministre Berlusconi lorsqu'il déclare : il faut envoyer la Police dans
les universités et les écoles occupées", " nous allons mettre fin à la violence dans le pays".

Cette proclamation guerrière du premier ministre intervient alors que la veille Berlusconi avait publiquement déclaré son intention d'intervenir afin d'augmenter massivement les aides financières aux banques et de garantir par des fonds publics les crédits aux entreprises: Bref, les coupes budgétaires au système d'éducation et de santé vont de pair avec un engagement massif de l'Etat qui déverse des sommes d'argent faramineuses au soutien des entreprises, des banques et du secteur privé. Nous nous demandons alors : où se trouve et d'où vient la violence ? Sont-ils violents les étudiants et les personnels des écoles et des universités qui par l'occupation de leurs établissement défendent le libre accès au savoir ? ou bien, la violence se trouve-t-elle plutôt du côté d'un gouvernement qui impose par la loi 133 et le décret Gelmini la remise en cause des acquis du système public d'enseignement, et ce au mépris même de la discussion parlementaire du projet de loi? Alors de quel côté se trouve la violence ? du côté de celui qui exprime son désaccord ou de celui qui se propose d'envoyer la police ? Est-il violent celui qui se mobilise pour défendre l'université et l'école publique ou celui qui se propose de les démanteler afin de favoriser les intérêts économiques d'une élite ? La violence a-t-elle son origine dans la politique du gouvernement Berlusconi, ou est-elle dans les facultés et les écoles occupées, où s'exprime collectivement l'indignation de ceux qui luttent véritablement pour leur futur, pour le futur de tous, l'indignation de ceux qui n'acceptent pas d'être mis à l'écart ou forcés au silence, l'indignation de ceux qui veulent être libres.

Il nous a été rétorqué que nous n'étions que de dire non, que nous n'avions pas de propositions. Rien n'est plus faux. Les occupations et les assemblées durant ces derniers jours sont en train de construire une université nouvelle, une université faite de connaissance, mais aussi de socialité et d'une prise de conscience collective qui repose sur la libre circulation des savoirs et de l'information. Le droit aux études est pour nous un droit fondamental, et c'est pour cela que nous considérons nécessaire de nous mobiliser pour que vive l'université publique afin de pouvoir continuer à étudier et à faire de la recherche. Beaucoup de choses dans l'université et dans les écoles doivent, certes, être changées, mais une chose est certaine, le changement ne peut en aucune manière provenir d'un désengagement financier de l'Etat vis à vis du système d'enseignement public. Pour nous changer l'université signifie, au contraire, augmenter les ressources, soutenir la recherche, qualifier les processus de formation, garantir la mobilité (de la formation à la recherche, de la recherche à l'enseignement). Or, la logique de désengagement financier du gouvernement n'a qu'un seul but: transformer les universités en fondations
privées, décréter la fin de l'université publique !

Le projet est clair, comme les moyens pour y parvenir: la loi 133 a été approuvée en catimini durant le mois d'août, puis face à la protestation de dizaine de milliers d'étudiants on a invoqué l'intervention de la police. Ce gouvernement veut détruire la démocratie, à travers la peur, à travers la terreur. Mais aujourd'hui, à "La Sapienza" comme dans toutes les autres facultés occupées nous affirmons avec force que nous n'avons pas peur et que nous ne reculerons pas. Au contraire, notre intention est de faire reculer le gouvernement: Nous n'arrêterons notre lutte que lorsque la loi 133 et le décret Gelmini auront été retirés! Cette fois nous irons jusqu'au bout, nous ne voulons pas perdre, nous ne voulons pas baisser la tête face à tant d'arrogance. C'est pourquoi nous invitons toutes les facultés mobilisées du pays à faire de même. Le gouvernement veut réprimer les occupations et alors que faire : que mille autres écoles et facultés soient occupées !

Par ailleurs, à la suite de la grève et des manifestations du 17 octobre convoquées par les syndicats de base, nous considérons que le moment est arrivé pour donner une réponse unitaire et coordonnée. Nous proposons deux journées de
mobilisation nationales: la première pour le vendredi 7 novembre, avec des manifestations dans toutes les villes ; la deuxième serait l'organisation d'une grande manifestation nationale à Rome pour le vendredi 14 novembre, journée où les syndicats confédéraux ont appelé à la grève des universités. Il s'agit de construire des journées de mobilisation nationales dont les protagonistes seront en premier lieu les étudiants, les chercheurs et les professeurs en lutte. De même, nous pensons qu'il est nécessaire participer, avec nos formes d'organisation et nos propositions, à la grève générale de l'école convoquée par les syndicats confédéraux pour ce jeudi 30 octobre.

Nous assistons ces jours-ci à une mobilisation extraordinaire, puissante et d'une grande richesse. Une nouvelle vague, une vague hors norme qui n'entend pas s'arrêter et qui veut la victoire. Faisons croître la vague, faisons croître l'envie de lutter! Ils nous veulent idiots et résignés, mais nous sommes intelligents et en mouvement. Notre vague ira loin

Les facultés occupées de "La Sapienza" de Rome, l'université en mobilisation.

Voir aussi l'appel des résistants : http://www.dailymotion.com/video/x1irg4_lappel-des-resistants_events