Entre peinture et abîme. Entretien avec Antonio Veronese

 

Extrait de l'entretien paru dans la revue papier

Chimères: On vous connaît par votre action engagée auprès de jeunes des rues de Rio. Comment en êtes-vous venu à travailler avec ces jeunes? Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Antonio Veronese: L’image de l’échec n’est pas obscène, obscène est l’indifférence… J’ai depuis toujours été touché par cette vulnérabilité de l’être humain. Notre perplexité devant la vie et la mort… J’imagine que ça a profondément influencé ma peinture. J’ai eu une enfance pauvre… autour de moi j’avais les visages de l’échec avec une puissance, une dramaturgie, une beauté qui surpassent la superficialité des visages de la bourgeoisie. Depuis l’âge de 11 ou 12 ans, je suis obsédé par ce théâtre expressionniste, ces personnages en dehors des règles esthétiques de la pub. En me regardant, enfant, peindre ces visages, mon entourage me croyait fou. Mais un jour, par hasard, dans ce petit village où j’habitais à l’intérieur du Brésil, j’ai découvert un livre de Modigliani et je me suis dit: voilà, je ne suis pas fou! Plus tard, à Rio, j’ai été invité à travailler avec les enfants en prison; une chance unique de rencontrer mes protagonistes. Je parlais de désespoir et pourtant je n’avais jamais touché, senti un désespoir tel que celui de ces enfants.

Ch.: Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre expérience avec ces jeunes prisonniers au Brésil ?

A. V.: Le gaspillage de talent. Des garçons tellement doués pour la musique ou le sport, incarcérés à cause de délits sans gravité, prisonniers à cause de la carence de l’État, et mal récupérés à cause de l’incompétence de l’État. Ce drame brésilien s’impose avant tous les autres. C’est une question de dignité nationale. En dehors de la question morale, il y a la question quotidienne de la violence… La source de cette violence, c’est la frustration de ne pas réussir dans les canons du matérialisme d’une société obsédée par la réussite. C’est pour ça que j’ai dit que la violence carioca est une forme moderne de lutte des classes.

Ch.: Face à un choc pluriel: famille, école, rue… comment aider un enfant en rupture sociale?

A. V.: En le sensibilisant, en faisant ressortir ses émotions aux contacts des conquêtes de l’humanisme, de l’art, de la musique, de la danse, du théâtre. Ce sont des choses très efficaces pour les enfants en situation d’extrême risque. L’esthétique, c’est un médicament !