La grève universitaire : une ronde plus qu’une révolution

 
(Tous droits réservés)

Extrait d'un entretien avec Alain Brossat et Jacob Rogozinski autour du mouvement de grève universitaire – Mai 2009. Mathilde Girard et Elias Jabre pour Chimères

Le mouvement actuel des grèves étudiantes, et le déplacement des formes d’action par rapport aux nouvelles formes de pouvoir

Mathilde Girard : L’idée de cet entretien nous est venue avec Alain Brossat suite à une discussion que nous avons eue récemment sur le mouvement des grèves à l’Université ; en ce qui me concerne, bien qu’étant doctorante, je n’ai pas pris part au mouvement, d’abord parce que je travaille par ailleurs et parce qu’il est toujours complexe de prendre part à un tel événement sans y être tout à fait présent. Au cours de la discussion, il m’a semblé qu’il y avait beaucoup de choses à dire sur l’analyse de cette séquence, et sur les échos qu’elle pouvait trouver auprès d’autres situations et questions politiques actuelles. Suite à cela, Alain m’a transmis votre texte  et j’ai souhaité vous proposer une situation d’échange, dans le cadre de notre prochain numéro de Chimères sur les rapports entre institution et utopie, et sur les initiatives politiques qui cherchent des formes d’action déplacées par rapport aux formes usuelles. Avant d’engager l’échange plus directement sur le mouvement, peut-être pourriez-vous nous dire un mot sur le moment dans lequel l’événement s’est placé à Paris VIII ?

Alain Brossat : Le quarantième anniversaire de la création de Paris 8, célébré en grande pompe cette année, a été l’occasion de donner force de loi à un mythe doublé d’un contresens : celui selon lequel cette création serait la pure et simple poursuite par d’autres moyens de ce qui s’est joué, en Mai 68 dans les luttes, une pure incarnation, donc, de l’énergie révolutionnaire et des flux subversifs qui se sont manifestés à cette occasion. L’édification de ce mythe suppose donc le déni du fait que la création de Paris 8 à Vincennes n’est aucunement le fait d’un quelconque « mouvement », le résultat d’une quelconque « dissidence » mais bien celui de l’ETAT désireux de mettre en place des contre-dispositifs destinés à canaliser, tempérer, contrôler dans le milieu universitaire, épicentre de la contestation durable. Vincennes, c’est l’idée d’Edgar Faure, d’un éminent représentant du pouvoir gaulliste, pas celle des organisations gauchistes, ni même celle de Foucault et consorts.
Lorsque donc, comme cela arrive parfois, des étudiants supposés radicaux d’aujourd’hui nous disent, j’entends à ceux de ma génération qui ont commencé à donner des cours à Vincennes au début des années 1970, en situation très précaire : vous avez créé Vincennes pour en faire un lieu d’expérimentation politique, philosophique, voire pédagogique – et puis voyez ce que c’est devenu, vous les anciens gauchistes avez été les artisans de la plus déprimante des normalisations, je sens la moutarde me monter au nez et je leur dis : ce n’est pas nous, en tout cas pas moi qui ai fabriqué ce mythe absurde d’une Nouvelle Héloïse vincennoise, c’est vous qui y projetez vos rêveries, rétrospectivement, et surtout, les professionnels de la fabrication du patrimoine mémoriel, la nomenklatura actuelle de Paris 8, le petit pouvoir universitaire local qui ont construit ce mythe « utile ». Pour ce qui me concerne, Vincennes a été un emploi, en premier lieu, et l’occasion de jouer un bon tour à l’Etat – qui nous versait une aumône, certes, mais pour prix de cours de bolchevisme destinés à préparer sa liquidation. Ensuite, nos conditions statutaires se normalisant (à partir de 1981, merci M. Mauroy…), il n’a jamais été question, pour l’essentiel, que de faire son boulot d’enseignant consciencieusement, à nos conditions bien sûr, autant que possible, et de chercheur, en veillant jalousement à nous garder contre tous les empiètements de l’autorité, ce qui est le réflexe de base de tout chercheur qui se respecte… Mais de là à édifier un mythe héroïque du creuset de toutes les innovations… Si l’on prend notre département, celui de philo, celui-là même dont les grandes figures servent de logo et de réclame à toutes ces célébrations grotesques, on remarquera d’une part que s’il a subsisté, c’est à l’encontre de toutes les volontés coalisées, celle du ministère, mais aussi, pour une bonne part, celle de la direction de l’université, qui fut si longtemps aux mains de post-néo staliniens – un autre visage de l’Etat, guère plus amène que l’autre, et d’autre part que c’est largement le hasard qui a fait que se soient trouvées rassemblées en ce lieux tant de figures glorieuses de la philosophie contemporaine, ce qui en fait, rétrospectivement, une sorte d’abbaye de Thélème vers laquelle continuent de converger quantité d’étudiants venus du bout du monde vers ce lieu supposé habité par l’Esprit… Mais, même quand l’Esprit était là, chacun dispensait sa science dans son coin, les clans se haïssaient avec constance, le régime d’une concurrence acharnée pour les postes y réglait les relations entre les uns et les autres, et jamais aucune vie philosophique commune n’y a imposé sa règle.
Le mythe de Paris 8, lieu d’innovation et laboratoire de toutes les idées qui ont ébranlé la vie intellectuelle française (européenne ? mondiale ?) dans le dernier tiers du XXème  siècle est l’équivalent rigoureux, en terme de mémoire collective et d’invention d’un patrimoine spécifique, de ces mythes nationaux qui, au XIXème siècle, ont soudé les nations modernes. De l’imaginaire « national » à l’échelle d’une université de banlieue…

