Où dormir ?

 

Extrait du texte paru dans la revue papier

I

Quand je suis descendu de la camionnette qui me ramenait après une si longue absence que je ne m’en vante pas, en posant le pied sur le sol, j’étais encore tout étourdi d’avoir été conduit par un pensionnaire, par un fou quoi, à qui l’on confie les clés d’un véhicule pour le transport des pensionnaires. Si l’on compare avec la plupart des hôpitaux psychiatriques, certains dont j’ai malheureusement connu les rigueurs et l’infinie connerie, la différence est telle, le jour et la nuit, qu’il faut bien à cette différence de précieuses raisons théoriques. Sans doute y a-t-il une relation entre le principe de la libre circulation, trop généralement réprimé, qui organise la vie à La Borde, et ce qu’enseigne Jacques Lacan sur la parole, le discours, le langage, qu’il a parfois énoncé dans des formules qui me hérissent le poil. Mais il voulait peut-être que sa pensée ait la force d’un théorème, et il traçait en avant un chemin. D’ailleurs, chacun trace comme il peut son chemin. 

À la fin d’un rêve qui m’a réconcilié avec La Borde et dans lequel, précisément, je suis revenu à La Borde, je grimpe une colline en pente douce, sur un sol doux et dur, j’essaie de fuir son territoire, mais en vain, car une bande de pensionnaires, que je nomme des colons, me suit obstinément, me retient par les basques. De toute évidence, La Borde, ces histoires de fous qui m’étaient profondément rentrées dans la peau, se rappellerait toujours à moi, même et surtout depuis le moment où je l’avais fuie à la hâte, où je l’avais haïe pour l’avoir trop aimée, lui reprochant de n’avoir pas tenu ce qu’elle ne m’avait jamais promis, et ne pouvait en aucun cas me donner. Aussi bien, puisqu’elle ne cessait de se manifester de loin, j’allais de nouveau me confronter à l’épreuve de sa réalité.

II

Du fin fond de ma cellule à l’hôpital Necker, après quinze jours de je ne sais quoi, cure de sommeil ou un machin de ce genre qui fera pendant longtemps un trou irréparable dans ma vie, je chuchote à mon frère Jean, venu assister mon réveil : est-ce que j’ai parlé ? et puis : je veux aller à La Borde ! J’avais tellement tambouriné sur la porte de fer qu’on avait refermée sur mon délire et ma colère avant de sombrer dans un trou noir, que je n’ai eu qu’une pensée en reprenant conscience : sortir de là. Or Jean ne me le refusait pas. Mieux, il voulait bien s’en occuper. Du coup, j’en avais presque oublié que j’avais salement dérouillé.

D’où ça sortait, ce murmure, comme un cri ? : Je veux aller à La Borde ! J’avais entendu parler de La Borde, je savais par un ami que les fous y vivent en liberté, qu’on ne les gave pas de médicaments, qu’on y croise des gens extraordinaires. Il m’avait emmené voir au Théâtre de poche à Montparnasse un spectacle joué par ses pensionnaires. La pièce m’avait paru bizarre, la mise en scène étrange, le jeu des acteurs grinçant, brinqueballant, bégayant. Ça  ne ressemblait à rien mais j’y étais sensible. Aujourd’hui, je m’interroge : existe-t-il un théâtre brut, comme un art brut, dont je me demande encore ce qui le caractérise ? Pour y répondre, il faut s’en remettre autant à la raison qu’au pouvoir de la folie.

III

Or, voici que je rêve : il manque un matelas, ça laisse un vide menaçant. Quelqu’un et moi nous disputons la place, mais l’enjeu de cette dispute, le châtiment qui plane au dessus de ce qui tourne vite au cauchemar, c’est le plus cru, le plus infâme, le plus redouté des enculages, entre qui et qui, on ne sait. Alors je me réveille, amusé, angoissé.

Je n’irai pas à La Borde, où il était convenu que je plantais ma tente pour le week-end, où vit ce quelqu’un depuis longtemps, grand fou, en exil intérieur parmi les fous. Je n’irai pas non plus à Reims, où je devais témoigner de ma folie, des fleurs de ma folie et du retour de ma raison devant des psychiatres et d’autres spécialistes. Pendant ces rencontres je devais dormir chez une amie, une jeune psychologue récemment virée du centre qui organisait le colloque : une crise qui les avait secoués quelques mois auparavant. Une tempête. Là aussi je me suis senti trop menacé par ce conflit, trop seul devant mes engagements, craignant si fort de devenir fou pour toujours que j’ai prétexté n’importe quoi pour échapper à ce colloque, dont je n’avais pas envie, ni besoin. Mais ne supportant pas de me défiler lâchement, j’ai cru que je ratais la chance d’une seconde vie.

Saisi par mes démons, ne sachant plus comment leur résister, passant dans la seconde du plus grand des espoirs au pire désespoir, pour changer d’humeur aussitôt, recommençant à délirer, je me suis réfugié où consulte ma psychiatre, dans un hôpital que je connais. La pause a duré une quinzaine de jours, le temps de pouvoir à nouveau dormir chez moi, au rythme qui convient à mes soixante ans et à ma solitude. Dans mon grenier, deux matelas l’un sur l’autre, le conduit de la cheminée comme tête de lit, quelques bouquins et pilules perdus entre les draps, la télévision à mes pieds, au milieu du toit un velux par où meurt vers minuit la lumière d’un lampadaire, je m’endors aux craquements de ma charpente, parfois je cauchemarde, je me réveille pendant la nuit, je descends me préparer un tilleul, ou bien j’écris jusqu’au matin, quand j’ai par chance sur ma gazinière littéraire, mon ordinateur, une petite marmite ; je rends grâce à mon amie O. de cette métaphore décevante, qui m’a aidé une fois rentré chez moi à raccrocher les wagons. Les derniers temps de notre vie commune nous ne dormions plus ensemble, mais j’ai vu O. déménager dix fois sa chambre à coucher, transportant son matelas dans toute la maison. Sans doute se demandait-elle, comme moi ici, où dormir, encore que je n’agite pas seulement un souci domestique ou un débat amoureux, mais un trouble et une nécessité qui m’ont agité pendant longtemps.

