Un élève indiscipliné reçoit du bâton

« révolutionnaire, il faut l’être jusqu’au bout du sexe » propos d’un lycéen, qui, dans les années soixante, nourri de littérature, ignorait jusqu’à l’existence du préservatif.


      I
Elle est mal foutue cette maison : on entre, on sort par la douche, on ne circule pas autrement. Je déteste la douche, et je déteste l’eau. Depuis des temps immémoriaux, depuis l’adolescence, j’ai une pensée pour la mort en ouvrant le robinet. S’il en sortait du Ziklon B. Car j’ai vu la faim et les corps squelettiques, mais de la chambre à gaz, je ne sais rien d’autre que la parole de mes parents, qui se prête à tous les détours de mon imagination.
On ne me fera pas croire que je dois à ce rien d’avoir reçu cent coups de bâton. Je veux dire d’avoir été arrêté sur la voie publique, en pleine bouffée délirante. Maîtrisé, allongé sur le plancher de fer d’un panier à salade, la botte d’un flic sur le visage. La semelle cloutée peut-être pas, pourtant les coups de bâton donnés, reçus, résonnent encore de ce rien, d’une insoutenable ivresse, paresse de la mémoire.

     II

Je m’essuie, je me sèche, je m’habille, je rejoins les autres pour le déjeuner. Comme chaque jour à la même heure, le même rituel : salade de tomates et d’olives, steak et fruit. La même soupe quoi. Puis la sieste, ou la peinture. A quatre heures et demie la Baronne arrive en taxi. Talons hauts, jupe courte, écharpe brodée sur les épaules, rouge à lèvres trop tapageur pour embrasser les joues fraîches de sa cadette, sa chérie : Honorine.
Pendant que mère et fille bavardent, je m’occupe à l’établi. Je bricole un fauteuil avec un vieux tonneau et quatre manches de pioche. Une solide assise pour écrire, pour peindre, pour méditer sous le pin parasol. A mes pieds un tapis d’aiguilles, qui crisse sous ma chaussure, que je scrute avec attention, dont j’attends qu’il me donne la solution. Car ce fouillis cache un ordre, j’en suis sûr, et ma vie en dépend. Si je le découvre, je suis sauvé, si dans l’instant je n’en ai pas la révélation, je suis perdu. Alors, pour ma punition, dans les branches basses du pin, Honorine taillera de son couteau trois badines pour me fouetter. Regarde, francis, regarde là-haut, tandis que tes copains te rentrent de force la discipline dans le corps, en tapant sur la plante des pieds, l’endroit le plus sensible, crois-moi, apprends ceci par cœur : les aiguilles de pin sont des petites mains vertes que la nature a soigneusement rangées dans sa boîte de fantaisie, (une boîte de terre cuite des années soixante). Bien sûr, Honorine, mais pas tout de suite, pas encore, pas toujours.
Ca ne va pas, francis ? La Baronne se penche, elle m’a cru sur le point de tomber. Je la rassure, mais non Madame, je rêvassais seulement à propos des aiguilles de pin par terre. Je voulais les voir de près. Ah mon garçon, vous m’inquiétez. Venez donc prendre le thé avec nous. Puis en revenant vers la table, son bras passé sous le mien, Tu sais, Honorine, ton jeune ami, ton élève, il a de drôles d’idées. Celles d’un artiste, maman.

     II

J’en ai vu de drôles aussi. Mon père avec une tête de cheval. Dans l’appartement de mon enfance, en sortant de la douche, encore ruisselant d’eau, j’hallucine dans le miroir mon père avec une tête de cheval. Après avoir échangé deux trois mots, l’hallucination se dissipe. Je n’en parlerai à personne, horrifié mais heureux, car le cheval, dit-on, est le meilleur ami de l’homme. Il y a de si beaux secrets qu’on les garde longtemps pour soi.
Quand mon père meurt, je ne suis qu’un jeune homme, mais la tête de cheval, je la revois en photo il n’y a pas six mois. Au plus beau de ses vingt ans, il conduit un coupé de luxe, et juste à sa hauteur, à côté de son sourire, la tête d’un cheval de force, un de ceux qui traînaient la carriole du glacier avant que tout le quartier n’achetât un frigidaire. Un certain Monsieur Emile, un type si baraqué qu’il nous faisait trembler de peur. Au petit matin, bien avant que les embouteillages n’encombrent notre rue, il montait trois pains de glace jusqu’à notre étage et les posait sur notre seuil. En ouvrant la porte, dix minutes après son coup de sonnette, je me découvrais une bien triste histoire : finir en eau de boudin sur un misérable paillasson.
A Sainte Anne, je me trouve assis sur une chaise de fer, sans autre point de vue que le mur opaque d’un couloir d’hôpital. Incapable de jouer convenablement mon rôle, pire, bouleversé à l’idée que je n’ai pas su identifier le seul rôle pour lequel je suis né, je ferme et j’ouvre les jambes à une vitesse qui n’a d’égale que le degré d’abrutissement, de panique, de soumission auquel je suis parvenu. Saisi par un froid extrême, glacé jusqu’aux os, je m’attends à disparaître définitivement sur place, à ce qu’il ne reste plus de moi, comme d’un glaçon sur un radiateur, que quelques gouttes par terre d’un liquide inodore et suspect.
Sur la photo, on se demande si l’automobile et le cheval ne font plus qu’un, ou si mon père conduit un cheval en auto. Aujourd’hui les chevaux ont disparu des villes occidentales, et un petit parisien en mal de mauvaise éducation n’hallucinerait pas aussi facilement un père de ce genre. Quand je pense à lui, qui riait de nos bêtises à table, j’entends encore ma mère lui dire d’une voix tendre, Marcel, avec tes fils, tu es bon comme un cheval, tu as la même façon de rire. Mais je m’en voudrais d’enfermer cette hallucination chevaline dans le seul registre d’une affaire de famille. J’y vois plutôt un élan vers celui qui ne parle pas.


