Echos de crise

 
Soldats vietnamiens (Tous droits réservés)

COMPTE TENU DE SES MÉTHODES qui investissent les terrains microsociaux et les relations interpersonnelles, d’aucuns pourraient penser que l’ethnologie ne peut guère apporter de connaissances pertinentes sur les crises, particulièrement lorsque celles-ci sont globales et financières, comme celle qui débute fin 2008. Il reviendrait aux économistes principalement de démonter les mécanismes qui aboutissent à la récession et de prévoir divers types de scénario selon les mesures adoptées au plan international et par les États.
En période de crise, le regard de l’anthropologue est néanmoins attiré par les écarts qui se creusent entre d’un côté les machines polyphoniques qui déversent leurs flots de discours sur les effets ravageurs de la crise, de l’autre les individus en prise avec leur histoire personnelle plus ou moins (in) attentifs à la crise car entièrement occupés par les enjeux de leur destinée. Cette distance entre deux régimes de réalité et de vérité apparaît avec force surtout lorsque l’anthropologue retrouve d’anciens collaborateurs avec lesquels il s’était lié d’amitié et dont la participation à l’enquête avait été autant décisive qu’éclairante en elle-même. Les contradictions qui se donnent à voir dans de telles situations sont alors révélatrices des crises multiples dans lesquelles se décline la crise, et singulièrement de leurs versants politiques. C’est ce que je montrerai maintenant à travers le personnage d’une femme qui a désormais 70 ans et qui vit toujours dans le quartier du syndicat de Hanoï sur lequel j’avais porté l’investigation en 1999, alors que la spéculation sur le prix du terrain battait son plein.

