Extrait d’insectes urbains

« J’entendrai donc, par le mot désir, tous les efforts, mouvements, appétits, volitions qui varient avec les divers états d'un même homme, et souvent sont si opposés les uns aux autres que l'homme, tiré en mille sens divers, ne sait plus quelle direction il doit suivre. »
Spinoza, Ethique III, App, D1, explication

Mondes à poils (tous droits réservés)

P’tit lexique simplifié

Ceux qui conservent le hasard : se dit du domaine des grottes rupestres génétiques.

Usine à sucre : se dit d’un lieu producteur, non localisable dans le tissu, assurant à coups de machines la production de sucre alimentaire à l’usage des petits moi, l’esprit récitant assurant sa part de la distribution.

Esprit récitant : se dit de l’esprit, occupant intermittent d’une usine à sucre, en tant qu’il est détaché des affaires du corps.

Petits moi : constellation mobile d’entités multiples qui apparaissent à mesure que certaines idées ou représentations se cristallisent du Dehors vers la Profondeur. Un petit moi est un complexe singulier et autonome - d’idées, images, affects, etc. - à la granulométrie, force d’attraction et profondeur variables dans le temps. Se réunissent en conclave lors du Conseil des moi en fonction des fluctuations du Dehors.

Corps : intégralité des entités précédentes. Grand véhicule, lieu parloir d’où émergent au hasard des frottements des propriétés nouvelles qui n’appartiennent pas aux parties.

Cervelle jacobine : se dit du poste de pilotage de l’exécutif centralisateur des petits moi, lieu de tête des institutions internes (Conseil des moi, Assemblée des organes, etc.)

Assemblée des organes : se dit de la commande du législatif décentralisateur par les différents syndicats cellulaires. N’assure à ce jour qu’un pouvoir de contrôle et de régulation budgétaire et sucrière.

Profondeur : domaine des petits moi, de ceux qui produisent le hasard tout en bas, et lieu de transit de l’esprit récitant. Autrement appelé socius interne.

Moi-même parlant de lui : se dit de l’écran conscient, épiderme externe ou surface d'inscription. Membrane flottante Dehors - Profondeur qui produit des « JE » de synthèse à mesure des frottements du corps sur le Dehors. Associée à l’esprit récitant, co-traite à l’occasion les questions de répartition de la consommation sucrière. Surface également appelée client ou petit véhicule selon la culture des différents petits moi.

SMS des mois : modalité de la consommation sucrière, se dit des différents canaux assurant les transmissions entre la Profondeur des moi et la surface du moi-même parlant de lui.

Dehors : dénomination du monde extérieur par les petits moi. Autrement appelé socius externe.

***

Introduction : Suivez le fil, introduction à la couture

(Lit en appartement)

[Moi-même parlant de lui]