      III

Pour l’heure, ému, timide, je conduis la Baronne jusqu’à la table du jardin. Nous nous asseyons en compagnie d’Honorine et de mes trois copains, ceux dont j’ai imaginé qu’ils me fouettaient de leur badine. Mais à peine suis-je assis entre Achille et la Baronne, et devant mes deux autres amis, Philo et Colin, sages comme des images, que Mitaine, une petite chatte noire, qui a le bout des pattes tout blanc, ronronne déjà sur mes genoux. Honorine préside, approuve, questionne, se réjouit, répète. Elle nous enseigne le beurre, dont il ne faut pas abuser, la confiture de figue, qui fait la perle, l’amitié, l’amour, la colère, tout et rien dont elle tranche en affrontant la contradiction, en l’évitant aussi, en nous offrant le meilleur de ce qu’elle sait, en énonçant avec conviction : un potier tourne un demi litre ou un litre, décide de la forme d’un pot en fonction du vide qu’il contient ; ou encore : pour qu’un objet tienne le coup, il doit satisfaire aux conditions de la vie préhistorique, à son esprit d’absolue nécessité.
Avec un tel programme en poche je suis sûr d’aller très loin dans ma carrière d’artiste, et que d’aussi beaux principes produisent les plus belles cuillères du monde, de coquillages et de bambou. A Terrisol on n’en connaît pas d’autres. A l’époque, quand je parle d’Honorine à ceux qui ne la connaissent pas, je dis mon Maître, sans préciser. Mais en vérité, nous recevrons tous du bâton d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre, non seulement parce que chaque garçon conteste à tour de rôle la parole d’Honorine, ça fait même partie du contrat collectif, les autres se chargeant de corriger l’indocile, mais parce que tant de sollicitude mêlée à tant d’autorité, et à tant de préjugés aussi, nous empêchera pendant longtemps d’inventer notre chemin.

 


     IV

Colin,
…il a onze ans, moi aussi. En rentrant par le même autobus, un jeudi soir, du musée des Arts Décoratifs, où nous avons la chance, une fois par semaine, de pratiquer la peinture, nous découvrons que nous sommes du même bord, communistes, sans failles et sans défauts, mais que l’insurrection de Budapest nous a bouleversés au point de mettre en doute la parole de nos pères, tous les deux staliniens. Nous prenons donc l’habitude de comparer nos points de vue, de peindre face à face, de voyager ensemble. Pour nous distraire pendant le trajet, nous inventons un jeu : tenir chacun son tour le rôle d’un dissident, dont l’autre fera le procès, de sorte qu’entre nous s’installe quelque chose de grave et de comique qui nous attire et nous tient sur nos gardes. Pas seulement nos opinions politiques, nos origines juives, notre goût pour la peinture, notre envie de s’amuser, mais la même certitude de fréquenter cet atelier chic par défaut, ce milieu bourgeois par hasard, où nos manières populaires jurent et déteignent sur celles des autres enfants. Un jour, à mon corps défendant, on nous expédie au cours de modelage qui vient d’ouvrir sous la direction d’Honorine. Notre franc-parler, notre mine, notre allure la séduisent. Elle nous séduit de même et nous retient à son cours, à mon grand désespoir, car je voudrais continuer à peindre.
Colin habite dans un immeuble de la rue Blanche, moi près de la place Clichy. Je rencontre ses parents qui m’invitent à déjeuner. Je sors de ce repas ravi, mais perplexe : il a traité sa petite sœur d’idiote, de demeurée. J’en rêve la nuit, et au matin je fantasme sur la salle de bain où je me suis lavé les mains, où j’imagine sa famille à la toilette, surtout la petite sœur. Comment se lave-t-elle, alors qu’elle est si bête, des insultes dont son frère la couvre. S’en couvre-t-elle aussi le sexe, le beau sexe, dont je veux tout savoir, sans oser le demander.

      V


Sur la plage de Sète, d’où nous sommes revenus ce midi dans une Deuche surpeuplée, cahotante, avant de prendre une douche pour nous laver du sel, j’ai vu, avec un étonnement à peine dissimulé, la nièce de Colin, dont j’ai oublié le prénom et le visage, les jambes écartées, les doigts de pied recroquevillés, très curieuse de son sexe, qu’elle remplit et désemplit de sable, inlassablement, sous l’œil inquiet de son père, en visite parmi nous. Qu’on utilise ainsi la silice, dont on fabrique le papier de verre, pour jouir, ça me semble la preuve d’une audace folle, impensable pour un bébé, en tous cas la promesse d’une vie de débauche.
La sensation de sable qui monte alors en moi, que je refoule avant que ça ne tourne mal, vient de n’avoir jamais vu un sexe féminin, aussi longtemps d’aussi près. Travaillé par la différence des sexes, par mon manque d’expérience, par mon admiration et mon amour pour Honorine, par son enseignement, je m’applique comme elle, comme Bachelard, dont elle m’a conseillé la lecture, dont elle médite sans cesse la philosophie, à tout considérer à travers le prisme de l’imaginaire, d’une poétique élémentaire si tordue, si cruelle aussi, si déréalisante, qu’elle creusera entre moi et les autres, entre moi et moi, un fossé de plus en plus profond.
…donc quand Anna ( la sœur aînée d’Honorine, qui dessine, qui écrit, que nous retrouvons parfois à la plage ) pose pour nous, quatre garçons mordus de dessin, je suis saisi par la réalité de sa présence, et dans un mouvement de fuite en avant je cherche une issue à ma peur. Tout en portant mes regards sur sa personne, j’imagine une solution. J’esquisse de mémoire, à gros traits, la basilique de Montmartre. Elle, tranquille, paresseuse, élégante dans son maillot de bain, moi, sérieux, insolent, explorant jusqu’à en avoir honte, la distance qui m’en sépare. Quand je lui montre mon dessin, elle s’indigne, Non, cette pâtisserie, ce n’est pas moi, ajoutant : tu n’aurais pas dû, francis, fuir le problème de la ressemblance. A sa déception, dont je me doutais, et qui me fait mal, à sa critique, cinglante comme une gifle, j’oppose, au lieu de lui présenter des excuses, et de reconnaître mon déni de la réalité, qu’elle m’impressionne tant que j’ai voulu la dessiner comme un poète hallucinait une négresse nue à la place de la tour Eiffel, et que j’ai choisi une église, parmi les plus fameuses de Paris. Alors Anna, qui me trouve grossier, mais qui finit par en rire :
-- Fameuse ? honteuse ! francis, tu n’as pas bien compris, et tu manques de conscience politique.
--Moi ? manquer de conscience politique ! Honorine, pouvez-vous me l’expliquer.
Silence. Je vais donc seul, tremper mes pieds dans l’eau de la méditerranée.


