Don Quichotte : le réel et son double

 
Le chronotope ou «temps-espace » est une catégorie de forme et de contenu basée sur la solidarité du temps et de l'espace dans le monde réel comme dans la fiction romanesque. La notion de chronotope fond les «indices spatiaux et temporels en un tout intelligible et concret». C'est le «centre organisateur des principaux événements contenus dans le sujet du roman.
(Gardes-Tamine, J. / Hubert, M-C.: Dictionnaire de critique littéraire, Paris: Armand Colin, 1993 p. 35-36]

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"(...) Pour Lukásc, le roman constitue cependant une réelle forme esthétique parce que, dans une perspective très hégélienne, il traduit « la véritable situation actuelle de l’esprit » et que l’inachèvement essentiel de son contenu n’exclut pas des formes multiples et disparates d’achèvement formel : « La composition romanesque est une fusion paradoxale d’éléments hétérogènes et discontinus appelés à se constituer en une unité organique toujours remise en question . » Les héros de l’épopée ont « les dieux comme compagnons de route » : les chemins qu’ils parcourent au cours de leurs aventures, même tragiques, sont tracés d’avance. Les dieux du roman sont des dieux déchus, des dieux interstitiels, donc des démons : leur pouvoir ne cesse d’agir, mais il ne réussit pas à pénétrer et à façonner le monde. Le chemin doit désormais être inventé, tout comme le langage et la position de l’auteur face à son récit, la forme singulière de son « exotopie » (pour utiliser une notion philosophique et narratologique de Mikhaïl Bakhtine). Pour Lukásc, le roman est donc « l’épopée d’un monde sans dieux », et la psychologie du héros romanesque est démonique. Dans le monde épique, le  héros et le lecteur savent d’avance que les dieux l’emporteront sur les démons (appelés les « divinités de l’obstacle » dans la mythologie indienne) ; les héros et les lecteurs du roman n’ont plus aucune certitude.
La nouvelle inadéquation du héros face au monde peut présenter ainsi deux formes principales : l’âme s’étrécit ou s’élargit, elle est plus « étroite » ou plus « large » que le monde extérieur. Si la deuxième forme caractérise les héros romantiques, pour lesquels le monde est toujours inadéquat et trop mesquin face à leur idéal, la première caractérise de façon exemplaire la position de Don Quichotte, héros de l’« idéalisme abstrait » selon Lukásc, victime d’une disposition intérieure « démonique » qui oublie toute distance entre l’idéal et le réel et croit que la réalité ne correspond pas à ses voeux parce qu’elle est ensorcelée. Privé d’intériorité, ce type de héros ne perçoit plus l’écart qui le sépare du réel, et vit dans l’illusion de pouvoir l’abolir sans le surmonter.

Un tel personnage vit dans une série ininterrompue d’aventures qui l’intéressent plus que la « vraie vie ». Don Quichotte expose ainsi exemplairement la dimension double qui caractérise l’univers démonique : son âme a le calme sublime de l’oeuvre d’art achevée, mais les aventures qu’il affronte sont toujours inadéquates et grotesques, son image est celle de la folie et de la monomanie. Le roman de Cervantes apparaît donc comme un entrecroisement inextricable de sublime et de folie, dont la réussite tient au moment historique et philosophique où il fut écrit, l’époque de la fin du Moyen Âge qui voyait se développer une nouvelle image du monde sur les décombres de la réalité antérieure, le temps du « démonisme en liberté ». D’où la mélancolie profonde qui caractérise à la fois le romancier et son héros, confrontés à la fuite du temps et à la disparition d’attitudes qu’on avait pu croire éternelles et qui se révèlent comme étant simplement historiques. D’où, également, l’unicité de Don Quichotte (unicité qui caractérise d’ailleurs tous les grands romans) : cette interpénétration étroite de poésie et d’ironie, de sublime et de grotesque, de divin et de folie, était l’expression d’un moment historique singulier. Tous les romans d’aventures qui ont essayé par la suite de reprendre la forme du Don Quichotte n’ont produit que des coquilles aussi vides que les romans de chevalerie tardifs dont le personnage de Don Quichotte s’inspirait pour ses dérisoires entreprises.