(Dans une tête) Réveil boueux, prise de cul et rêverie minable.
Va savoir pourquoi le 01-08-08 JE se tape une asiate par tous les bords en mode pré-réveil matin. Et mon putain d'esprit qui est censé la boucler à ces heures là, empêcheur de fantasmer en rond, il la trouve encore un peu trop suintante à son goût !
Faut voir le casting qu'il propose habituellement.
Voilà qui semble clair, lui et moi n'avons visiblement pas les même besoins. Vite sortir de cette mauvaise pellicule imprimée à la va vite sur fond de messe islandaise.
First step, récupérer prudemment le tissu qui sert de cervelle.
Cervelle ? Ou comme dirait l'autre, une merveilleuse tapisserie pleine de cris et de fureurs, cousue par des idiots. Mon avis autorisé ? Bien plus une putain de toile se barbouillant à plaisir de toute l'infinité des giclées du monde. Et de toutes ces inscriptions que fait-elle ? Par la bouche d'échappement qu'elle squatte joyeusement, recracher en boucle des « moi-je » plus ou moins circonstanciés. Que de n'importe quelle combinaison tentée en entrée moteur, ressorte toujours le même sucre blanc au gramme près, voilà qui est bon à savoir. Et oui, toute cette machinerie produit du sucre comme d'autres des films de cul.
La rebrancher malgré tout est la première tâche quotidienne. Le besoin de passer au café, et l’estomac qui sonne comme légèrement amer sans elle.
Deuxième étape. Celle où je perds mon anglais et jette un coup d'œil à la créature qui occupe le territoire nord-est de la surface, plane, froissée et légèrement surélevée, que toute littérature appelle communément lit.
Liane vaguement dénudée, je la devine en flou comme embobinée dans un édredon dont le regard hautain et la largeur d'épaule me donne l'impression d'être le cocu de la literie. Lui et ses tripes de plumes à poules à en faire frémir les tétons de toutes les carmélites réunies, lui ce Don Juan made in un champ de lapin, je lui réserve un traitement à sa mesure. Un bouton tatoué du sigle 190°C sur la machine à laver quelque chose sera mon complice silencieux. Voilà au moins un cas qui me semble réglé.
Très largement fortifié par cette prise de décision matinale, je me risque à une sortie de territoire. Cartes IGN au 25 mille, pelles et pioches, cordes et casque de mineur. Par la face inverse, j'avance prudemment vers la tête endormie qui émerge des nuages sommitaux du mont édredon à dynamiter.
Votre escalade, si vous l'acceptez, sera d'évaluer ce visage dont la sérénité à ces heures vous est totalement inconnue en période de veille. Encore non urbanisé de ces peurs, cohortes de colons armés de leur bloc béton, et qui bouillonnantes, attendent d'envahir le premier terrain viabilisé des mouvements d'un réveil.
Alors surtout prendre le temps de lire, à l'envers et sans miroir, cette surface à la géographie, fragile encore immobile, mais qui sous peu grondera des flux et reflux des premières bétonneuses.
Climax sensoriel du jour à absorber en quelques bouchées d'après la posologie habituelle. Sourcils soulignant la pommette des paupières, nez se dessinant de son absence sur un front ouvert, bouche devenue l'œil d'un cyclope. Son nom est personne, un visage comme de ceux que gravent les gosses dans les pommes de terre. Organes faciaux externes que je balade, nouvelle topographie en pâte à modeler d'où se déplie toute une galerie des portraits de l'histoire.
Marquage, derrière l'armée des masques à venir, toute consolidée derrière l'étendard d'un « tu as fait le café ? », très vite sculpter dans cette terre de drôles de totems. Je connais cet endroit, j’y suis déjà allé. J’ai posé ma valise au croisement de la ride antérieure de la pommette droite. Un très bon hôtel, on y mange bien et la nature y est verdoyante.
Alors surtout profiter de ces nanosecondes d'avant combo café-clope où les esprits font relâche, où sa propre étoffe se déplie jusqu'à se confondre dans les toutes petites choses qui font le dehors d'un matin urbain.
Le temps de l'étape trois, celle où toute frontière se dissout joyeusement dans le paysage. Ligne d’horizon mobile sur fond de literie.
Où vont se glisser les yeux à présent que le petit jeu de lego facial semble devoir toucher à sa fin ? Depuis les crêtes du mont édredon, le regard se perd quelque part dans le nid. Suivre une piste, une ligne posée au hasard des textiles. Les plis des draps, petites chaînes de montagne allant se fatiguer contre les vents d’une petite mer de sable du sud. Une toile de blanche neige se dessine encore sur leurs dessus. A la pleine période estivale, les fluides se dirigeront vers les vallées nourrir les vaches, brins de poils et bouts de peau émiettés de-ci de-là.
Sifflotant quelque peu afin de grouper l’un de ces troupeaux en partance pour de plus frais alpages, survient brutalement la première interférence de mon esprit, dealer libéral de sucre intermittent.

[Esprit récitant]

Un lit ? Quelle peut bien être ta part dans cette chaotique construction ? (sifflote)
(Dans une tête) Surtout regarder passer, un nuage devant le soleil, ce premier message spirituel sur le canal du SMS des mois. Toute réponse à ces heures est formellement proscrite.
Bien plus, continuer d’entrevoir des tissus entortillés se démêler les uns les autres. Laisser se désosser l'unité du lit, monde vivant dont il ne resterait plus à présent qu'une sorte de guitare vomissant autant de cordes que mille pourraient y jouer leurs partitions. A tour de rôle, à tour de bras et de pieds. Territoire pleinement ouvert à la partouse géante des adorateurs mélomanes du phœnix.
Mais nouveau SMS des mois, dernière quille à dégommer avant prise de contrôle du score.

[Esprit récitant]

Un lit ? D'où peut bien venir un monde si compliqué ? (sifflote)

[Moi-même parlant de lui]

(Toujours dans une tête) Question ouverte sur l'étape quatre, celle du brusque retour sur soi de l'esprit cannibale.
L’esprit récitant désintéressé des affaires du corps est un religieux de la première heure. Heureusement, et pour peu que l'on en vienne à survivre à celle-ci, il en reste vingt-trois derrière. Et après tout, ce n'est là qu'un des très nombreux habitants, squatteurs en CDD du tissu de la sucrerie qui sert de cervelle.
Montre en main, je l'écoute donc avec une habitude certaine dérouler ses informations matinales. Fil AFP d’une fascinante curiosité, au niveau des prévisions météos Djiboutiennes.
Malheureusement question literie, il semble qu'il ait matière à s'épancher ce matin.