     VI

 En trahissant à ce point Anna, mon modèle, j’ai tenté, en vain, de comprendre quelque chose aux mécanismes de l’esprit, parce que j’entretiens avec le monde, par le regard, des relations si troublantes que je veux les élucider le crayon à la main, en présumant qu’il suffira que je m’écarte le plus possible de la réalité pour que le mystère de cet écart, de cette faille, de cette béance m’apparaisse dans sa clarté, dans sa simplicité. Les événements de Mai 68 favoriseront mon inclination pour ce vertige, que je n’ose pas encore nommer folie, pour cette menace abstraite qui commence à prendre corps dans les loges du théâtre de l’Odéon, où je me suis replié en compagnie d’un condisciple retrouvé, tous les deux abrités sous des couvercles de poubelle pour nous protéger des grenades lacrymogènes qui pleuvent sur les dépaveurs du boulevard Saint Michel. Nous retrouvons à l’intérieur du théâtre une ambiance angoissante, bouleversante, déréalisante, un remue-ménage presque aussi explosif que dehors, des rumeurs insensées, des brancards transportant des blessés, et un air qui ne sent pas trop la poudre, ni les gaz, mais le haschisch à plein nez. Après une nuit de rencontres et de discours si confus qu’il ne m’en reste rien, nous partons au petit matin à travers des rues dévastées, en évitant de nous faire prendre par les patrouilles de CRS qui circulent dans le quartier et bastonnent à tour de bras. Je suis meurtri de honte, d’effroi et du dégoût de m’imaginer en uniforme d’officier nazi (CRS = SS), me répétant intérieurement, je suis, nous sommes des nazis, pour fantasmer qu’ainsi armés et déguisés, nous passerons mieux inaperçus. Le dimanche suivant, chez Honorine, j’apprends de Colin qu’il a lutté toute la nuit contre les forces de l’ordre, pour tenir une barricade à l’entrée de la rue Gay-Lussac, n’abandonnant son poste qu’à l’aurore. J’admire son courage, et son énergie.

      VII

Faut-il attribuer ma divagation politique (me prendre pour un SS) aux effets enivrants des fumées de haschisch, dont l’atmosphère du théâtre était saturée, ou faut-il croire que j’ai voulu, en descendant la rue de l’Odéon, aller à la rencontre d’une révélation, qui me libère le temps d’un éclair des angoisses de la mêlée, comprenant au même instant que j’ai tout fait jusqu’à maintenant pour éviter de me penser juif, que je suis plus juif que jamais, qu’il en sera toujours ainsi, et que je vais m’empresser de l’oublier. Faut-il croire aussi que je veux répondre d’une lâcheté et d’une cruauté mentale que je découvre avec horreur chez moi, quand après-coup, devant le courage de Colin et l’inquiétude de Valentine, je me promets de ne plus jamais me mettre en avant, de ne plus jamais me montrer brillant.
  
              

                     VIII

Mais je m’égare, revenons à mes douches et à mes coups de bâtons, en espérant qu’en cessant de me chercher un maître, je serai guéri de mon aversion pour l’eau. Hélas, je crains que ça ne dure très longtemps encore, et que mon humeur vagabonde m’entraîne loin de ces deux problèmes, et s’ils n’en font qu’un, de sa solution.
Toutefois, faisons l’hypothèse que je déteste l’eau comme mes deux frères parce que la famille bérezné-stoliarewsky a vécu dans un passé incertain un traumatisme de coups de bâton. Comment, pourquoi, lequel, je fouillerai dans mes fantasmes et dans mes habitudes tant que je ne l’aurai pas identifié, dans mes souvenirs aussi, même si je sais fichtre bien que la mémoire volontaire est au mieux une imposture, au pire une saloperie. Pourtant ces fragments qui surgissent à l’improviste ont besoin d’un terrain où s’écrire, d’un bon terreau pour que fleurissent les fleurs de la mémoire sauvage. Je m’y emploie à mes heures de loisirs alors que les psychanalystes font ça tous les jours avec leurs patients. Evidemment, je ne sais pas ce que savent les psychanalystes, mais sans croire à l’auto-analyse, je ne dirai pas que je m’en fous.
Ce que tu ne sais pas, lecteur, c’est qu’en tête de ce texte, avant le titre qui m’a tenté au point de me lancer à corps perdu dans cette histoire, je note mes idées au fur et à mesure qu’elles me viennent, pour y piocher dedans quand j’en éprouve le besoin. Ca ressemble aux têtes de chapitre des romans de Jules Verne, une typograhie qui me fascine.
Allons lecteur, parce qu’on me dit gentil, ou pour te prendre en otage, je te les donne à lire,

La douche, comme un leitmotiv. Mon père avec une tête de cheval. Circoncision. À Nanterre, au Centre Nicolas Flamel. Une éponge contaminée. Les coups des flics. L’indiscipline. Rompre avec Honorine. Un avenir d’artiste prometteur, mais une bouffée délirante, et tout fout le camp. Les aiguilles de pins dont le désordre est fascinant. Comme des chocolats rangés dans une boîte de fantaisie. Comment la grande mémoire se croise avec nos habitudes. Puces. La tête des gens lorsqu’ils jouissent. Au lieu dit par la tribu, la Borne 14, se retrouvent les trois soeurs, leurs enfants, les amis, quelquefois le mari d’Anna, le grand, l’immense ne cesse de nous le rappeler Honorine, le génial homme de théâtre, qui garde ses distances, se promène seul sur la plage, s’éloigne les mains dans le dos avec cette démarche qui n’est qu’à lui, pour ne pas se baigner, pour ramasser un coquillage, pour le rejeter à la mer, pour revenir avec un sourire d’ennui aux lèvres nous saluer en passant. Chez nous, m’assène Honorine, on ne meurt pas. Ainsi vieille dès la naissance, jeune pour toujours, mieux que Lao Tseu. Belle pour l’éternité.


      IX

Maintenant que je n’ai plus rien à cacher, mon récit recommence au bord de la Marne, à Joinville-le-pont, sur la berge d’une île que le fleuve grignote, où je descends deux fois par jour remplir d’eau un jerrican. Au coeur de cette vie solitaire, misérable, réduite à l’essentiel, tirer de l’eau, la transporter, la transvaser, sont des travaux qui m’enchantent. Pour le dire simplement, le jerrican s’allège au fur et à mesure qu’il se vide, mais pour poétiser, à puiser l’eau dans le fleuve je me sens pauvre, économe, vertueux, à la verser sans compter dans une bassine pour me laver ou dans un bol pour la boire, je me sais riche d’une magnifique prodigalité.
Voilà le genre d’exercice auquel je me livre jusqu’à plus soif dans la solitude de l’île Fanac, sans personne avec qui en parler. Une telle disposition provoque, surtout quand elle se veut muette, je me plais à le croire maintenant que je suis tiré d’affaire, peu à peu des ravages dans ma vie, que je résumerai par la formule : quand je suis devenu fou, quand j’ai cessé de l’être.
Cette plaisanterie dont on rit parce qu’elle étonne et prend de court quand je la glisse au bon moment dans la conversation d’un salon parisien, comme un mot d’esprit sans conséquences, je suis sûr qu’elle choquerait à la campagne, où j’habite aujourd’hui. Mais je me garde bien d’y faire la moindre allusion en public, car deux ou trois de ces braves gens, dont je serre la main au bistrot, dont j’écoute distraitement les propos de comptoir, mettraient sans hésitation l’ancien fou en quarantaine. Pire, ils me cogneraient dessus si l’antisémitisme devenait en France un sport de combat à la mode. Cependant, ne jurons de rien, ni d’être le sel de la terre, le peuple élu, victime de l’horreur absolue, ni de se trouver naturellement exempt de racisme, indemne de connerie ordinaire, voire extraordinaire, car tout juif que je suis, j’en viens (vins) pour mon malheur à douter de six millions de morts, trois cent mille tout au plus, et de quoi donc ? dont eux ni moi n’aient à rougir.

