Extraits de l'article paru dans la revue papier
"(...) C’est ainsi que très rapidement, je suis « tombé » face à Claude et Nicole qui lisaient à voix haute un livre de Husserl dans le grand salon. Je m’assieds discrètement à leur table, de telle sorte à ne pas distraire la lecture attentive. Concentré sur la parole du lecteur, Claude, le crâne rasé a l’air d’un « red skin », il fronce les sourcils, le visage noir. Il y a aussi S. qui est là. Au bout d’un moment, celui qui lit s’arrête, on essaye de commenter ce qui vient d’être dit. Un « moniteur » est là, s’essaye à quelque interprétation. Le texte reste opaque, énigmatique…
Personnellement, je ne comprends rien. S. s’essaye en explications qui ressemblent plutôt à des circonvolutions : ses yeux s’écarquillent, il agite les bras, il juxtapose des mots savants et techniques. Après un petit silence circonspect du petit groupe médusé, je lâche : « moi, j’ai rien compris au texte… » (ce qui est l’absolue vérité). Cela relâche immédiatement la tension du groupe : on rigole, on me sourit, on me demande d’où je viens, qui je suis : « Ah tu as enseigné la philosophie au lycée ? »
Et c’est ainsi qu’on me sollicite et qu’un groupe hebdomadaire de philosophie se constitue. Mon attitude de clinicien est aux antipodes de celle d’un prof, c’est celle du « maître ignorant » telle que la décrit Rancière au sujet de Jacotot13. J’apporte les textes, mais nous réfléchissons collectivement. Nous sommes en général une dizaine de personnes à nous retrouver tous les jeudis après-midi. Nous lisons le texte et nous l’analysons librement : la parole circule. Cet effort sur la lettre du texte, la rigueur, l’astreinte qu’implique tout commentaire sérieux met à l’épreuve. L’insistance des questions ouvre un espace qui ne relève pas seulement d’une heuristique littéraire ou épistémologique, mais c’est aussi bien un espace de questionnement où chacun est convoqué. En ce sens, l’atelier permet certainement une certaine écriture : il impose un travail sur soi. Il faut imaginer ce dont il est question, reconstruire ce que l’auteur a voulu dire, supposer, interpréter. Un effort est requis : machine qui permet d’agencer et de produire du symbolique et de le faire circuler. Cette confrontation rigoureuse à « l’autre du texte », ce travail précis de commentaire produisent du symbolique là où il ne s’articulait pas. Je prends peu à peu conscience que cet atelier est une machine pour travailler et produire du symbolique. Cela n’est pas sans effets significatifs : S. se dit « libéré et soulagé » après le travail. Et puis, C. intervient désormais dans les séminaires de La Borde pour dire qu’il ne comprend pas, faire des propositions à propos des textes d’Agambem ou dire qu’il n’est pas d’accord. On s’en étonne… lui qui ne dit rien d’habitude !
Progressivement, au fil des séances 14, nous « faisons le tour » sur Descartes : « Autrui » (qu’il prend pour un chapeau), le Cogito et la question du doute radical, la Mathesis Universalis et sa conception de la vérité, les morceaux de cire qui fondent et la question de l’Étendue… Peu à peu une carte philosophique collective se dessine, un langage commun apparaît. Dans les dernières séances, nous parlons cartésien : « si le cogito se fonde par ma pensée qui renvoie à mon existence, comment ça marche pour Autrui ? C’est des objets ou des sujets ? » (on vient de passer par la critique de Merleau-Ponty sur la question de l’existence d’Autrui chez Descartes). (...)"
"(...) Il y a évidemment de lourds enjeux à parler du « sujet » en philosophie. Les nombreuses polémiques sur la métaphysique de la subjectivité et les déclinaisons philosophiques et anthropologiques sur cette question (y compris lorsqu’elles se font déconstructionnistes ou antihumanistes), constituent l’une des pièces essentielles de l’armature de la pensée du XXe siècle. C’est peut-être convoquer l’un des pans essentiels de « l’être moderne » que de travailler au corps cette thématique. Chacun est donc susceptible d’être convoqué par les questions cruciales posées dans ce champ. Cet enjeu est peut-être encore plus important à être évoqué et travaillé avec des schizophrènes, me dis-je alors. Lacan avait montré que le sujet de la psychanalyse, c’était aussi bien le sujet de la science en tant que ce sujet était en position de tiers exclu du domaine qu’il constituait comme science, et il avait alors parlé du « drame » de certains savants qui sombraient dans la psychose. La science se constitue en excluant le sujet, mais c’est aussi bien que le sujet qui la produit y trouve sa cause. C’est Descartes et le Cogito qui accomplissent ce geste. C’est de l’envers de la science dont s’occupera l’analyste nous dit Lacan: de « l’objet a » par où se trouve déterminé un sujet comme déchet de ce que la science n’a pu inclure. La science vient barrer le sujet : on pourrait donc dire qu’elle le schize. Mais n’est-ce pas précisément en tant qu’elle est productrice ? Dès lors il ne faudrait pas tant mettre l’accent sur l’essentielle déchéance du sujet dépendant de la négativité des signes de la loi du désir, sinon sur le processus schizophrénique dont se soutiennent ses productions et qui permettent un sujet dont la nature est de désirer. C’est ainsi que je commençais à formuler les hypothèses cliniques suivantes : Le travail sur la langue philosophique et la réflexion collective sur « l’autre du texte » permettent de produire des déplacements de sens et de reterritorialisations subjectives. Ce travail sur la langue philosophique ne permet pas seulement un simple travail de symbolisation. La philosophie comme le délire ont peut-être ceci de commun : ils donnent à voir le lieu de la schize d’où émerge le signifiant. Bien sûr, l’une est articulée (la langue savante du philosophe) quand l’autre échoue cette articulation (la parole du schizophrène), mais tous deux mettent en rapport la question de la possibilité de production d’une telle articulation: elles présentifient son lieu.