[Esprit récitant]

Un lit ? Si un Dieu existe, aucun doute qu'il ne soit que bien trop paresseux pour ce genre de besogne.
Qu'il ait ressenti le besoin de dessiner une créature attitrée à cette tâche pour s'en laver les mains ? Voilà qui ne fait aucun doute. Au jardin d'Eden pas le moindre hamac !

[Moi-même parlant de lui]

Ou peut-être, un serpent relativement bien tendu, non ?

[Esprit récitant]

Sûrement pas aux normes de l'hygiène sécurité locale !
Un lit est un meuble dans lequel on se couche.

[Moi-même parlant de lui]

(Voix de tête) Règle numéro un, ne jamais relancer un esprit armé d'un dictionnaire dans la discussion.
Bien ! Tu sais, je dis ça, je ne dis rien, et c'est pareil … tu n’aurais pas deux sucres en rab dans ton bousin ?

[Esprit récitant]

Deux sucres du magasin ? (surpris)
Mais c’est que ça se mérite mon petit !

[Moi-même parlant de lui]

Tu donnes dans la politique maintenant ?

[Esprit récitant]

J'essaie de t'entretenir du fait que Dieu aime avant tout à faire avec des toutes petites choses, et surtout qu'elles se démerdent entre elles après !
Comme dit le proverbe affiché sur la porte du local de tous les personnels : Dieu n'est pas là pour détartrer vos machines à café !

[Moi-même parlant de lui]

(Voix de tête) Pitié mon Dieu, c'est promis je ne jurerai plus. Mon esprit ne sait pas encore que vous êtes mort ! Ce n'est pas un neurochirurgien qu'il me faut, c'est bien un putain d'archéologue !

[Esprit récitant]

Car Dieu il dit seulement aux éléments : combiner-vous et multiplier vous les uns les autres ! La suite du soufflet et le résultat de la recette, il s'en fout complètement.
Hommes paresseux que vous êtes à son image, et sauf à regretter la diversité d'un monde qui ne se résumerait qu'à un paquet de vierges cultivant du blé, voilà qui est fort heureux pour vous !
Voilà d’ailleurs pourquoi il est impossible que Dieu ait pu créer les plantes composées comme les femmes non vierges.
Alors un lit, proposition spirituelle définitive, ça ne peut pas porter la moindre trace de Dieu ! Bien trop complexe évidement.

[Moi-même parlant de lui]

C’est ça, et puis c'est bien connu, un Dieu ça dort partout comme chez soi.
(Voix de tête) Toujours très pédagogue, et surprenant un bâillement certain du corps, l'esprit récitant entreprend d'être un peu plus clair sur le schéma de l'existence en général, les véritables responsables du jaillissement ininterrompu de la nouveauté en particulier.
Vache, quelle trou du cul d'heure peut-il être pour qu'il tienne une forme pareil !?!

[Esprit récitant]

Après le moment Dieu sous acide vous inondant de souffre faute d'avoir fait correctement son plein d'oxygène, arrivent immédiatement les plantes pour suppléer à cette bien mauvaise gestion des stocks. Toute logistique est végétale, qui pourrait bien en douter !

[Moi-même parlant de lui]

(Voix de tête)Je me demande bien depuis quand mon esprit n'a pas ouvert sa fenêtre sur la rue. Sans doute qu'entre pots d'échappement, CO2 des papamobiles et idées inadéquates s'échangent facilement.
Mes interrogations à l'encontre de sa nature ne semblant pas devoir interférer sur son discours, sans doute utilise-t-il un canal de communication hautement sécurisé, le voilà qui poursuit comme de rien.

[Esprit récitant]

Comment travaillant à longueur de temps à corriger la divine comédie, les plantes auraient-elles pu ressentir le besoin d'inventer la literie ? Je te le demande !
Mais reprisons le fil de tes pensées. Dans l'ordre de la création, tout de suite après les plantes, viennent les femmes et les insectes. Et de toute expérience, ça s'arrête là. Précisément là où toute discussion sérieuse se doit de conclure que les vers de terre dominent réellement le monde vivant.