     X

Six millions de morts, les chambres à gaz, les tortures, les travaux forcés, je ne peux pas en dire autant malgré ce que je vis, ce que je sais de la fatigue, du froid, de la faim. Sans eau courante, celle de la Marne suffit pour me laver, pour cuisiner, pour boire - il est recommandé d’y ajouter quelques gouttes de javel par litre - sans électricité, une lampe à huile de friture, bricolée avec une boîte de conserve, me sert de chevet et de chauffage ; sans autre nourriture qu’un kilo de patates par jour, de la grenaille, quand on y pense c’est bombance, je somnole toute la journée dans des draps usés et troués, sous une double épaisseur de feutrine, un dessous de moquette récupéré sur le trottoir, qui recouvre un lit de fortune dressé à proximité de mon poêle, presque toujours éteint. Une torpeur m’ensommeille, entretenue par le moulin à paroles d’une radio empruntée à un voisin, qui fonctionne au seuil de l’audible parce que les piles s’usent et coûtent cher. Entretenue aussi par l’abus de tilleul, parce qu’une avenue des environs est plantée de tilleuls, que je dépouille régulièrement de leurs fleurs et de leurs stipules. Est-ce une certaine idée de l’inconfort, le goût du sacrifice, le souvenir d’un grand malheur, l’abandon par ma famille, ou les rudesses de l’hiver qui me travaillent l’âme et le corps, toujours est-il que dans mes draps, sous mes couvertures, je me compis(se) à longueur de journée, alimentant la bête, ou la machine, par des bols de tilleul vite glacé, enveloppé dans une humidité tiède qui tiédit encore sous la feutrine et sous mon souffle, à la chaleur de mon corps (les lointains effets d’un pac ? ) mais qui n’a jamais le temps de sécher parce que je la renouvelle sans cesse. Je dérive ainsi au long des jours et des nuits en eaux troubles vers une folle ascèse, en croyant acquérir la perfection morale et l’affranchissement des nécessités matérielles grâce aux vertus de l’urine, ce liquide douteux, que je produis à volonté.
Très malheureux, très seul, je lutte ainsi contre le malheur, contre le froid, contre la faim, et contre la solitude. Mais je lutte en vain, et je couve une maladie d’un genre nouveau, qu’on appellera bientôt, le négationnisme.
La radio rapportant les propos des Faurrisson et consorts, je me trouve contaminé par ces énormités qui me révoltent quand je les lis par acquis de conscience dans une vieille publication, vingt cinq ans après qu’elles aient été prononcées et écrites. Ces insanités, ces idioties que les chroniqueurs de l’époque discutent avec tout le sérieux qu’on ne devrait accorder qu’à des gens qui possèdent un minimum de rigueur, pénètrent mon esprit par mon oreille assoupie, goutte à goutte, comme un poison qui altère peu à peu mon entendement, et qui détruit ma raison. Au cœur de l’hiver, je développe cette affection qui s’aggrave d’un autre délire. J’imagine que notre système politique permet à ceux qui travaillent bien ou qui sont intelligents, de voyager à travers les corps, de s’incarner successivement sous la forme d’un noir, puis d’un blanc, ou le contraire, j’hésite à choisir, en tous cas d’abord ouvrier, puis flic, professeur, avocat, médecin, chirurgien, enfin, tout au sommet de cette pyramide, en fin de carrière, inévitablement à moins de pourrir sur pied, bouffé vivant par les vers, président de la république. Il m’arrive aussi de penser les deux bouts de la chaîne en contact, les ouvriers sur un pied d’égalité avec le président de la république, mais ça ne tient pas. D’ailleurs rien ne tient, sauf mon délire, une légère torsion du sens qui prend tout à coup des proportions effarantes : la théorie de l’évolution déformée jusqu’à l’absurde par une vision triviale de la hiérarchie sociale, dont je subis au quotidien la pression et les humiliations.

     
XI

Un jour, convaincu qu’ayant touché le fond je vais me noyer ou remonter à la surface, je décide de me décrasser de fond en comble, le corps et l’âme. Nu devant le poêle à bois bourré jusqu’à la gueule de bâches plastiques récupérées sur un chantier du coin, les pieds dans l’eau fumante d’un bidon rond découpé à mi-hauteur, je jette des coups d’œil par la porte fenêtre qui donne sur le balcon des voisins, puis je me lave en me frottant partout d’un gant de toilette, insistant devant et derrière, pendant que les bâches brûlent d’un coup, en dégageant une chaleur si intense qu’elle fait rougir la tôle et reculer le froid. Utilisant le gant pour me rincer, puis me sécher, je frissonne, et je me rhabille aussi vite que je me suis mis nu, l’opération n’ayant pas duré cinq minutes. Ce brusque réinvestissement de mon corps, sans que personne ne s’occupe de mon âme, ne me réussit pas plus qu’un emplâtre sur une jambe de bois, et je retourne aussitôt à mes draps ignobles, à mes pensées délétères.
Aux beaux jours revenus, nu devant le poêle à bois éteint, dans la douceur d’un après-midi de printemps, sans regarder qui pourrait me regarder par la porte-fenêtre, je procède difficilement, longuement, douloureusement, à une infibulation, deux anneaux bricolés avec du fil électrique qui me traverse le prépuce. A force de m’angoisser à l’idée d’être surpris pendant cette affaire, à force de m’hystériser par des cris de douleur, je finis par tomber et par m’évanouir, du moins les voisins me font savoir qu’ils sont intervenus après avoir enfoncé ma porte. Je n’en garde pas le moindre souvenir, seulement d’avoir trouvé la serrure cassée, un mystère que j’oublie aussitôt.
 Ces infibulations n’appellent aucun commentaire, mais une précision : c’est un travail sur mon corps pour faire échec à des érections survenant lors de rêves érotiques compliqués, et qui s’achèvent toujours par une éjaculation qui me réveille en sursaut, qui me remplit de honte. J’ai imaginé qu’en attachant deux anneaux par une épingle à nourrice au fond de mon slip, je ne pourrais plus jamais bander. J’aime cependant à dire travail, un dispositif qui sert à immobiliser les grands animaux, en particulier les chevaux et les bœufs, pour pratiquer sur eux certaines opérations, le dictionnaire ne précise pas lesquelles. Malgré mon désir de ne pas commenter, me voilà ramené par l’économie de ce texte et l’usage du petit Robert, mais après quels détours, à la tête de cheval de mon père, à cette hallucination dont je ne pouvais pas prévoir, lorsqu’elle me visite, que j’écrirai un demi siècle plus tard que j’ai fixé un jour des mors à mon sexe pour le retenir dans ses élans. (Ai-je vraiment lu, ou ai-je halluciné, dans le livre d’une amie, psychanalyste, que nous avons été nombreux à nous masturber devant un livre de photos prises à la libération des camps. Quoiqu’il en soit, mes mors, ça pourrait aussi bien être pour répondre de l’outrage, devant ces millions de morts).

