Quel sens peut avoir la lutte d’universitaires ?

Voir aussi : http://inter-seminaire.org/  : "A l'occasion des mouvements de ces dernières années nous avons expérimenté des formes de recherche et de relation au savoir en résistance aux modèles dominants qui tendent à s'imposer. Indépendamment de la réussite ou de l'échec des différentes séquences de lutte passées ou à venir, l'autonomisation de ces pratiques tant par rapport aux pressions économiques que par rapport aux cadres universitaires classiques - ouvrent sur un champ à explorer. S'y est fait jour, grâce au temps de la grève, l'intensité proprement politique du rapport entre la théorie et la pratique.
Cet "inter-séminaire" a pour vocation de faire résonner entre elles ces expériences (groupes de réflexion et de recherche ouverts, mises en pratique de l'université expérimentale, séminaires de grève autogérés, etc.) afin qu'elles s'enrichissent mutuellement et qu'elles puissent mettre en commun des réflexions et des réalisations."

 



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Extrait de l'article paru dans la revue papier

"(...) Le dérisoire de l’affaire, c’est que nos départements de sciences humaines n’ont plus grand rapport avec ces lieux mythiques que furent Vincennes ou le Collège International de Philosophie. Sarkozy a comme modèle Thatcher, mais il arrive trop tard. L’anachronisme est patent, la « dame de fer » a conquis sa réputation en s’attaquant aux syndicats d’une industrie déclinante (les mines), aujourd’hui il est totalement contre-productif pour l’économie capitaliste, pour laquelle le savoir a une valeur marchande, de détruire les lieux de production de cette valeur. A quand un Ministère chargé de l’exportation des sciences humaines ?
La transformation du savoir universitaire en valeur marchande avait fort bien été décrite par La Condition postmoderne de Lyotard (1979), petit ouvrage fort excitant qui n’était autre que le résultat d’une commande du CNRS canadien. Il était inévitable alors que les universités deviennent des sortes de supermarchés des connaissances et des savoir-faire. Cette fragmentation des sciences humaines en particulier (la diversification indéfinie des studies) ne pourrait être endiguée que par la refondation d’une véritable Science sur un socle ontologique. Mais c’est une fiction théorique. Que Benjamin dénonçait déjà dans son texte de jeunesse sur La vie étudiante.

Ce qu’aura apporté le mouvement, qui n’innove pas par ses revendications, parce qu’il est acculé à la résistance et qu’il est donc réactif au sens de Deleuze dans son Nietzsche (le contraire de la réactivité en politique communicationnelle), cela aura été l’élaboration d’un espace politique en réseau grâce à internet. Les Coordinations Nationales des Universités auront été préparées, semaine après semaine, par de très longs débats où tous les points épineux auront été soulevés et travaillés par une masse considérable de savants mettant à la disposition de leurs collègues leurs spécialités. Cette « préparation » nationale est devenue le réseau des réseaux (puisque chaque université, voire chaque département en grève était un réseau), elle a été un lieu d’élaboration des idées pendant toutes ces semaines rendant impossible la mainmise sur elle par un groupe organisé. L’espace politique est devenu intrinsèquement technologique (ce qu’il avait toujours été, mais alors, c’est devenu évident, faisant époque) et de fait anti-blanquiste. Cette structuration s’est faite au détriment du schéma classique de la représentation sociale, la visibilité du mouvement a de fait été moindre (mais les média n’étaient-elles pas acquises d’entrée de jeu à la contre-réforme ?). Le gain d’énoncés argumentatifs a été considérable puisqu’une puissance incroyable a été mise en réserve et n’attend plus qu’un incident pour s’épancher à nouveau. Le dilemme classique entre « être » d’un côté et « relation » de l’autre est dépassé au profit d’individualités s’individuant du fait de la richesse de leurs relations (Simondon).
Cette richesse relationnelle est à la hauteur d’une société politique où il ne suffit plus d’être alphabétisé pour se prétendre citoyen. Les textes d’accords qui émergeaient à la suite des négociations entre les syndicats ultra-minoritaires et le ministère restaient totalement opaques pour la culture juridique de base d’un universitaire. C’est la raison pour laquelle les juristes engagés comme Olivier Beaud eurent la part belle, puisqu’il fallait attendre leurs dernières interprétations pour comprendre les enjeux de la lutte. Pouvoir effrayant d’une nouvelle bureaucratie céleste ! Tout se passe comme si l’action politique avait comme présupposé l’interprétation de l’oracle de Delphes.

Dès lors, peut-on faire un rapide bilan en l’état ? La seule victoire tangible consiste en une remise en selle du CNU en ce qui concerne la valorisation des carrières, ce qui pour un universitaire de Paris 8 - Vincennes a un goût amer puisque les philosophes des institutions nationales penchent plutôt du côté du conservatisme traditionnel dans cette discipline. Le Collège International de Philosophie n’avait–il pas été créé en 1984 pour contrecarrer cette influence ? Ne vient-il pas d’être vidé de sa substance par l’actuel ministère ? Ce qu’on peut néanmoins avancer, c’est que la contre-réforme provoque encore plus de désordre dans tous les domaines où ce gouvernement cherche à la faire passer en force. Il faudra des mois pour que les universités retrouvent un semblant de légitimité. Néanmoins notre mouvement aura bloqué, même momentanément, tout un ensemble de contre-réformes qui devront restées encore dans les cartons. (...)"

"(...) Les universitaires français sont en voie de prolétarisation, leur puissance symbolique est considérablement amoindrie, la conséquence logique consisterait alors à inventer un syndicat puissant pour le supérieur, du type québécois. Un fonctionnaire canadien est nécessairement syndiqué, dès lors quand le syndicat lance un mot d’ordre de grève, celui-ci est unanimement suivi. Les titulaires de l’UQUAM  de Montréal se sont dernièrement mobilisés pour obtenir des créations de postes et une augmentation de salaire, mouvement unanime et puissant, impensable en France. Au contraire, si nous pouvions encore brandir l’arme du symbolique, nous serions dans la position de l’Eglise du Moyen-Age capable d’excommunier un roi, avec comme arme décisive l’interdiction de tous les rituels de l’Eglise sur son territoire. Ce qui signifie : plus de rituels d’enterrement, la fin du paradis… (...)"