L'amour (ardente) de la liberté

Extrait de l'article paru dans la revue papier

" (...) C’est un sentiment de nature éthique qui me pousse à tracer les lignes qui vont suivre, car moi aussi, par le passé, j’ai « sombré dans la folie », comme l’on dit. Et pas que ça.
Moi aussi j’ai été hospitalisée contre ma volonté, et je  me suis refusée d’une façon têtue aux « soins », m’obstinant (oui) à ne pas vouloir avaler ces médicaments qu’on me proposait. Moi aussi, je me suis violemment révoltée, et j’ai voulu m’enfuir – dans un état d’extrême souffrance et, en même temps, d’insoutenable panique. Et je me suis enfuie, et à plusieurs reprises, de ces lieux où je me sentais enfermée, et où l’on entendait résonner l’écho d’horribles trousseaux de clefs sécuritaires, les réalisant, ces fuites, avec une astuce et une adresse qui me stupéfient encore aujourd’hui, lorsque j’y songe, et qui m’étaient dictées par le désespoir.  M’enfouir, oui, hors, loin de toutes ces enceintes, de tous ces grillages, ce qui m‘aurait à coup sûr valu, à présent, par la force de ces nouvelles lois, une hospitalisation d’office décrétée par le Préfet, l’inscription dans un fichier, l’isolement, sans doute, et j’en passe…
Et pourtant… Pourtant le premier « délire » que j’abritai dans le creux de mon cœur, au beau milieu de  ma première jeunesse, ne fut (comme le dirait Nerval) qu’un « rêve » rêvé les yeux grand ouverts, baignant tout entier dans une « douceur » aux couleurs à jamais ludiques et enfantines, et incessamment escorté et nourri d’une multitude de songes – assurément donquichottesques –, tout comme de vivantes présences littéraires.  Une sorte de « quête d’amour », qui fit culbuter de fond en comble, le renversant d’un ironique revers de la main, le vif sentiment d’injustice ressenti par le dramatique choc dont j’avais été l’objet, ainsi que par l’insoutenable hypocrisie catholique qui m’entourait, et le manque de liberté cuisant, qui étaient le lot des jeunes filles, et des femmes, qui vivaient alors dans le Sud de l’Italie.
 Néanmoins, j’estime que je cheminai à la rencontre de la   « folie » également à cause de mon extrême solitude existentielle, de la haute idée que je me faisais de la parole écrite, et d’une également extrême naïveté, éprise d’absolu. Car la folie est tissée également de cela : du refus des valeurs (des non-valeurs ?) qui vous côtoient, et qu’on voudrait vous imposer, mais que vous – sciemment ou inconsciemment – n’acceptez pas d’endosser, vous révoltant. Et lorsque l’on dit « délire » – à mes yeux d’aujourd’hui – l’on dit souvent et de même  « tentative éperdue d’ouverture au monde et  à la vie », à savoir, tentative désespérée d’ « auto–guérison ».
Je luttai de toutes mes forces, pour tenter de garder ma « raison », pour tenter d’échapper douloureusement à sa déperdition, que je sentais approcher doucement, et à pas de loups, de moi, de ma psyché et qui, à mes yeux d’alors (et pas qu’aux miens) apparaissait (se montrait ?) sous les traits hideux d’une chute impardonnable dans les abîmes méprisables et honteux de la Déraison.
Ce dur « combat » se déroula en moi, jusqu’au jour où, s’ouvrant grand enfin dans mon cœur, un passage que je dirais lumineux (il n’y a pas d’autres paroles pour le définir), de la plaie vivante qu’on m’avait infligée, jaillit une perception, et même une vision du réel (fantasque et dérisoire au regard d’autrui), mais comblée d’imaginaire (à mon propre regard), et qui me poussa à tout abandonner derrière moi, afin de la poursuivre, ma quête.
C’est  ainsi que, d’un pas heureux et décidé, je partis dans l’errance, à l’aventure, cheminant inlassablement  par rues, ruelles et places de cette ville où j’habitais à l’époque, et que je haïssais par son provincialisme petit-bourgeois, croyant déceler et (surtout !) reconnaître, les « signes mystérieux » qui ne pouvaient ne pas me conduire au lieu – gardé secret comme dans un jeu d’enfants – où se tenait l’objet de ma passion, afin de se soustraire à nos communs ennemis : les fascistes. En quête de la vie donc, car, la vie, je l’ai toujours vivement aimée.  
Or, dans ce « délire » qui me conduisait (qui me guidait ?), dans mon délire, plus exactement encore dans cette vision autre d’êtres et de choses qui surgit en moi à ce moment, je croyais fermement que, afin de redresser les graves injustices ainsi que les blessures, les incompréhensions que j’endurais au quotidien, en tant que femme, afin de remettre événements et valeurs éthiques à la place qui leurs revenait de droit, mes Amis Antifascistes « masqués » sous d’autres traits (et qu’il fallait donc « déceler », pour ne pas tomber dans les troublantes pièges ourdies par  nos communs Ennemis), m’aideraient à apercevoir la route qu’il fallait suivre, pour persister dans le droit chemin d’une haute Ethique. Tout comme pour pouvoir changer de fond en comble la société, la vie, sur la planète entière. Cela, précisément grâce à cette formidable aventure qui nous guidait, nous engageant tous. (...)"