      XII

Quand je quitte l’île Fanac, chassé de mon squat parce que je mets la maison et ses murs en danger, aucun visage ne me tient lieu de paysage. Chez les clochards, un centre quasi carcéral dans le 13° arrondissement de Paris, où la mairie de Joinville Le Pont m’a adressé, le centre Nicolas Flamel, rue du Château des Rentiers, drôle de château, drôles de rentiers, les visages se montrent sous un jour effrayant, la peur m’accompagne partout sans intensité particulière, une peur diffuse qui s’installe et ne s’arrête jamais, qui entretient la survie et la rend intolérable. Non, vraiment, je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je ne sais même plus ce qu’est le désespoir. Seulement mettre un pied devant l’autre, avaler une soupe en vitesse, ne dormir que d’un œil, chier de travers en public, cracher par terre sans avenir. Un an de ce régime après cinq ans de malnutrition, et me voilà atteint de tuberculose. On m’oriente donc sur l’hôpital universitaire, car j’ai gardé, surtout aux heures les plus sombres, un lien ténu mais tenace avec l’Université. Après un mois d’hospitalisation, examens, radios, analyses, je deviens résident d’un foyer pour étudiants malades, dans le 16° arrondissement, où je suis bichonné, logé, nourri, blanchi, juste assez ou juste trop pour inaugurer un traitement de neuf mois à ne pas interrompre, pour perdre tout à fait la tête, pour crier dans les douches en commençant à me circoncire. Mais en prenant toutefois bien soin de laisser des traces de sang afin qu’on le sache, histoire de me retrouver aussitôt aux urgences de Sainte Anne, face à deux médecins psychiatres qui décident de mon sort : hospitalisation volontaire.
A peine interné, je finis de trancher mon prépuce entre des murs étroits, carrelés, anonymes, dans des douches immondes, le seul endroit avec les chiottes où l’on peut s’isoler. De l’eau à volonté, le sang qui coule sans laisser de traces, et mes cris de douleur, s’il y en a, passeront pour ceux d’un qui s’abandonne aux plaisirs solitaires. Mais après coup, je me demande à quoi on peut s’abandonner dans un lieu de ce genre, au cœur d’un hôpital de cet acabit, certainement pas aux délices de la masturbation. Là, dans l’intimité toute relative que l’assistance publique m’accorde pour l’entretien de ma peau, le débouchage de mes pores, armé d’une lame de rasoir, je renonce pour toujours aux plaisirs solitaires, à tous les plaisirs du sexe, et en serrant les dents pour ne pas céder à une douleur aigue, j’accomplis la tache qui fait de moi enfin, je ne sais trop qui, je ne sais trop quoi, une victime, un bourreau peut-être, un fou sûrement.
En jetant mon prépuce aux chiottes je me condamne à l’enfermement. Quatre ans et demi, c’est long, très long, plus long que la première guerre mondiale, et moins que la deuxième. Mais en disparaissant ainsi pour de longues années dans ce pavillon psychiatrique je n’ai pas plus envie de tranchées que de bombardements. Je ne me cherche pas une guerre, je manque à la rigueur de me savoir juif. Car être juif me dépasse, m’outrepasse, me trépasse, je ne le comprends pas, je ne veux pas le savoir. Sauf pour m’enfoncer dans un obscurantisme qui pourrait me donner une idée très approximative de la survie et de la mort, de la nuit et de l’horreur dans un camp de concentration, du moins s’agit-il de l’univers concentrationnaire de mon imagination d’enfant.


      


XIII


Imaginons le tableau. Un triptyque. Une cabine, une salle de douches. Un personnage, nu, vu de l’intérieur, comme par ses propres yeux, une opération que lui seul sait, des gestes qu’on pourrait prendre pour les moments ultimes d’une masturbation. Je convoque pour ce spectacle, plutôt qu’un public amateur de scandales, un tribunal d’honneur, ma famille au complet, vivants et morts réunis.
Le panneau de droite montre en gros plan deux mains armées d’une lame Gilette qui s’efforcent d’entamer un prépuce déjà très abîmé. Deux trous informes. Le fond surprend par son absence de perspective, un tracé orthogonal, une cellule de céramique blanche, au centre un carré de plus grande dimension, un bac de douche. La figure… ( vue sous cet angle, des membres sans proportions, mains énormes comparées à des pieds minuscules, qui naissent d’un ventre tellement taché, ((les restes d’une gale traitée à l’eau de javel)), qu’il n’est sûrement pas d’homme. Un sexe rendu méconnaissable par le corps étranger qui l’agresse, une lame de rasoir comme une pièce de métal dans son enveloppe de chair) …rappelle Grégoire Samsa après sa métamorphose : un cafard qui agite les pattes pour essayer de se retourner sur son lit, qui reçoit de la main de sa propre sœur le jet d’une pomme qui s’enfonce mollement dans sa chair devenue monstrueuse.
Devant ce tableau saisissant, affligeant, obtus, j’entends mon père penser tout haut : mon fils, quel idiot, quel crétin ! Se vouloir juif, après ce que nous avons subi, et après la révolution d’Octobre, laquelle a aboli les races, les classes, même Dieu et la religion, et juif de la manière la plus anecdotique, la plus inutile, la plus stupide qui soit : circoncis. Vraiment, il y avait mieux à faire. J’ai beau lui répondre, je n’ai agi que pour atteindre la perfection et une manière de paradis, il ne veut pas m’entendre.
 
