Extrait de l'article paru dans la revue papier
"(...) Il y a une vingtaine d’année, il m’est arrivé de siéger au jury d’une thèse préparée et soutenue sous la direction d’Élodie Vitale. La candidate y confrontait Marcel Duchamp et Andy Warhol, opposant l’authentique créativité du premier à la répétitivité mercantile de l’autre. Il y fut objecté, à juste titre, que l’idée de proposer une telle hiérarchie, avec la sélection qui s’ensuit était un faux problème, particulièrement mal venu.
Warhol a, sans doute, affiché clairement, revendiqué, l’aspect commercial de l’oeuvre d’art, spéculé sur lui ; mais en tant que participant à l’ensemble d’un monde où la valeur de l’argent est déterminante, où l’argent a fini par concentrer en lui, incarner toute valeur.
Warhol en adopte ouvertement la thèse. Mais en même temps que l’écart, la mise à distance du mélancolique. Unissant en un même acte misanthropie et ironie. Cette ironie du romantique qui peut aussi tempérer ses aspects mordants, trop égotiques par la plus grande générosité d’un humour régénérateur. Comme chez Jean Paul, comme chez Fourier. L’humour est l’ironie déplacée, décentrée. Son pivot n’est plus le moi affirmant une insupportable transcendance. C’est la multiplicité de l’arbre passionnel.
Son expansion, sa diffusion. Un autre mot vient alors à l’esprit. Celui de diffraction. De lumière diffractée. Celle-ci est, on le sait, la frange colorée qui apparaît aux bords d’un écran noir, ou à ceux d’un trou qui le perce et laisse passer un rayon qui, par un effet prismatique, se disperse en prenant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Charles Fourier s’est maintes fois référé à cette propriété de la lumière. Il en tire, ainsi, d’ailleurs, que de la réflexion et de la réfraction, une emblématique, une allégorèse des passions qui, dans leurs combinaisons et leurs essors, constituent la seule boussole, le seul guide, seule empreinte d’une vérité autrement inaccessible en civilisation, mais qui, grâce à elles, perce en dispersant sa lumière, au sein même de ce monde quelque faux qu’il puisse être dans l’ensemble de ses institutions et de leurs effets.
« L’ordre subversif » civilisé, est, certes, l’agent principal, le responsable de la dissimulation de tout libre épanouissement passionnel, mais, tout de même, y perce l’expression de la passion avec la vérité qu’elle porte, à titre de lumière diffractée.
Les passions laissent leur empreinte sur le monde. Elles s’y diffractent en une poussière d’imperceptibles éléments. Il revient à l’analyse, au penseur, au prophète, à l’inventeur et annonciateur de l’Harmonie, de dégager ces ingrédients lumineux de la gangue de boue qui les dissimule ; de les faire étinceler, de les regrouper, d’établir les séries en lesquelles seules ils révèlent leur intensité et leur essor infini. Séries de Fourier, séries de Warhol. Elles sont, les unes et les autres, la manifestation des propriétés cachées de la production en série qui domine l’univers mercantile, à la source de l’essor inouï de la production industrielle. Mais, en même temps que son expression directe, elle peut devenir et se comprendre comme son détournement, son leurre, son ironie.
Les cent douze visages incandescents et mélancoliques du Christ de la Cène, diffractent sur ce monde commercial les ingrédients de vérité que contient l’inventivité de l’art, son utopie. (...)"