Transfert négatif

 
(Dessin issu du blog de Pierre Mosnier : http://pmosnier.free.fr/dotclear/
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Extrait de l'article paru dans la revue papier

Je ne vous autorise pas à m’interrompre aujourd’hui. Assez de vos interventions inopportunes et faussement lumineuses. Si écouter est un art et une science, vous n’avez aucun talent. Mais cette fois-ci, vous allez la boucler et me laisser aller jusqu’au bout ! De toute façon, jamais une seule fois – excepté quand vous m’avez cité Nougaro (vu chez Fogiel), dans une émission où le poète décrivait à merveille ce qu’était réellement la poésie (cette métaphore où le poète en écrivant scie les barreaux de sa prison) – je n’ai eu l’impression d’approcher avec vous un échange intellectuellement satisfaisant. C’est sans doute la seule fois où je me suis dit que peut-être vous y compreniez un peu quelque chose, à la poésie et à la motivation qui pousse un homme comme moi et comme d’autres, à écrire. Bien sûr, c’est une lecture optimiste. Que faisiez-vous chez vous à regarder cette émission débile ? en est une autre…

Une psychiatre, charmante, ce n’est pas négligeable (elle confondait les prénoms de mes amantes, nombreuses à l’époque et me proposait des pilules pour troubles bipolaires, inefficaces et auxquels je dois un début de calvitie…) m’a suggéré votre nom – admettant humblement qu’elle ne possédait pas les qualités susceptibles d’enrayer mes états – et m’a laissé supposer que vous étiez le meilleur psychanalyste de la ville. Je me permets une parenthèse d’importance. Précisions. Je vous vois venir… Si j’avais de nombreuses conquêtes sur la période de thérapie avec votre collègue féminine, et que je n’en ai plus du tout désormais, c’est uniquement parce qu’à l’époque je passais mon temps au travail à « faire mon petit marché » sur un forum de littérature où des lectrices mariées s’ennuyaient et où je réussissais à déclencher des rires et à émouvoir, avant de leur proposer l’infini. Un informaticien de mon boulot à coupé la connexion au tchat. Pas d’accès à Internet chez moi, pas de cyber café dans la ville… Fin de ma carrière de séducteur de mère de famille nombreuse. N’allez pas imaginer une autre raison, qui flatterait votre discipline (votre manie de toujours vous croire responsable de ce qui m’arrive ou ne m’arrive pas, grâce à vos « fameux » dispositifs), et ajouterait un énième éclairage significatif de l’influence du transfert… Mon médecin généraliste a lui aussi élaboré un bref éloge de vos capacités, en rédigeant un courrier à votre intention. Tout convergeait vers vous. Impossible de me dérober, je devais affronter le maître incontesté.

Je suis exaspéré par vos insinuations. Ainsi, je me baignerais dans le bouillon de l’autocomplaisance. Accroché à la jouissance de mes angoisses et de ma non-réussite sociale et aux bénéfices secondaires qu’elles m’offrent. Incapable de dépasser cela sous couvert d’y trouver satisfaction… Je me complais. Cela m’arrange finalement et me rassure… Me délecte de cette chance de disposer de bonnes raisons pour « gémir » et me « plaindre », maudire une société médiocre, un environnement aliénant et tutti quanti… Est-ce bien de moi qu’il s’agit ? A aucun moment je ne vous ai joué les violons du pathos ni de la victime, vous bloquez à tort sur certaines pages de vos manuels… Derrière mes prétendues résistances, vous cachez seulement votre insuffisance, c’est plus juste. Vous ne pouvez rien faire pour moi.