    


XIV


Passons tout de suite au centre du triptyque, une peinture où rien ne s’arrange, bien au contraire. Dans la partie haute, le fond est le même, sans perspective, sale, étriqué, sinistre. La figure, menacée de mort dans cet espace de carreaux céramiques : Grégoire Samsa ou un qui lui ressemble, que la famille rejette. De son sexe perle un sang rouge, étonnamment rouge, la lame Gilette ayant détaché le prépuce d’un coup, sans une hésitation, sans un cri. Le peu de sang qui a coulé de la plaie a déjà disparu par le trou de la douche. Dans la partie basse du tableau, sans solution de continuité, le visage de ce Grégoire d’opérette se reflète dans l’eau de la cuvette des chiottes : son torse, ses quatre mains, celles qui se trouvent au bout de ses bras, et celles qui se réfléchissent dans le miroir de la cuvette, jettent d’un geste honteux deux morceaux de chair qui bientôt, avec un plouf absurde, ne font plus qu’un seul petit déchet humain englouti par un violent tourbillon sonore, quand résonne le bruit de la chasse d’eau.
Dieu, qu’il se croit drôle, pense en choeur la famille devant un tableau de ce genre. Mais pour qui se prend-il, ce petit con ? Pour Grégoire Samsa, pourquoi pas pour Kafka ? Pour un qui s’autorise à nous jouer du grand guignol juif, des tableaux d’un goût de chiotte, du sang, et des effets à volonté. Il est certain qu’il imagine nous sortir tous de la judaïté, nous éviter les persécutions à venir en se circoncisant. Et moi de leur crier, mais oui, vous avez raison, désormais je n’aurai plus jamais besoin d’être juif.
Or devant tant de cécité, mon frère Guy, le militant de la famille, ne peut rester sans colère devant son benjamin, aveugle à ce point. Il me prévient gentiment : si tu continues francis à ne rien vouloir comprendre, tu finiras dans un camp de concentration. Mais oui, mais non, parle toujours, mais bien sûr, mon vieux frère ! Car devant son obstination militante je ne veux rien comprendre à rien. Mais je l’apostrophe : eh bien, tu ne penses pas si bien dire. Quatre ans dans un pavillon souvent fermé à double tour, où je subirai la brutalité de certains infirmiers, dont je pense aujourd’hui qu’ils auraient fait, ou qu’ils feraient de très redoutables gardiens de camp. Quatre ans et demi dans une usine à fous, où chaque pavillonnaire passait l’essentiel de ses journées à essayer d’éviter la violence et les colères de ces soi-disant soignants.

      


XV


Mais oublions, passons au dernier panneau, celui de gauche, le premier dans le temps de la narration, s’il y a seulement un temps, une narration. Un spectacle qui s’adresse d’abord à mes ancêtres, ensuite à l’enfant que je fus, que ses parents n’avaient pas voulu faire circoncire, mon grand-père me reprochant certains jours, avant d’aller prier à la synagogue, de n’être pas tout à fait juif. La scène se passe chez les clochards. Nu, hésitant, apeuré, je progresse dans un univers de murs carrelés de blanc, souillés de traces honteuses, précédés d’une rangée de bancs où traînent quelques frusques. Une immense salle cadencée de pommes de douche, d’où sort une eau très chaude, qui diffuse une vapeur obscène. Un brouillard sans ombre ni lumière cerne de partout la figure dont on ne voit que ce qu’elle voit d’elle-même : deux mains faisant glisser un étui pénien, un fourreau bricolé avec un bout de tissu sale, muni d’épingles à nourrice, déjà rouillées. Ce type affublé d’un numéro d’entrée, c’est moi, qui tient dans l’autre main deux bas noirs de femme, alors que dans un coin du tableau, un personnage étranger à sa logique, en réalité le nécessaire témoin qui rend la scène intelligible, la tête d’un clochard, le regard vitreux posé sur mon sexe, sur les anneaux de cuivre, ricane d’une bouche édentée cette courte phrase qui en dit long : venez voir, c’en est Une. Un verdict qui me secoue d’un rire, puis m’envahit d’un supplément de peur. Quant aux bas noirs de femme que je laisse tomber, dont je m’habille pour résister au froid, on n’en trouve pas d’aussi bon marché à Paris.
Et le chœur de se lamenter, en se frappant la poitrine, en balançant la tête de droite à gauche : horreur et damnation, terreur et abomination, une folle doublée d’un clochard, il déshonore à jamais le nom des bérezné-stoliarewsky. Honte à lui pour l’éternité des temps !
Hélas, pas d’avocat, pas d’arguments pour me défendre, sinon persévérer dans l’oubli et la disparition.
 
      XVI

Pour mon salut, un jour, ça s’inverse. Je comprends qu’il faut fuir les coups de bâton, et même commencer à les rendre. Mais qui, ou quoi, entrebâille la porte de ma chambre, et me fait signe pour que je cherche par delà les murs des mains amies et secourables. Un détail, un hasard, le désir obscur d’une révolte me permettront de ne pas croupir plus longtemps.
Pour autant, maintenant que mon histoire et ma tête vont bien mieux, je ne me sens pas quitte de ma folie, disons la folie douce, celle qui n’appartient qu’à moi sans me tenir à part. Car je sais aujourd’hui que rien n’empêche ma passion d’être juif ou d’être fou, ou d’être n’importe quoi qui me distingue des autres, de me tarabuster, de me bouleverser, de prendre sur moi le dessus, à moins d’apprendre à faire avec. C’est pour continuer à faire avec, que je poursuis mon récit.


     

XVII


Lorsque je sors des douches, je n’en reviens pas moi-même de ce malheureux coup de rasoir qui tranche dans ma chair et dans ma vie. Tout ce tintouin pour si peu de chose, un petit bout de chair inutile qui s’en va par le trou des chiottes. Il y a de quoi se réjouir, regarder tranquillement la télé avec les autres pavillonnaires. Dix minutes plus tard, je pense repartir à zéro. En me rendant auprès des services administratifs afin de m’informer d’éventuelles démarches à entreprendre pour retrouver ma mère, eh oui, ma mère elle-même, que j’ai perdue de vue, j’éprouve au bout du sexe un pincement aigu qui me tient en alerte jusque devant le bureau du surveillant général, un type qui parle police et enquête dans l’intérêt des familles comme de broutilles allant de soi. Tout en l’écoutant, bercé d’espoirs par sa tranquille assurance de bureaucrate, je relâche la tension, je m’enfonce dans mon fauteuil, je me détends, j’oublie la douleur et mes blessures toutes catégories, je me vois déjà de retour à la maison. Convaincu que l’affaire est entendue, puisque dans ce bureau où rien ne dépasse, rien ne s’est passé entre moi et moi qu’un simple coup de rasoir, la soudaine hémorragie qui m’inonde et rougit mon pyjama au retour de cette visite, en plein milieu du couloir de mon pavillon, me ramène à la réalité : on ne s’opère pas impunément en solitaire, encore moins dans un hôpital psychiatrique.
Ce qui arrive alors n’a rien à voir avec ce que d’autres ont connu, qui ont fait un bord à l’éternité, selon l’expression d’un qui se serait émasculé. On sonne l’alerte, on m’entoure, on m’immobilise, on me déshabille, on me bande le bas-ventre. On me conduit en ambulance à l’hôpital général du coin, où je suis étendu sur un chariot pour être recousu par un médecin, qui m’annonce avec entrain que j’ai eu beaucoup de chance. Ce dont je doute, accablé par toute cette agitation, par tout cet affolement, écoeuré qu’il ose me toucher le sexe, le contraire du but recherché, et honteux de constater comment la coupure qui résulte de ma circoncision ne suit pas le tracé d’un cercle parfait. C’est, à mes yeux, attristés du malheur des hommes, la preuve d’un travail bâclé, d’une faute de goût impardonnable.