[Moi-même parlant de lui]

Tim Burton avait donc raison, mon esprit n'est donc qu’un sac de vers de terre, le prozac, un troupeau de poules pris le bec dedans.
Noter de faire un tour à la pharmacie rayon volailles fermières tout de suite après le café …

[Esprit récitant]

Toi et les autres de ton espèce baignez dans une glue de fils à y inventer des sécateurs freudiens. Mais il est ainsi écrit qu’une paresse sourde et aveugle viendra vous sauver de la mort instantanée qu'entrainerait sans retour une vision pleine de l’ensemble de la tapisserie.
Et la boucle est bouclée. Des villes-réseaux où se concentrent des toiles à mesure des mouches, des lits où chaque pli forme l'arc d'une corde de l'ensemble, et ainsi de suite jusqu'au plus petit carré de nature comme de culture.
Partout des territoires tissés qui se tissent, partout des frontières mobiles. Toi ? Petit morceau incapable de broder, une pièce rapportée tombée dans quelques toiles au hasard des rebonds. Rien qu'un shoot dans la dentelle au nom du phallus, sucette animale repoussant quotidiennement. 
Bien, tu sais maintenant que tu n'y es pour rien dans ce monde en général, celui du lit en particulier.
Te voilà libre de toute création, il se fait tard dans ta tête, je vais faire un tour ailleurs.

[Moi-même parlant de lui]

C'est ça, dès qu'il s'agit de bosser, il n'y a plus personne.
Tu te prends pour Dieu toi aussi ?

[Esprit récitant]

Tiens mendiant, deux sucres pour ton misérable café !
Et pour résumer la leçon du jour, dans l'ordre de la création, des plantes textiles, des femmes couturières et des hommes seringues qui glissent de lits en lits.
Regarde tes pieds, ton ciel n'est ou ne nait pas des étoiles mais des toiles.
Et souviens-toi ami du wagon bar, seules les espèces liquides prennent leurs formes dans le contenant (sifflote).

[Moi-même parlant de lui]

Tes propos sont forts rassurants ! Sans blague, ça me donne vraiment une gaule d'enfer.
Je crois bien que je vais aller défoncer l'araignée qui se déguise sous le masque de ma secrétaire. Mais bien sûr ! Allons bien plus loin que les faibles moiteurs asiatiques que tu m'as distillé en ouverture de récitation (rire).
Pauvre mec, trouve-toi une autre enveloppe corporelle à faire chier, tu me les brises vraiment …

[Esprit récitant]

Alerte à tous les vaisseaux, toutes les alvéoles en éveil, on dirait qu'un grand feu s'allume dans les hauteurs du territoire nord-est !
Mes amitiés à ta femme, LOL ! (disparaît)

[Moi-même parlant de lui]

C'est ça LOL, je t'en foutrais des liquides si tu me …
(Voix de tête) Non mais il vient d'où ce con là ? J'ai beau me souvenir mais dans la famille je ne me rappelle pas d'un emmerdeur pareil. Quoi que mon oncle Robert, il en tenait une sévère celui-là. D'ailleurs je me …

[Femme au réveil]

Oooooooooooooouuuuuuu … encore à délirer dans ton coin ?
Elle a quoi ta secrétaire, une araignée dans sa baignoire ? J'ai déjà vu le film tu sais …

[Moi-même parlant de lui]

(Voix de tête)Merde, me voilà pris en flag de dialogue avec ce con d’esprit par une femme dessinatrice de literie. Evitons tout triolisme !

[Moi-même parlant de lui]

Humm, de quoi parles-tu exactement ? Je préparais mentalement le café. Visualiser les choses, voilà le secret de toute la réussite japonaise.

[Femme au réveil]

On fait encore du café avec du jus de tête dans ta tribu ?

[Moi-même parlant de lui]

Dieu sait que j’aurai juste besoin de produire deux morceaux de sucre vu que quelqu'un a fini la boîte … et crois moi, ça coute une énergie pas possible !

[Femme au réveil]

Waoooooou, ça va, tu ne couches pas non plus avec une abeille … et je ne suis pas Dieu le père non plus.
Tu veux ton sucre, tu bouge ton cul de fourmi jusqu'au supermarché !

[Moi-même parlant de lui]

(Voix de tête) Merde, je couche avec la main droite transgenre et paresseuse de Dieu ! D'une chose ou l'autre, soit mon esprit est sur écoute, soit il a quelque peu raison. Dernière hypothèse totalement inacceptable.
Tranchons la pomme en deux, le monde doit être fait de toiles ou s'agitent des dieux totalement prisonniers de leur création.