
Extrait de l'article paru dans la revue papier
"(...) Madame Galop continuait quant à elle de faire notre bonheur, tellement forcené était son désir de se sortir de « la galère » – comme elle disait – et quand elle fit passer de main en main un chèque équivalent à une année de salaire (qui était le dernier cadeau de son patron), chacun la félicita de plus belle et trouva tout à fait naturel qu’elle annonçât aussi avoir trouvé, avec l’aide et la garantie du même patron, un appartement donnant sur le parc des Buttes-Chaumont, dont elle nous décrivit la disposition et ses prochains plans d’aménagement. Elle avait même déjà, disait-elle, une télévision offerte par son patron (ce bienfaiteur), une télévision dont il n’avait plus besoin.
Madame Galop avait absolument mérité d’être aussi bien, si ce n’est mieux logé que certains d’entre nous et d’empocher un pareil chèque, et nous frissonnions à l’approche du happy end. Il ne restait qu’à attendre le 1er août, l’entrée en vigueur de son bail, quatre mois après son arrivée au centre où on avait suivi et accompagné sa transformation de laissée-pour-compte en héroïne de l’effort qui paye. On s’était mis, quant à nous, à se gratter chaque centimètre de peau exposée la nuit aux myriades de moustiques arrivés en juin et qu’on attribuait à quelque insalubrité du bâtiment, en s’échangeant des pommades inefficaces – et non sans compter aussi les souris de plus en plus audacieuses qui traversaient le bureau – et le lieu nous semblait de plus en plus infect, depuis qu’on savait que des travaux allaient être accomplis pour la mise aux normes, travaux qui allaient nécessiter la fermeture du centre pendant deux ans. On se rendait compte que les femmes aussi allaient partir et qu’elles s’accommodaient des petits riens de leur quotidien baigné de la routine des vieux accueillants et des murs gratteux, des chiffons, des tresses ou des cigarettes échangées, des biberons réchauffés, des soirées à repasser ou à se crêper le chignon. Et la meilleure preuve en était cette mère de quarante ans et cette fille de seize, enceintes toutes les deux (comme si elles s’étaient donné le mot pour franchir en sens inverse les lignes à peine admissibles de l’âge), et s’affairant côte à côte dans une souveraine indifférence aux sourcillements environnants, comme si elles n’avaient depuis toujours, ici et partout, que fait leur devoir, pendant que nous jetions sur elles les terreurs de nos propres entrailles en lançant des avertissements sordides à leur encontre, et en criant à l’infamie de la religion ou de l’analphabétisme qui seuls avaient pu laisser faire ça.
Être enceinte sans papier, sans travail et sans famille, et ceci à tout âge, une malédiction ? Nos commisérations n’y faisaient rien. « Enfin je suis près de mon mari, et en plus Dieu m’a envoyé un enfant ! » disait cette autre femme enceinte, splendide, scandaleusement épanouie, et qui avait laissé le reste de sa marmaille au pays pour rejoindre son mari dont elle ne supportait plus l’éloignement, et qui payait ce bonheur-là de la fatalité de dormir tous les soirs au bas d’un lit superposé d’un centre crasseux, sous les sacs défaits et les pieds odorants de quelque compagne d’infortune se retournant lourdement dans le lit du haut… Nous, lamentés sur tant d’inconscience, accablés de l’inanité de nos efforts et refaisant le monde derrière le comptoir de l’accueil, à coups de solutions quasi-fascistes, devant le poisson oublié qui dardait sur tout cela des yeux globuleux.
Nous, prenant à témoin l’exemple de « ceux qui s’en sortent » pour ne pas sombrer dans le déficit irrespirable de nos nuits sans sommeil, à veiller sur des êtres sur lesquels on finissait par murmurer haineusement qu’ils s’en foutent, qu’ils sapent le travail de l’administration en égarant les papiers qu’on a mis des mois à obtenir pour eux, qu’ils ne respectent aucune règle et procréent comme des lapins, dans le but abject d’obtenir des papiers sur le dos de leurs mioches, tandis que nous-mêmes ne prenons de telles décisions, hautement responsables, que lorsqu’on est sûrs de pouvoir plus tard payer à nos mioches des séjours linguistiques et des études, « sinon ce n’est pas la peine de faire des gosses » ! La petite Chinoise à six mois tenait maintenant assise, toujours habillée d’un joli corsage, ses grands yeux passionnément ouverts sur la vitre sale quand sa jeune mère descendait discrètement faire réchauffer un biberon à côté de l’accueil (les appareils électriques étant interdits dans les chambres et confisqués à celles qui s’en servaient quand même). Nous nous taisions un instant devant tant de beauté déplacée, comme si la Chinoise et sa fille, muettes et dociles comme deux rayons de lune, étaient dépareillées au milieu des Africaines multipares et bruyantes qui se faisaient répéter cent fois qu’il était l’heure d’arrêter les tresses et les palabres, ou qui faisaient quand même chauffer leurs biberons là-haut quand elles savaient que c’était interdit. (...)"