 

      
XVIII

 

Je recommence à me punir (est-ce vraiment une punition ?), quelques années plus tard, dans un foyer du quartier latin, le foyer Capitant, où travaille pour ma chance et pour ma liberté, Philippe, un garçon d’un savoir-faire et d’un talent fous, un infirmier psychiatrique pour qui il n’y a pas l’ombre d’un mur entre les fous et lui. Plus tard, quand nous sommes devenus amis, il m’a expliqué comment il voyait les choses. Le délire psychotique, dit-il modestement pour expliquer sa bienveillance, n’est pas intégrable ni à proprement parler compréhensible. Il ne s’agit pas tant au quotidien de lui donner du sens, de chercher à l’expliquer par du papa ou par de la maman, ou par toute autre cause raisonnable qui risque de l’aggraver, mais bien plutôt de le prendre et de le donner en partage, de faire sentir à son auteur que personne ne se trouve étranger à ce type de délire. Par conséquent, quand bien même on est fou et délirant, on n’est pas étranger à la raison.
 Adhonc, à peine arrivé au foyer, installé dans un dortoir, par une nuit plus noire que d’autres, soudain saisi par la crainte de fantasmes obscènes, je me précipite dans la salle de bain où je me brûle légèrement le sexe, avec une cigarette. Puis je me recouche, et je me rendors d’un sommeil cauchemardesque. Au matin j’annonce tout de go à une éducatrice qui n’en peut mais, les yeux arrondis de stupéfaction, et d’horreur : je me suis brûlé le sexe. Le soir venu, je vois entrer dans ma chambre un infirmier, qui se présente, qui me demande de pouvoir examiner ma brûlure, et donc de me déshabiller. Devant mon refus, argumenté par le fait qu’il n’y a rien de grave, à peine une rougeur, parfaitement localisée, il se retire tout aussi poliment, sans insister.
Mes paroles, depuis longtemps, n’ayant plus aucun effet sur la réalité, je le remercie de ne pas user de son pouvoir, ni de son autorité de soignant. Les heures, les jours, les mois, les trois années qui suivent, me montrent à quel bonhomme je viens d’avoir affaire.
Aussi, parmi les quelques personnes qui accompagnent ou favorisent mes retours à la raison, Philippe joue-t-il un rôle essentiel, parce que nos interminables conversations sur la folie s’exemptant d’un désir de pouvoir sur l’autre, aux pires moments de cette rencontre, qui est devenue une amitié, nous sommes tous les deux dans ce foyer comme Jacques et son maître dans le roman de Diderot, chacun cheminant à côté de l’autre. Pour tenir cette attitude, je veux croire que Philippe ne fait pas de piqûres, et lui m’a dit qu’il refusera toujours d’administrer des électrochocs. Ce n’est pas anodin, car certains soins infirmiers qui exercent nécessairement un pouvoir sur le corps de l’autre, dans certains hôpitaux où ils sont sévèrement administrés, nombre de fous n’en réchappent pas. Avec cette idée en tête, je vais vers lui sans réserve, je dors tranquille quand il fait la nuit, je m’informe de ses jours de présence, je le fréquente le plus souvent possible, et lui, soucieux de principes d’humanité avec lesquels il ne transige pas, apporte dans ces lieux plutôt étouffants une bouffée d’oxygène. De la même façon, j’ai aussi toujours plaisir à suivre dans son bureau une dame très respectable, psychologue de son état, qui prend à cœur de me tirer d’affaire. Pour autant qu’il m’en souvienne, elle connaît sur la fin de mon séjour quelques conflits avec d’autres soignants. Mais passons…


XIX

Penchons-nous une seconde sur ce pluriel, mes retours à la raison. Ce processus implique des séries de hasards, de réussites et de ratages qui s’enchevêtrent à une sorte de courage à vivre, de bonheur ou de bouffée raisonnante, plutôt que raisonnable, qui tient sur la longue durée par un fil de plus en plus solide, celui qui se tisse entre moi et mon médecin. J’aimerais écrire comment ça c’est passé, raconter les événements et les travaux significatifs, donner à voir mes états d’âme, en particulier la jouissance que j’ai connue en Normandie, au sortir d’un épisode délirant, tandis que je notais au jour le jour, pendant des mois, les progrès faits sur les chemins de la raison.
En attendant d’y parvenir, si jamais j’en suis capable, je me contenterai de raconter un décrassage mémorable, qui me souille plus qu’autre chose, au foyer Capitant. Moi qui me défends toujours de prendre un bain, fut-ce chez une belle femme…
(au temps où je commence à perdre la tête, au domicile d’une comédienne qui souhaite m’introduire auprès d’un grand couturier parisien, je me présente au dernier moment, ébouriffé, puant, au bord du délire, dans des vêtements si mal foutus qu’elle n’hésite pas à me déclarer : si vous aviez sonné une heure plus tôt, je vous aurais ouvert ma salle de bain, vous auriez pris un bain, et je vous aurais prêté des vêtements. Ce jour-là, en sortant de chez elle comme j’y suis entré, la violence d’un échec en plus, le refus que j’oppose à ce couturier qui voulait surtout s’attribuer mes talents, j’ose m’imaginer l’espace d’un sourire et d’un adieu, comme une promesse et un oubli, que je viens de rater mon premier rendez-vous d’amour)
…je me suis plongé dans une eau très chaude pour remédier à une féroce constipation. Quand je reparais devant le bureau des soignants, ni sale, ni propre, ni soulagé, ni rassuré, après avoir effacé les traces de merde de la baignoire, une tâche plus compliquée que prévue, je lance à une infirmière médusée, amusée : il faut que je vous le dise, j’en ai plein le cul ! On comprend sans peine, qu’après avoir hurlé ce raccourci qui articule tous mes désespoirs d’un coup, une fois descendu au sous-sol où l’on fête les rois, la bouche pleine de galette, j’entende une voix qui vient je ne sais d’où, gronder je ne sais trop quoi. Mais avec la certitude d’avoir perdu la partie. Le lendemain, on m’hospitalise à l’hôpital Saint-Antoine, pour une semaine ou deux, le temps de me refaire une santé. 