Carnaval et chronotope

Moins hégélien et plus phénoménologue, moins métaphysicien et bien plus linguiste que le jeune Lukásc, Bakhtine attribue aussi une dimension de seuil, de frontière au Don Quichotte dans ses multiples et ambitieuses esquisses d’une histoire du roman européen . Après Rabelais (à qui Bakhtine a consacré une importante monographie), Cervantes est à ses yeux l’auteur d’une des plus grandes oeuvres carnavalesques de la littérature mondiale et d’un grand roman polyphonique. Don Quichotte intègre la culture comique populaire, le rôle carnavalesque joué par le bouffon au Moyen Âge et qu’il attribue à Sancho Panza, annonce l’affaiblissement des frontières entre la littérature parodique et populaire et la grande littérature, fait pénétrer le rire populaire dans l’épopée. Le roman de chevalerie en vers (jusqu’à Amadis, modèle de référence pour Don Quichotte) avait la prétention d’imposer ses normes à la langue courante, de véhiculer la littéralité du langage. Cervantes donne une géniale représentation littéraire de la rencontre entre le discours « noble » du roman de chevalerie et le discours vulgaire, rencontre qui a lieu dans les échanges improbables entre Don Quichotte (pétri de langage littéraire) et Sancho Panza (porte-parole de la réalité quotidienne et de son langage plurilingue et grossier). Le roman est le lieu d’une critique constante du discours littéraire en tant que tel, et avant tout du discours romanesque lui-même. Le discours littéraire est critiqué pour sa prétention à refléter la réalité de façon exacte ou, au contraire, à la remplacer comme son succédané. Dans Don Quichotte le discours romanesque est mis à l’épreuve de la réalité, et l’ hidalgo est ridiculisé en tant qu’ « homme littéraire », qui tente de vivre selon la littérature et qui institue une longue lignée de personnages, sublimes et pathétiques à la fois, qui va jusqu’à Madame Bovary.

Don Quichotte apparaît donc comme une étape essentielle de la littérature européenne, dans laquelle le monde fait irruption dans la pureté du langage littéraire et de l’univers de l’épopée, et le roman devient politique  grâce à la maîtrise de sa forme littéraire complexe et inédite. Comme le jeune Lukásc, Bakhtine situe le début du roman moderne dans le contexte historique et philosophique de la fin du Moyen Age :
« Seule une conscience linguistique galiléenne [...] pouvait correspondre à l’époque des grandes découvertes astronomiques, mathématiques, géographiques, qui détruisirent la finalité et la clôture du vieil Univers et la finalité du nombre mathématique, l’époque qui repoussa les frontières de l’ancien monde géographique, l’époque de la Renaissance et du protestantisme, qui mit fin à la centralisation verbale et idéologique du Moyen Age . »

Mais Don Quichotte a joué aussi un rôle essentiel dans l’évolution de la chronotopie de la littérature moderne. Bakhtine définit le chronotope comme le « temps-espace », la corrélation essentielle des rapports spatio-temporels, telle qu’elle a été assimilée par la littérature .

Le chronotope du roman d’aventures, depuis ses lointaines origines grecques, se caractérise par un lien abstrait entre l’espace et le temps, par une réversibilité artificielle des moments de la série temporelle et des décors géographiques. Mais progressivement la littérature romanesque a intégré les multiples formes du temps et de l’espace historiques réels, et la complexité des types humains historiquement situés. Dans ce long processus, multiforme et intermittent, le roman de Cervantes a eu une énorme importance, parce qu’il a permis pour la première fois de croiser de façon parodique le chronotope du monde merveilleux du roman de chevalerie avec la « grande route » de la tradition du roman picaresque. Il s’agit donc du premier grand roman de la route et de la rencontre :  la grande route permet la rencontre dans le même point spatio-temporel d’une quantité de personnes, normalement séparées par une hiérarchie sociale ou une distance géographique, et produit donc une série virtuellement infinie d’événements inattendus. Don Quichotte devient ainsi une sorte de nouvel Ulysse, qui n’aurait plus d’Ithaque à laquelle revenir à la fin de ses aventures : « Au seuil des XVIe et XVIIe siècle, c’est Don Quichotte qui s’en va cheminer à la rencontre de toute l’Espagne, depuis le forçat qui va aux galères, jusqu’au duc. Cette route-là est profondément marquée par le cours du temps historique, par les empreintes et les signes de son écoulement, par les indices de l’époque . » (...)"