Extrait de l'article paru dans la revue papier
"(...) Dans la sphère privée, il n’y a pas d’hommes. Nous sommes en effet dans une société « homosexuée », où le cloisonnement entre hommes et femmes est quasiment étanche et où la mère contrôle entièrement la sexualité de ses fils et détient un pouvoir absolu sur ses belles-filles, les « kelin ». Nous sommes dans une société fortement patri-viri-locale et les hommes ne rentrent à la maison que tard le soir, pour dormir et procréer, même s’ils ne travaillent pas. Ils passent la journée à la « choikhana » (« maison de thé » où l’on ne boit pas que du thé) pour les plus âgés, ou bien se retrouvent autour du saroy des mardikor (sorte d’ANPE locale, violente et haute en couleur) pour les chercheurs d’emploi (40 % de la population), ou bien au café internet (ils ne se connectent pas au web mais jouent des heures durant à des jeux vidéos) ou dans la rue pour les plus jeunes. Les maisons sont le domaine des femmes, le royaume pourrait-on dire de la belle-mère, la mère des fils. Au demeurant, peu d’hommes d’âge mûr vivent dans les « mahalla ». L’espérance de vie des hommes est brève (environ 60 ans), et beaucoup vivent en émigration clandestine pour faire vivre leur famille (Corée, Russie, États-Unis, Portugal, Angleterre principalement). Partant, peu d’aksakal (barbes blanches) sont en situation de diriger le « mahalla », d’autant que les « survivants » sont rarement épargnés par la vodka. Par conséquent, il reste très peu d’hommes ayant l’âge requis pour avoir autorité sur leurs mères, qui jouissent, elles, d’une importante longévité.
Cette histoire de femmes, vécue dans le vase clos des femmes, contient tous les ingrédients pour comprendre les enjeux de pouvoir entre femmes, dans cette sphère domestique que l’on ne peut toutefois pas séparer de la sphère semi-publique qu’est le « mahalla ». Tout commence lorsque je décide d’aider, financièrement, la petite école maternelle du quartier. Elle est dirigée par Guli qui est désespérée de voir dans quelles conditions les enfants sont accueillis : pas de jouets, pas de tables ni de chaises, des fuites dans chaque pièce, etc. Guli est la cousine de Dila, l’amie chez qui je loge depuis 2 ans. Guli a mon âge, soit 9 ans de moins que Dila et est l’épouse du fils de la tante paternelle de celle-ci qu’elle appelle « oïtimulloh », soeur aînée lettrée, Dila s’adressant à elle, en revanche, par le terme de « kelin », belle-fille.
Lorsqu’un soir de décembre 2006 nous décidons de monter ce projet de restauration de l’école maternelle, Guli, Dila et moi, Dila prend vite la direction des opérations et dicte à sa cousine les travaux qu’il y a lieu d’entreprendre : la couleur de la peinture qu’il faut choisir, le type de jouets qu’il faudra acheter, etc. Guli laisse faire et n’essaie pas de résister, même timidement, à sa cousine, mais c’est « son » école maternelle et je perçois vite une certaine réserve face à l’enthousiasme un tantinet despotique de Dila. Je joue les médiatrices et nous finissons par déterminer ensemble la somme que je peux raisonnablement allouer à ces travaux. Les vacances de Noël approchent et je rentre à Paris pour passer les fêtes en famille, en laissant la somme convenue non pas à Guli mais à… Dila qui me laisse entendre que sa cousine ne saura pas gérer cet argent, pire, qu’elle n’est pas sûre qu’elle en fera bon usage. Peu à peu des nouvelles inquiétantes – via internet me parviennent à Paris. Les deux cousines sont au bord de la rupture. J’essaie, par téléphone, de calmer le jeu lorsque Dila, début janvier, tombe malade, une simple angine, ce qui, compte tenu de l’état sanitaire du pays est vécu comme une grave maladie. D’autant que Dila n’a plus de belles-filles, de « kelin ». Les épouses de ses deux fils ont quitté sa maison après avoir obtenu le divorce. Ce sont donc les filles de Guli qui devraient normalement venir laver le linge de Dila, lui tenir compagnie, nettoyer sa maison, dormir dans sa chambre, etc. Mais, compte tenu des relations tendues qui règnent entre les deux familles et la crainte que Dila inspire à ces deux jeunes filles, celles-ci refusent d’aller chez elle, sous prétexte d’un rhume pour l’une et d’une rage de dents pour l’autre. Dila doit donc faire appel aux belles-filles d’une de ses dépendantes (une femme plus jeune, qui a été sa voisine lorsqu’elles habitaient l’une et l’autre dans un immeuble soviétique, que Dila a aidée financièrement et protégée contre un mari alcoolique et violent). Guli, elle, continue de rendre visite à Dila, lui apporte ses repas deux fois, voire trois fois par jour, mais les relations sont de plus en plus tendues entre les deux femmes. Au téléphone, Dila fulmine contre Guli, me rappelant qu’elle s’est démenée pour trouver les meilleurs répétiteurs de la ville et payer une partie des cours particuliers que les deux filles reçoivent pour préparer l’entrée à l’université. Guli est donc liée à Dila par une triple relation de dépendance : une relation de parenté, une relation cadette/aînée et une relation de type patronage/ clientélisme. (...)"