N’importe quel médecin de seconde zone est capable de me prescrire du Solian. C’est enfantin. Je suis arrivé chez vous en exprimant que de tous ceux que j’avais essayés, ce médicament était le plus efficace. D'ailleurs, c’est mon médecin généraliste qui me le prescrit (je ne tiens pas à vous attribuer une utilité si simple à prodiguer). Mon médecin m’apporte un mieux-être relatif qui n’est pas négligeable, mais qui a ses limites. Limites pour lesquelles vous me dispensez la thérapie Georges Ordo, la thérapie marécage. Je suis fatigué de devoir gober un neuroleptique chaque matin depuis deux ans (effet secondaire : prise de poids, baisse de la libido, pour ne pas dire risque d’impuissance). Je voudrais arrêter ce traitement, mais là, je risque de ne plus supporter votre incompétence, votre incapacité à m’aider à éloigner mes crises de terreur et d’épouvante. Si je me remets à vivre des crises d’angoisse incessantes, mes obsessions pour l’autolyse (ce qui est inévitable), vos niaiseries pseudo-psychanalytiques et vos tirades libérales ne vont plus m’amuser du tout. Et j’appréhende un passage à l’acte. N’allez pas présumer que je fais de vous un objet érotique convoité où l’exercice de la violence serait significatif d’un tapageur désir refoulé. Mais, je doute que vous me remboursiez mes séances… Aussi, je veux en avoir pour mon argent. Comme je ne peux vous casser la gueule sans risquer des poursuites judiciaires éprouvantes, je cherche une solution alternative. L’écriture en est une, mais je déplore de ne pouvoir – le matériau que vous m’offrez est trop pauvre – vous utiliser au-delà de la forme courte. Or, pas de roman, pas de rentrée littéraire. Et pas d’admiratrice, pas de levrette… 

J’ai tapé votre nom sur Google et il n’y a rien. Juste un adolescent désœuvré qui parle de vous sur son blog. « Le meilleur moment sera quand je dégainerai mon chéquier pour la dernière séance ». Où en sont vos études, vos publications ? Votre génie ne serait-il pas communicable ? N’allez-vous pas imposer un essai qui étaye votre science, votre savoir, vos découvertes ? Seriez-vous comme moi un refusé ? Un banni du champ éditorial ? Vos travaux n’intéressent-ils personne ? Ou bien êtes-vous un vrai raté (celui qui n’essaye même pas) ? Cela s’associerait pourtant mal à votre orgueil. Encaisser les chèques suffit-il à votre besoin de reconnaissance ? Vous lovez-vous contre la croyance d’être un bienfaiteur ? Un sauveteur d’âmes malades. Y a-t-il seulement une ménagère qui vous ait un jour déclaré, les yeux éperdus d’admiration et de reconnaissance : Monsieur Ordo, je vous dois la vie. Vous m’avez sauvée du suicide. Mon existence est, grâce à vous, devenue riche et palpitante. L’accalmie s’est installée. Je me suis débarrassé de comportements morbides, de la répétition du ratage. Mon nouveau travail est très bien rémunéré et j’y trouve épanouissement et valorisation. Mon nouveau compagnon (qui a le même prénom que le vôtre) me comble de tendresse et j’ai enfin découvert le plaisir (jusque-là endormi). Je suis née une seconde fois grâce à votre écoute et vos mots (si rares, mais si justes). Ma rencontre avec vous est la plus capitale de mon histoire. Merci mille fois ! Je me sens forte désormais et pense ne plus avoir besoin de vous. Je vous ai tricoté un pull-over pour vous remercier. J’espère qu’il vous plaira… Où sont les bénéficiaires de votre compétence ? Ceux que je croise dans la salle d’attente n’ont pas l’air à la fête.
 
Vous, le psychanalyste qui n’a pas même vu Pas de printemps pour Marnie ou La Maison du Docteur Edwardes. N’a jamais entendu parler de A travers le miroir de Bergman, Le secret derrière la porte de Fritz Lang, ... N’a pas lu 4.48 Psychose, même après que je vous l’ai cité une dizaine de fois… Ignore les romans et essais d’Irvin D. Yalom, le psychanalyste contemporain le plus important à mon goût… Je pourrais lister dix pages des œuvres de référence qui ont trait à la psychanalyse et que votre suffisance considère comme secondaires, inutiles à votre connaissance et à votre compréhension du monde analytique. Aussi curieux et sourd qu’une table basse… Mon psychiatre est un nain acculturé.