Si le délire a à voir avec la philosophie et la science, et la philosophie et la science avec le délire, c’est en tant qu’ils donnent à voir la schize ou le processus schizophrénique qui gronde au seuil de la constitution du symbolique.(...)"
"(...) Comme le dit Deleuze, il s’agit de « donner aux gens des conditions matérielles, de la production de leurs
énoncés individuels, pour découvrir les agencements collectifs qui les produisent. » C’est ainsi que l’inscription dans le symbolique passe par la production d’agencements collectifs d’énonciation dans lesquels, parce que l’institution est partie prenante, le sujet peut venir produire, en les « découvrant », ses propres énoncés, ses propres articulations et relancer la production de figures symboliques.
C’est ainsi que peu à peu un groupe de discussion spécialement centré autour de la question des réformes s’est constitué. Les patients sont venus parler de leur expérience, de leur maladie. Bientôt ce sujet devient le sujet des différentes réunions et des assemblées générales hebdomadaires. Un petit groupe de patients et de soignants se « déterritorialise » dans un bar à Blois pour « sensibiliser les citoyens » et constitue une « permanence » tous les mercredis. Lors des manifestations nationales, des groupes de patients et de soignants vont manifester à Blois. Finalement, c’est un numéro entier des Nouvelles Labordiennes qui sera consacré à ces problèmes. Et il est prévu que P., patient très engagé dans la mise en forme et la rédaction de ce journal, vienne le présenter au prochain colloque de psychothérapie institutionnelle.(...)"
"(...) Et si, plutôt que de « crier au loup » face au renouveau scientiste des neurosciences, et à la promulgation
de l’homo-economicus, nous nous interrogions ? Ce retour de la science en psychologie et en sciences humaines et cette hégémonie de la rationalité économique ne seraient-ils pas le pendant du désengagement des psy et des chercheurs du champ de la problématique politique ? Dès lors, on pourrait comprendre l’impuissance à laquelle aujourd’hui la plupart d’entre nous sommes réduits, et la rapidité avec laquelle le pouvoir progresse dans la mise au pas de nos « professions ». C’est peut-être que les psy ne sont pas seulement des « professionnels » dont la tâche n’aurait pas de rapport au politique et au pouvoir. C’est peut-être qu’on « oublie » souvent que si la psychanalyse, le secteur, la psychothérapie institutionnelle (ou même la sociologie critique) ont réussi à s’imposer dans la deuxième moitié du XXe siècle et à acquérir leurs lettres de noblesse académique ou institutionnelle, ce ne fut que sur fond de combats politiques extrêmes et radicaux. De ce point de vue, il conviendrait de réévaluer l’apport des courants freudo-marxistes, anti-psychiatriques, schizo-analytiques (et toute entreprise critique d’envergure) dans la possibilité pour la psychanalyse d’avoir réussi à conquérir, pour un temps, sa légitimité au sein de la cité. Plutôt que de réduire ces courants de pensée à de simples erreurs ou impasses (qui parfois furent bien réelles), il faudra un jour reconnaître, qu’au contraire, par la radicalité de leur questionnement, ils auront contribué à gagner un certain nombre de combats et à ouvrir et permettre des espaces de légitimité, à questionner et mettre au travail des institutions afin de les modifier de l’intérieur25. Il est vrai que ce temps où la psychanalyse fréquentait la politique, les arts, et la militance n’est plus. Mais n’est-ce pas la raison pour laquelle la psychanalyse est aussi aujourd’hui partout en déclin et que son analyse actuelle sur la société et le politique se réduit essentiellement à un discours décadentiste sur la « perte du symbolique » ou à une critique du capitalisme comme « appel à une jouissance non bordée » ? Ce désinvestissement du psychanalyste du champ du politique et de la militance entraîne donc un autre effet pervers bien plus grave et inquiétant : car c’est la possibilité même d’une capacité à penser sa situation historique et la tâche qui pourrait lui incomber et qu’il aurait à inventer pour les temps présents et à venir dont il se trouve aujourd’hui privé. De ce point de vue, il n’est guère étonnant, que la plupart des productions analytiques soient si peu inventives et relèvent essentiellement d’une exégèse ascétique tournée vers le passé, en référence au temps où la psychanalyse dominait encore et tenait le haut du pavé.(...)"