Paris VIII, université créée par l’Etat pour neutraliser les pensées des années 70 et idéalisée aujourd’hui en mythe d’un temps de subversion

Jacob Rogozinski : Entièrement d'accord avec Alain. Vous savez que j'ai enseigné une dizaine d'années au département de philosophie de Paris-8. Je me suis aperçu rapidement que l'invocation rituelle de Vincennes et des Grands Ancêtres servaient de paravent à des pratiques claniques assez peu reluisantes.

M.G. : Sur le mouvement maintenant, ce qui m’est apparu dans l’échange avec Alain et la lecture de votre texte, c’est la possibilité de proposer une analyse presque clinique des formes d’action que sont la manifestation, le blocage, la grève. En partant de formes « acquises », il s’agirait d’essayer de voir comment, au cours du mouvement universitaire elles se sont travaillées, transformées, en fonction de l’évolution des rapports de pouvoir… Et je dirais que je me suis moins directement attachée à l’articulation des revendications qu’à l’ouverture d’une nouvelle séquence politique à partir de ces transformations. Je pourrais d’abord vous demander comment vous vous êtes impliqués l’un et l’autre dans le mouvement. Et comment vous décririez ce mouvement ?

J.R. : En janvier, j’ai été contacté par des enseignants, à l’époque c’était un petit groupe qui s’était formé contre le projet de réforme des master et de la formation des profs et le décret sur le statut des enseignants-chercheurs. On a fait appel aux étudiants, on avait donné rendez-vous aux étudiants pour une réunion d’information : une foule d’étudiants a déferlé. On en attendait 50, et ils étaient environ 500… Là, j’ai compris que c’était quelque chose d’important, les étudiants réagissaient massivement. Ils ont été de plus en plus présents, avec des temps de confrontation, puisqu'ils nous reprochaient de ne pas avoir été présents lors de la lutte contre la LRU . Cela a duré pendant 2 mois et demi, et là le mouvement s’essouffle dans la mesure où le semestre chez nous est quasiment fini, et faire une grève sans cours ça n’a pas vraiment de sens… Les plus radicaux sont très isolés, continuent de faire des actions, mais la plupart des étudiants sont rentrés chez eux pour travailler leurs examens. La question reste ouverte sur ce qu’on fera à la rentrée…
Ce qui est intéressant, c’est le caractère très unitaire du mouvement à Strasbourg, ça allait d'enseignants et de chercheurs proches des syndicats traditionnels (SNESup et CGT) jusqu'à la frange la plus radicale des autonomes, proche des black blocks, en passant par le NPA, et tous luttaient ensemble, sans invectives, sans sectarisme. Dans le département de philo, il y a eu blocage avec grève totale des cours pendant plus de deux mois ; il y a eu de très belles AG et j’ai été frappé par l’intelligence et le sens démocratique des étudiants. C’était d’ailleurs un mouvement sans leader, je dis cela par rapport aux mouvements que j'avais connus quand j'étais étudiant dans les années 70, qui étaient parasités par des petits chefs autoproclamés et des manœuvres groupusculaires. Ici, je n’ai pas vu émerger de grandes gueules voulant s’emparer du pouvoir. Il y avait d'ailleurs au niveau national un refus de tout porte-parole qui aurait pu être tenté de négocier, ce qui a aussi affaibli la visibilité du mouvement. Chez nous, et je crois que ça a été presque partout le même chose, les syndicats étudiants (UNEF et Cé) ont été débordés à une vitesse incroyable. Ils ont été éjectés en douceur du mouvement. On dirait que des leçons ont été tirées des expériences anciennes, avec une certaine méfiance par rapport à toutes les formes de manipulation, par des syndicats ou des groupes politiques…

