Actualité du mythe de Don Quichotte




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Extrait de l'article paru dans la revue papier. Texte composé à partir de Miguel de Unamuno (La vie de Don Quichotte et Sancho, 1905), traduction et commentaire par Henri Guinard.

Le sépulcre de Don Quichotte

(...) Comme toi j’éprouve la nostalgie du Moyen–Age ; comme toi, j’aimerais vivre les spasmes du millénaire. Si nous réussissions à faire croire qu’un certain jour, soit le 2 mai 1908, centenaire du cri d’indépendance, l’Espagne s’achèverait à jamais, que ce jour on nous répartirait comme des moutons ; je crois que le 3mai 1908 serait le plus grand de notre histoire, l’aurore d’une nouvelle vie.
C’est une misère, une misère totale. Rien de rien n’importe à personne. Et quand quelqu’un tente d’exposer dans l’isolement tel ou tel problème, telle ou telle question, on le met sur le compte d’une affaire, un désir de notoriété ou le besoin de se singulariser.
L’on ne comprend rien ici, pas même la folie. Les gens croient et disent que si quelqu’un est fou, c’est qu’il y trouvera son compte. La raison de la déraison, c’est déjà un fait établi pour tous ces misérables.
Si notre maître Don Quichotte ressuscitait et revenait en cette Espagne, la sienne, ils iraient chercher quelque intention nouvelle pour expliquer ses égarements. Si quelqu’un dénonce un abus, poursuit l’injustice, fustige la vulgarité, les esclaves demandent : que cherche-t-il à gagner là ? A quoi aspire-t-il ? Les uns croient et disent qu’il agit pour qu’on lui cloue le bec avec de l’or, d’autres qu’il est poussé par des sentiments mesquins et de basses passions, par besoin de vengeance ou par jalousie, d’autres que ce n’est que pour faire du bruit, pour qu’on parle de lui, par gloriole, d’autres enfin qu’il ne cherche qu’à se divertir, à passer le temps, par amusement. Grand dommage que si peu de gens aient l’idée de s’adonner à de tels amusements !

Actualité du mythe de Don Quichotte

(...) La consommation contemporaine d’une Espagne résumée par les termes « tapas », « sex. », « sun », « and sea » », d’une Espagne elle-même consommatrice, autorise t-elle l’oubli de l’ « Essence de l’Espagne » , si manifeste encore dans le paysage, les lieux et les personnes dont l’Europe se repaît comme en passant ? Non, bien sûr : Don Quichotte, celui de Cervantès, fait obstacle à l’oubli, même s’il est lui-même, omniprésent sur le front de la consommation touristique.

(...) L’espagnol de M. de Unamuno, il y a un siècle, mieux que nul autre, donnait un sens complexe et grave à deux créatures lâchées dans le monde par un des phares de la littérature mondiale, son compatriote Cervantès. Ce faisant, il s’appropriait pour l’approfondir un des grands mythes modernes.
D’autres eurent le loisir d’exploiter ce même mythe, mais sans le faire vibrer avec la même intensité.
Son principal mérite est sans doute d’être parti d’une problématique politique et nationale, du singulier autrement dit pour atteindre la dimension universelle du « Don Quijotisme » par la voie de la philosophie : chaque homme en société refoule en lui, par le moyen d’une raison de plus en plus étriquée, la déraison qui précisément le fait tout autant homme, et se conforme – de guerre lasse ? – aux modes, à l’ordre social, à la pensée dominante. Grandeur de la résistance et du sens de la révolte !




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