IV

En revenant à La Borde pour la fête du quinze août, après une absence de plus de trente ans, je voulais surtout la revoir, lui dire combien j'aime ses livres, et le chemin de la cabane, l’ayant trop longtemps oublié. Je lui avais écrit une petite lettre, gardant d’elle dans sa cabane une bizarre impression qui me dépassait, qui m’effrayait aussi. Un jour où l’angoisse m’étreignait, un jour de grande terreur, au lever d’un lit où elle se reposait vêtue d’un large poncho, elle m’aurait offert un verre de jus d’orange, en retour je lui aurais déclaré un amour, qu’elle avait dit absolu. Mais je ne pouvais jurer de rien, j’étais seulement certain que l’espace de la cabane m’avait soudain paru infiniment littéraire. Peut-être tenait-elle à la main un livre de Beckett ou de Blanchot.

Toujours est-il qu’après le spectacle je suis allé la saluer sur la pelouse. Elle m’invita aussitôt chez elle, contente de pouvoir mettre un visage sur un nom. Sur le chemin, retrouvant son pas, les intonations de sa voix, passés un porche de pierre et un bosquet d’arbustes je redécouvris la cabane, comme je ne l’aurais jamais imaginée, aussi imposante, aussi solide que sa parole. La première ayant brûlé, au moins se consolait-elle d’avoir connu ça, une maison qui brûle, elle avait fait reconstruire celle-ci, plus grande, plus confortable sinon plus belle, dont l’intérieur m’a semblé encore plus littéraire. A coté, avec les restes de la première, un ami lui avait bricolé une petite cabane, curieusement prise dans un mur de clôture, où elle recevait sa famille, ses amis. Ayant là amplement de quoi alimenter mon propos, où dormir, en prenant un café nous avons causé pendant une bonne heure de nos travaux. Je lui ai dit que j’étais peintre parce que j’avais organisé ma vie autour de la peinture.
M’étant prudemment inscrit dès mon arrivée à la chauffe de dix-huit heures, retour à la gare de Blois pour être sûr de quitter La Borde avant la nuit, elle m’a raccompagné jusqu’au château en conversant. Avait-elle soupçonné mon angoisse, je le suppose, car elle me raconta tout en marchant que Beckett avait compris beaucoup mieux que d’autres l’univers de la folie, écrivant, les fous ne travaillent pas dans le même genre d’atelier que les autres. S’excusait-elle de ne pas dormir où dorment les fous ?

En tout cas, s’il m’arrivait autrefois de penser qu’elle avait de la chance, aujourd’hui j’admire cette façon qu’elle a de se tenir en marge. Dans cette cabane, dans ce jardin ouvert où vient s’écrire, comme s’apaiser le réel de La Borde, elle donne aux fous ce qu’ils aiment, elle leur fait du bien. Ce n’est pas facile, et ce n’est pas donné à tout le monde. Elle n’est pas toujours commode. Il peut lui arriver de vous remettre à votre place, de vous renvoyer à votre connerie d’un revers de la parole, d’un mouvement brusque de la pensée, plus cinglant qu’une gifle. Pour avoir un jour dépassé les bornes, j’en avais fait autrefois la bouleversante expérience.

V

Quand et comment j’ai vécu à La Borde les ratés, les réussites de l’institution. Fou, on ne saurait porter un jugement clair sur ceux qui vous soignent. On voit tout de l’intérieur, par l’intérieur, l’angoisse et le délire rabattant tout sur soi. Quand ça va trop mal, on reçoit si vivement les conneries, les bontés, les violences, les réussites, avec tant d’acuité, qu’on ne peut pas mettre des mots dessus. Dans une institution ouverte comme La Borde, en temps normal si l’on peut dire, tout m’encourageait à m’exprimer sur les uns, sur les autres, sur le fonctionnement de la clinique, sauf que ma compréhension ne dépassait pas ma condition de pensionnaire. Malgré mes entretiens avec les médecins, l’amitié que j’entretenais avec certains moniteurs, mes visites à la cabane, tout un coté de La Borde m’échappait totalement. J’en arrivais à prendre des positions absurdes, injustes, idiotes. Mais à Perray Vaucluse, où j’ai tellement souffert des conditions de vie, où rien n’a été fait pour me soigner, nous étions carrément plongé dans un boucan insupportable et odieux, dans un silence opaque, dans la plus complète cécité.

Enclin aujourd’hui à penser que les points de vue du fou et du psychiatre s’opposent avec le même horizon, aménager la maladie, je me demande si mon retour à la raison ne se nourrit pas d’avoir renoncé à prendre d’aucune façon la place de ceux qui me soignent. Quoi qu’on invente, quelles que soient la gentillesse et la sympathie qu’on leur voue, même si La Borde reconnaît aux fous un rôle de soignant, ils ne dorment pas dans le même genre de lit que ceux qui les soignent. Ils n’auront jamais qu’une vision fragmentaire, pensionnaire de l’asile. Je préfère m’en convaincre.

(Suite dans la revue papier)