Aujourd’hui, en mars 2009, le quartier semble très calme et plus aucun bruit de chantier de construction ne s’entend, alors que dix ans avant partout s’édifiaient des maisons étroites de plusieurs étages. Beaucoup de petits ateliers et commerces ont aussi disparu. L’État-parti vietnamien suit sur de nombreux points la même politique que son homologue chinois. La « gravité » de la crise et de ses conséquences sur l’économie nationale sont reconnues et dans le même moment le gouvernement se félicite des mesures prises et de leur efficacité, annonçant les « premiers signes de relance pour juin 2009 »1. Si les termes vietnamiens désignant la crise (khung hoang) évoquent unilatéralement la chute, la dégradation, sans la dimension positive et l’ambivalence de l’expression chinoise (wei ji) où sont associés le danger, et l’opportunité en revanche les rhétoriques politiques sont identiques : pointer « l’adversité » de la conjoncture est utilisé pour rehausser les mérites de l’État-parti, ses qualifications, sa maitrise et « l’économie nationale dynamique ». Le marché domestique et l’investissement étranger sont convoqués pour lutter contre la détérioration économique à la nuance près que la Chine envisage d’investir dans le monde entier et le Vietnam invite à suivre ce modèle principalement en Afrique. « L’optimisme » est donc de mise pour le gouvernement vietnamien qui entend veiller au « bien-être de la population » en dépit de la fermeture de nombreuses usines, du chômage, de l’augmentation des prix, de la corruption qui constituent son paysage social quotidien. L’appel à des dons sur internet est ainsi devenu coutumier pour les familles qui ne peuvent payer des soins élevés pour une maladie sérieuse à l’hôpital où un poste de médecin s’achète actuellement entre 5000 à 10000 $. Comme en Chine, la charité a acquis une sorte d’évidence, de légitimité sociale, le prix de la santé étant accepté sans revendication.
Revenons à cette femme que j’avais surnommée Cô2 et qui s’effondre en larmes alors que nous nous étreignons. Fille de paysans, membre depuis l’âge de 18 ans du parti qui assurera son ascension jusqu’au statut de professeur du collège du syndicat, veuve d’un militaire dont les funérailles ont été honorées de la présence de nombreux officiels, elle a été mère de deux enfants. Sa fille avait échoué au concours d’entrée à l’université, avait été ensuite envoyée en Tchécoslovaquie dans le cadre de l’exportation étatique de main-d’oeuvre vietnamienne puis était revenue travailler dans une usine du quartier pendant 7 ans, se préparant à rentrer au Parti. Mais au cours de la dernière séance de critiques publiques, elle fut accusée de « manque d’ouverture » et ce second échec, très blessant pour elle et sa mère, la conduisit à émigrer illégalement en Tchéquie, moyennant 6500 $.
Elle est maintenant installée depuis plus de dix ans dans ce pays avec son mari qui a fait venir ses propres parents. Elle-même a repris sa fille à sa grand-mère, Cô, qui l’élevait depuis son départ. La famille, qui a désormais été régularisée semble disposer de ressources suffisantes, grâce entre autres, à un petit commerce tenu par la fille.
Le fils de Cô suivit un autre chemin plus tortueux qui le mènera à sa fin. Après ses études, il obtint rapidement un emploi dans une entreprise privée, mais simultanément commença à prendre goût à l’héroïne et à la cocaïne. Plusieurs fois, sa mère dût racheter la moto qu’il avait vendue pour se procurer de la drogue. Il fut finalement interné dans un centre de désintoxication éloigné de la ville, qui ne fournit aux jeunes toxicomanes aucun produit de substitution. Son cousin, le fils du frère du mari de Cô, l’y rejoindra comme d’autres enfants de ce quartier qui a été le bastion d’une population de commu nistes de la première génération, héros de 2 ou 3 guerres comme le fut le conjoint de Cô (contre les Français, les Américains, les Chinois). Un jour de 2008, un émissaire du centre de toxicomanie annonça à Cô que son fils était mort, me raconte défaite, le visage bouffi de larmes, la vieille militante notée toujours À part le Parti.
Elle garde avec elle son petit-fils de 6 ans tandis que la mère de ce dernier s’adonne à des jeux d’argent, ayant accumulé 300 millions de dôngs de dettes. Éplorée, Cô constate qu’autour d’elle « tout se dégrade », sans autorité sur son fils ni sur sa belle-fille dont elle se plaint « qu’elle ne lui obéit pas ». Elle qui avait prêté serment pour la vie à Ho Chi Minh et en était fière, voit ses rêves personnels et ses idéaux collectifs claqués contre les rochers, fracturés en mille morceaux qui ne laissent aucune trace. L’arrivée du marché dans les années 90, la généralisation conséquente des rapports marchands, la corruption permanente ne lui ont laissé aucune illusion sur « l’idée communiste » 3 qui l’avait habitée au point d’y donner une bonne part de son temps et de son énergie. Elle avait été particulièrement éblouie par son voyage de formation en Allemagne de l’Est. La mort de son fils consacre la négation absolue de sa vie dans ses dimensions subjectives comme sociales et politiques : c’est l’ensemble de son système personnel de croyances et d’action qui s’écroule et la laisse vidée, épuisée, sans capacité désormais de s’orienter, elle qui s’était bâtie comme un guide éclairé des autres.
En effet, il lui faut maintenant prendre des décisions et elle se trouve face à un dilemme crucial puisque, privée de son fils, la charge de l’autel des ancêtres lui incombe entièrement. Sur ce bel autel des ancêtres sis dans la pièce principale de son vaste appartement de cadre du parti, la photo de son fils a pris place au-dessous de celle de son mari et des parents de se dernier dans l’ordre généalogique hiérarchique.
Sa fille lui a proposé de la rejoindre en Tchéquie avec l’enfant de son frère défunt mais lui a aussi fait part du refus de sa belle-famille avec qui elle réside d’accueillir cet autel des ancêtres, alléguant qu’ils ont aussi fait venir leur propre autel des ancêtres du Vietnam. Autour de Cô, voisines et amies de longue date lui conseillent de partir et de quitter le décor funeste du quartier où se sont engloutis tous ses espoirs. Pourtant elle n’arrive pas à s’y résoudre et ressasse en cette matinée les multiples raisons qui lui interdisent d’abandonner les morts.
Elle évoque pourtant aussi l’autre solution, imaginée par sa fille, de louer un appartement séparé et voisin en Tchéquie où elle pourrait déposer son précieux autel des ancêtres et ainsi conserver la mémoire des siens, qui constitue son dernier capital imaginaire. Mais, pour cette femme qui fit de sa propre indépendance un objectif permanent et qui aimait en cultiver les signes, tel celui, tendanciellement provocateur, de fumer, se retrouver sans ressources financières dans un pays étranger et devoir compter sur sa fille lui agrée peu. La crise que traverse Cô signale pour elle la fin de l’univers dans lequel elle s’est construite et coïncide de fait autant avec la disparition définitive d’un monde hypothétiquement fondé sur d’autres procédures que celles du marché qu’avec les limites qu’engendre l’absolutisation des règles du marché, comme l’incarne la crise financière globale qui se poursuit en 2009. Absorbée par l’épisode critique qu’elle doit affronter, Cô ne voit guère dans la crise économique que la croissance exponentielle des pratiques de spéculation et de corruption qu’elle dénonce depuis 20 ans, bref un goût exorbitant de la consommation et de l’argent qui a capturé sous des formes diverses son fils comme sa belle-fille. Le petit garçon tourne autour de sa grand-mère dans l’appartement qu’elle n’entretient plus, sans prendre la mesure du tournant que va prendre leur vie à l’avenir. Majestueux, l’autel des ancêtres semble exercer une surveillance constante. Sur cet autel des ancêtres, 10 ans auparavant, j’avais pris l’habitude régulièrement de déposer des confiseries – marrons glacés, chocolat, etc. – rapportées de France en hommage à la mémoire du mari de Cô et surtout en reconnaissance de l’aide qu’elle m’apportait dans l’enquête ; j’avais rencontré lors d’un tout premier séjour le vieil homme, un peu bourru, qui tenait alors un petit parking de vélos devant leur appartement pour améliorer les ressources du couple. Il n’avait connu qu’une rupture rigide entre les mondes communistes et capitalistes, et avait considéré mon arrivée avec surprise, regardant avec curiosité la relation qui se nouait entre son épouse et moi.

Notes
1- Le courrier du Vietnam, 22 mars 2009 ainsi que pour toutes les expressions entre guillemets qui suivent.
2- Selim M. (2003) : Pouvoirs et marchés au Vietnam, Tome I, p. 219 et suivantes.
3- Alain Badiou (2009) : L’hypothèse communiste, Nouvelles éditions lignes.