Je me souviens de vos dires : « Je ne vais jamais à Paris » (pour ma part, mon salaire de misère ne m’autorise que rarement à m’y rendre et y dilapider joyeusement mon argent). Inutile pour vous de vous rendre à la capitale. Les expositions, les musées, la Cinémathèque, les théâtres ne sont pas pour vous. Psychanalyste provincial, vous n’avez nul besoin de côtoyer les œuvres, de participer à la diversité et aux trésors de potentiels offerts par la Ville Lumière. La Nuit blanche vous est inconnue, l’art contemporain et conceptuel vous indiffère. Vous n’en avez pas l’ombre d’une notion. J’ai commencé ma première séance par une présentation de mon écrasement face à mon positionnement géographique et sociologique. Vous y avez vu un aveu paranoïaque. Vous la trouvez formidable cette ville où les expositions de mosaïques et les concerts de Clémentine Célarié sont les sommets des propositions culturelles. Vous ne saviez même pas qu’un cinéma d’art et d’essai en travaux de rénovation – me privant d’une programmation vaguement acceptable de films de cinéma d’auteur – existait dans votre charmante ville. Je vous ai expliqué que l’absence d’associations dignes de ce nom, de bars à l’ambiance musicale supportable m’interdisait tout espoir d’une rencontre, me rendait la vie étouffante. Votre avis divergent voit en Chartres une ville comme les autres. Le problème ne serait pas là… Pas d’universités où reprendre mes études, aucune vie culturelle de qualité… Une cité mortuaire. Quand j’en discute avec un ami professeur d’arts plastiques et sa femme psychomotricienne lors d’un repas, eux aussi attestent le sinistre et l’asphyxiant de cette ville. Mais peut-être sont-ils eux aussi névrosés et paranoïaques pour avancer une telle conviction ? Peut-être ont-ils besoin de quelques séances avec le Grand Docteur Ordo ?

Les seules paroles positives de votre part à mon égard ont été pour me dire que je suis intelligent et inventif. Ainsi, grâce à cela, il me serait aisé d’améliorer ma condition sociale en dégottant facilement un boulot dans le privé où je serais deux fois mieux payé. Sous-entendu, ma responsabilité dans le constat d’être un travailleur pauvre m’est imputée. Votre discours libéral me met en colère. Une belle formule pour vous débarrasser facilement des chiffres du chômage et des millions de gens qui prétendent à une place au soleil dans ce radieux marché du travail. Votre discours insulte des millions de gens. Les précaires, les RMIstes, ces millions d’esclaves modernes qui vivent avec le SMIC ou pas beaucoup plus. Ceux qui n’ont même pas cette chance… Devant eux, vous ne tiendriez pas vos tirades ineptes, de privilégié (exemple à l’appui : une de vos patientes gagne très bien sa vie sans diplôme important…), sans prendre le risque de vous faire démolir le portrait. Votre connaissance du monde exclut les heureuses expériences de boulots débiles, les heures d’attente aux ASSEDIC. Vous ne connaissez rien à la teneur abjecte des listings d’emplois proposés dans les agences ANPE. Votre réalité est celle d’un parvenu, dépourvu de conscience politique. Je vous soupçonne de voter Ségolène Royal dès le premier tour. Un homme fermement de droite. J’admets qu’il n’y a pas contradiction… Pour un homme qui n’a aucun humour, vous ricanez grassement quand je cite Marx et vous parle de la lutte des classes. Ça vous fait franchement bien rigoler, n’est-ce pas ! Bien sûr, le chômage n’est pas d’actualité en psychiatrie. Le marché de la détresse est en pleine expansion. On se bouscule à votre cabinet… Vous empochez les chèques et demandez à vos patients d’aller bien en vivant avec mille euros par mois. Vous aussi seriez déprimé si vous deviez compter les piécettes en milieu de mois pour payer une demi-baguette. Espèce de … !
(Suite dans la revue papier...)