L’éjection des syndicats étudiants et le refus de porte-paroles

M.G. : Vous diriez que cette autonomie était plus marquée que lors du CPE par exemple ?

J.R. : C’était déjà un peu comme ça. A Strasbourg, il y a eu une occupation assez dure lors du CPE : les choses ne se sont pas bien passées, il y a eu d’importantes dégradations, un étudiant est mort - sans doute d'overdose - pendant l'occupation, ça a pesé sur le mouvement. Les étudiants ont tiré les leçons de manière étonnante : cette fois, il y avait une « charte d’occupation », un « comité anti-sexiste » pour protéger les filles, pas de graffitis, pas de dégradations, on balaie les salles le matin, pas de came, l’alcool limité autant que possible… Il y avait même des rondes de nuit pour empêcher les intrusions, les casseurs, etc. Ils ont été très mûrs, responsables, très démocrates.

Avant d’être un mouvement étudiant, un mouvement corporatiste de professeurs

A.B. : Tu sembles décrire le mouvement comme s’il avait été essentiellement un mouvement étudiant, alors que chez nous, à Paris 8, ça s’est présenté de façon différente. La défaite en rase campagne de la mobilisation contre la LRU a été très mal vécue par les étudiants. La loi sur l’autonomie, les étudiants de Paris 8, université pauvre de banlieue peuplée, pour l’essentiel, par des étudiants issus de milieux populaires ou bien étrangers, l’ont perçue comme une attaque frontale pour nous réduire à la condition d’université reléguée, et ils avaient eu l’impression que les profs les avaient lâchés. Il y avait donc un ressentiment important contre les profs. Lorsque a commencé la mobilisation, au début de 2009, c’était distinctement une mobilisation enseignante, et pour les étudiants les plus politisés, elle pouvait apparaître comme un mouvement corporatiste : « Ah, vous vous y mettez maintenant ! Alors, nous ne vous soutiendrons et ne nous mobiliserons que sous réserve d’inventaire, parce que vos histoires de parcours professionnels, d’évaluation de vos aptitudes en tant qu’enseignants-chercheurs, ce n’est pas directement notre problème ». Il y a eu ce genre de réticence, au début. Et ensuite, comme ont été mises sur le tapis par Darcos et Pécresse des annonces vraiment provocatrices à propos de la « masterisation », des doctorats, que les personnels BIATOS se sentaient aussi menacés, alors finalement, ça a fait boule de neige. Mais quand même, on trouve encore aujourd’hui des animosités envers les profs qui auraient dû être là l’an dernier lorsque tout le milieu universitaire a subi une défaite décisive avec l’adoption de la LRU, statuant sur l’ « autonomie » des universités, qui ont alors fait le dos rond et qui, par contraste, se mobilisent, toutes sensibilités confondues, quand ils sont directement menacés dans leur statut. Ce point attire l’attention sur un trait persistant des mobilisations universitaires, un point de faiblesse : on a là un milieu extrêmement hétérogène, avec des positions, des statuts, des sensibilités, des expériences, des références infiniment variables. Chaque catégorie concernée elle-même est hétérogène, les enseignants, les étudiants eux-mêmes, notamment. C’est par exemple une catégorie tout à fait particulière d’enseignants qui a lancé l’appel dit des « refondateurs » publié dans Le Monde du 16 mai, appel destiné à éteindre l’incendie et à prendre langue avec le ministère. De même, le milieu étudiant ne se partage pas, contrairement à ce que disent les médias, en grévistes et non grévistes – ou plutôt « gréviculteurs » et étudiants sages avides de passer leurs examens – les noyaux actifs sont assurément minoritaires, mais il y a quantité d’étudiants qui, tout en soutenant le mouvement, en étant révulsés par l’esprit qui inspire les mesures gouvernementales, n’ont ni la possibilité ni le goût d’être présents sur le terrain – parce qu’ils gagnent leur vie dans toutes sortes d’emplois, préparent un mémoire que, grève ou pas, ils ont bien l’intention de soutenir cette année, ne vivent pas en permanence là où ils sont inscrits en fac, etc. Cette disparité des situations doit être prise en compte si l’on veut comprendre les conflits de points de vue et de sensibilités qui, dans toutes les phases du mouvement, l’enrichissent et le fragilisent en même temps.
Ceci étant, dans l’ensemble, ce sont plutôt les enseignants qui ont constitué la force motrice et la source inventive de cette grève en forme de « longue marche » - de février à juin ! Prenez, par exemple, une des initiatives les plus marquantes, la « ronde des obstinés » : c’est Denis Guedj, un collègue de Paris 8, qui en a eu l’idée.

