Luis de Miranda, Une vie nouvelle est-elle possible ?

LVE Luis de Miranda, Une vie nouvelle est-elle possible ?, Caen, Nous, 2009 

Le point de départ de cet essai est une affirmation de Gilles Deleuze, aussi péremptoire qu’énigmatique, qui parcourt son écriture, tout particulièrement dans Dialogues 1 et dans Mille plateaux 2, où elle structure en profondeur tout le « plateau » 8, consacré à la nature de l’événement : « Individus ou groupes, nous sommes faits de lignes 3. » Une des figures les plus simples de la géométrie est ainsi convoquée pour rendre compte de la complexité labyrinthique et de la singularité des parcours individuels et collectifs. Plus en général, on pourrait affirmer que c’est toute la pensée de Deleuze (seul ou avec Guattari) qui se déploie en renouvelant la perception des figures de la géométrie ou de la géographie (lignes, certes, mais aussi plans, plis, territoires, surfaces, dont il a su éclairer la profondeur insoupçonnée).

 

Ainsi, les lignes dont il est question dans cet ouvrage ne se réduisent jamais exclusivement à un ensemble de segments ni à des lignes droites qui constitueraient le « roman de formation » prévisible et prévu de nos existences. Le modèle narratif qu’elles évoquent est plutôt celui de la Recherche proustienne, dont les sentiers ne cessent de bifurquer et les espaces-temps de se chevaucher. Il s’agit de lignes brisées qui tracent des itinéraires tortueux proches des « lignes d’erre » dessinées par les parcours des autistes étudiés par Fernand Deligny, lignes qui se déplacent sur au moins trois niveaux, énumérés à plusieurs reprises par Deleuze : lignes de coupure, lignes de fêlure et lignes de rupture. Les lignes de coupures et les lignes de rupture semblent à première vue s’opposer : d’une part il s’agit d’impératifs de type binaire, de « phases » imposées de la vie (l’enfance et l’âge adulte, le sexe et la classe sociale, l’école et l’entreprise...) qui sont censées s’exclure réciproquement, de l’autre de lignes chaotiques qui ne cessent de fuir. Mais tout comme la tendance apollinienne et le dionysiaque dans la Naissance de la tragédie de Nietzsche (que l’auteur évoque à leur propos), l’opposition de ces deux groupes de lignes n’est qu’apparente : elles ne cessent de se chevaucher, de s’entrecouper, de faire communiquer une dimension sociale et molaire et une dimension infra-individuelle et moléculaire. Entre ces deux lignes, court la ligne de « fêlure », la plus puissante et dangereuse à la fois, inspirée par une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald 4 : « Dans un sens la fêlure libère, dans l’autre sens elle épuise. Ou peut-être libère-t-elle en épuisant le réel, comme Deleuze le disait de Beckett. Une ligne où l’on croit ne plus avoir envie de rien, parce qu’on a envie de Tout. » (p. 11). Luis de Miranda se propose dans ces pages d’analyser la conception deleuzienne tripartite des lignes vitales, en essayant de décrire leur interpénétration, ainsi que la vision de l’être et du sujet qu’elles supposent.

 

La deuxième citation de Deleuze qui oriente toute la réflexion de l’auteur est tirée de Différence et répétition 5 : « Le fond qui remonte n’est plus au fond, mais acquiert une existence autonome ; la forme qui se réfléchit dans ce fond n’est plus une forme, mais une ligne abstraite agissant directement sur l’âme. » C’est le cours sur Leibniz donné par Deleuze à Paris VIII en 1986-1987 qui est convoqué pour éclairer cette étrange apparition de la notion d’ « âme » 6 : l’âme dont parle Deleuze, à la suite de Leibniz, est un tissu, « un réseau infini et bouillonnant de microvariations différentielles » (p. 13), et toutes les âmes forment des lignes dotées d’amplitudes et de pliages divers, irréductibles à la simplicité mortifère du point isolé.

Mais, comme Deleuze et Guattari l’ont montré dans L’Anti-Œdipe 7, « la machine à lignes est sans cesse entretenue par le désir » (p. 53), qui produit des pliages, des dépliages et des repliages incessants, sans jamais former aucune harmonie préétablie et au risque que les machines se détraquent inlassablement (puisqu’elles ne marchent qu’en se détraquant). Le but ultime de ce fonctionnement des machines désirantes ou de l’entrelacs de lignes de vie qui nous constitue est pour Luis de Miranda de produire un devenir singulier, « créer du nouveau vivace » (p. 75).

 

Tout l’essai est animé par la tentative constante de ramener le problème  de la constitution d’une « ligne de vie singulière » à la dimension d’un « individu », voire d’un « individu d’exception » (auquel l’auteur visiblement s’identifie...), alors que toute la pensée de Deleuze (avec celle de Foucault, de Guattari et de Simondon) ne vise qu’à remplacer la notion d’individu par un processus de subjectivation ou d’individuation, une production de subjectivité, un agencement collectif d’énonciation ou une modulation incessante, qui sont indissolublement psychiques et collectifs.

Difficile de dire, par les temps qui courent, si « une vie nouvelle » est encore possible. Quoi qu’il en soit, on ne saurait que conseiller la lecture de cette plongée au cœur (ou « au milieu ») de la pensée deleuzienne.

 Manola Antonioli 





Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues,Paris, Flammarion, coll. « Dialogues », Paris 1977 ; rééd coll. « Champs », 1996, avec une postface inédite de Deleuze.

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Ed. de Minuit, 1980.
Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, op. cit., chap. IV, p. 151 dans l’édition de 1996.
La fêlure, Gallimard, coll. « Folio », 1963.
Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 44.
Louis de Miranda se réfère ici au CD Leibniz : âme et damnation, coll. « À voix haute », conçu par Claire Parnet, Richard Pinhas et Prune Berge, Paris, Gallimard, 2003.
Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Ed. de Minuit, 1972.