M.G. : Pourriez-vous nous en dire davantage sur l’histoire de « la ronde des obstinés » ?

Un mouvement qui s’invente dans une expérimentation collective

A.B. : Nous étions en quête de formes d’apparition du mouvement à l’extérieur, dans les espaces publics ; sortir de l’université, proscrire le blocage, car c’est bien ce qui avait été suicidaire lors du mouvement contre la LRU, ce blocage qui avait vidé la fac et l’avait transformée en Fort Chabrol gauchiste exposé à tous les dénigrements médiatiques. Nous étions donc en quête de « lignes de fuite », de formes de sortie. Ce n’était pas évident, parce qu’il y avait bien les manifs rituelles, mais on s’est rendu compte que les manifs, ce rythme calqué sur les mobilisations syndicales, ça ne se tenait pas à la hauteur de la vivacité du mouvement. Il fallait trouver d’autres formes d’apparition ; et c’est pour ça par exemple qu’il y a eu cet accrochage autour de l’épisode du 104. Les enseignants avaient décidé d’aller « occuper » le 104, ce lieu culturel un peu chic, un peu bobo, et nous avons été quelques uns à contester ce choix, argumentant que c’était une fausse sortie, puisque cela revenait à se réenfermer et à jouer le jeu de l’apprivoisement du mouvement aux conditions du tout culturel. Alors finalement, a émergé cette idée de la ronde, destinée à inscrire notre obstination dans un lieu bien exposé. Et ça a duré plus de mille heures. Ça se faisait en permanence, comme l’Adoration perpétuelle de la Vierge Marie pratiquée par certains ordres religieux, ça n’a jamais cédé, et à l’usage le tout venant s’est associé à la ronde devant l’Hôtel de Ville. En même temps, c’est toute l’ambiguïté du mouvement parce que le motif de l’obstination est, dans cette guerre d’usure, un motif essentiel - mais en même temps : on tourne en rond… ! Et maintenant ça s’est déplacé en province, à l’étranger – ça s’étend en tache d’huile, ça contamine ! En termes de forme d’action, c’est intéressant ; nous avons encore en tête les références des années 1960-70, il s’agissait alors de susciter de la gloire en exposant la violence, en allant au casse-pipe, en érigeant les barricades, etc. Là, on a complètement changé de registre, on n’est plus dans le simulacre de la grande bataille, « que le meilleur l’emporte ». On était encore proche de ce modèle, avec le mouvement anti-CPE : on fonce, on fait masse, on gagne. LRU - on perd. C’est la bataille. Aujourd’hui ce qui se passe est intéressant, parce qu’un mouvement qui n’est plus du tout indexé sur des stratégies d’avant-garde va travailler collectivement, dans sa pleine diversité, inventer sa stratégie propre, l’inventer dans une expérimentation qui lui est propre – une stratégie de l’endurance, visant à user l’adversaire, à l’avoir au souffle. Ca s’est construit comme une sorte de stratégie d’épuisement, il s’agit de durer, de ne jamais céder, mais en ayant l’idée qu’on ne va pas remporter de bataille franche. Il s’agit de montrer qu’on ne se laisse pas réduire, qu’on n’abandonne pas, d’où la nécessité d’inventer sans cesse de nouvelles formes de lutte, de nouvelles parades, des modes d’apparition un peu insolites, comme ces séminaires externalisés sur les places publiques…
 

(Suite de l'entretien dans la revue papier)