     
XX

 

A l’hôpital où mon médecin exerce ses talents dans un service de psychiatrie aux dimensions modestes, je mesure combien la douche n’a rien d’innocent pour moi. Elle se trouve au fond d’un couloir, à l’opposé de la porte d’entrée. Chaque matin, j’observe les patients s’y succéder sans problèmes, en revenir sans avoir l’air d’en souffrir. Mais à l’idée de m’enfermer dans cet endroit aveugle, je suis pris de panique, je me vois déjà terrassé par une crise de folie ou d’hystérie dont je ne reviendrai pas. Terrorisé, torturé par l’angoisse, assailli de souvenirs précis, douloureux, confus et obsédants, je résiste le plus longtemps possible aux invitations des soignants. Mais mon air et mon odeur devenant repoussants, un infirmier s’impatiente puis se fâche. Il me donne un drap pour m’essuyer, un gant, un savon, en criant qu’il faut obéir. La mort dans l’âme je me soumets. Pendant le quart d’heure où je me trouve nu, accablé, je me demande comment faire. Jet d’eau devant, derrière, à droite, à gauche, sur un pied, sur l’autre, debout, assis, accroupi. Faut-il aussi se savonner ?
Evidemment, la masturbation me fait horreur autant que la douche. Mais après dix ans de continence, quand je cède à un désordre qui ne passe pas inaperçu, même s’il s’accomplit dans l’obscurité et la solitude d’une chambre seule au foyer Capitant, au lieu de recourir une fois de plus à des mutilations, scarifications et autres joyeusetés qui ont déjà fait des dégâts, grâce à l’attention et aux bons soins de mes médecins, grâce aussi à la gentillesse de certains soignants, je me vois plutôt prendre le chemin qui mène à la guérison, malgré la honte qui me poisse à la peau toute la journée.
Aujourd’hui en Normandie, dans cette petite maison qui compte, j’en suis sûr, pour beaucoup dans mon salut, la douche reste à finir. Par une bizarrerie qui m’échappe, elle est adossée au mur de la maison mitoyenne, incluse dans le mur épais de la mienne. Dans ce réduit étroit de pierre et de terre, le décor et les accessoires laissent beaucoup à désirer. Après avoir pensé à plusieurs solutions, j’envisage aujourd’hui d’utiliser un revêtement en bois, façon sauna, pour me doucher tous les jours, un exploit au regard de mes performances actuelles. Pour autant, la douche n’est plus le territoire privilégié de mes excès en tous genres. Oui, pour cet endroit je veux du bois, précieux de préférence, un matériau dont les nazis n’ont sûrement pas doublé les murs des chambres à gaz, afin que les juifs dans mon genre puissent à l’aube du siècle suivant prendre leur douche en méditant à l’immortalité de l’âme et aux effets bienfaisants de l’eau. 


      
XXI

Certaines nuits je cauchemarde que des brutes s’emploient à briser ma porte pour me battre à mort, ou pour me couper la gorge, comme ça se passait au temps des pogroms. Mais le jour je me lave devant mon bac à vaisselle (quand la douche est en panne) sans me mettre à l’abri des regards indiscrets qui pourraient, à travers mes fenêtres, découvrir que je suis circoncis. Toutefois, quand j’écoute les informations à la radio et à la télé, toute ma personne craint aujourd’hui parfois le retour des violences antisémites en Europe, de façon peut-être injustifiée. Je me dis que si Israël disparaissait, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les juifs du monde entier auraient à affronter les réactions de la connerie humaine, l’armée israélienne ne faisant qu’aller dans le sens des conneries et de l’horreur depuis trente ans. Maigre consolation, ces réactions seraient sans doute moins horribles que pendant le vingtième siècle, car on n’avait jamais fait ça aux juifs, et je ne pense pas qu’on n’oserait pas les reproduire. En outre, ceux qui sont visés aujourd’hui, ce sont plutôt les arabes, les noirs, et les musulmans.
Toujours est-il que procéder par petits bouts, oui, bien sûr, ça n’est pas la solution à l’antisémitisme ni au problème palestinien, mais c’est pour moi la seule façon agréable de me laver. En vérité, je rêve d’un espace conçu pour ce type de lavage, d’abord le haut, puis le bas, la tête et les pieds, disons au milieu de la salle à manger, dans un salon, ou dans une chambre, partout où je n’aurais pas à affronter l’épreuve de cette tautologie, l’angoisse de ce mensonge, allons, francis, vite, schnell, la douche est faite pour se doucher.


                  XXII


…ils sont revenus, c’est quand même un peu louche : voilà comment le jeune con, que je suis, baigne ses dix-sept ans dans une eau lourde de connerie, teintée de saloperie, et de lâcheté. Après ma brouille avec Philo au début des années soixante dix, je refuse de penser plus longtemps à ma judaïté. Ce serait trahir. Mais qui ? Ce serait démériter, mais de quoi ? Pendant de longues années je ne saurai plus rien du nom de mes ancêtres. Pour autant, aujourd’hui comme hier, m’insupportent les devoirs de mémoire, les commémorations. Bien plutôt les travaux de mémoire ou les trous de mémoire, comment la grande mémoire engrosse, ou l’absence de mémoire hante mes petites habitudes, un cliché qui me tient au corps.
Onze ans. Nous jouons autour de la fontaine, Philo, moi et d’autres. On se houspille, on s’encourage, on s’affronte en joutes oratoires à propos de notre force, de notre aptitude à transporter des jerricans remplis d’eau. Ils pèsent tant que nous les portons à tour de rôle, ou à deux en même temps. Nous soufflons, nous gémissons, nous ahanons sous les dix ou quinze kilos, nous courbons le dos, nous pressons le pas. En contrebas de la fontaine, un fleuve coule, le Douro. L’Espagne. Au retour j’entre en sixième. Un horizon, une certitude qui me soulage pendant le temps de ce premier voyage, car je suis loin de mes parents, rempli d’incertitudes.
Sur la photo une bande de gamins en culotte courte, qui s’affairent ou qui s’amusent. Torses nus, certains buvant au robinet, certains gesticulant, d’autres se pavanant. Un collectif, alors que sur cette autre photo, prise au même endroit, je suis seul devant l’objectif, deux portemanteaux accrochés aux oreilles, un immense sourire aux lèvres, les bras grands ouverts, les jambes solidement plantées devant le photographe. Sans doute mon frère Guy, car ça ressemble assez aux clowneries dont j’aime depuis toujours le régaler.


     


XXIII

            Plus je m’éloigne de Guy, plus je me tourne vers Philo, partageant avec lui toutes sortes d’aventures et d’épreuves, essayant de l’entraîner dans toutes mes passions.
            Vingt ans, nous sommes à Terrissol. Philo est assis au bout de la table. Mon ami de toujours, mon complice. Avec sa tête d’empereur, son nez d’aigle, son visage taillé dans la pierre, sa bouche sensuelle, sa tignasse de boyard, mais déjà deux trois cheveux blancs pour la distinction du regard, il ne ferait pas bon lui dire, tu es beau comme un dieu romain, il se fâcherait sous l’offense. Il a des façons d’aller sur la pointe des pieds, des hésitations, des scrupules qui l’honorent. Ses propos m’éblouissent. Honorine dit volontiers de lui, avec un brin d’envie de le prendre par la main, qu’il est très gentil. Aujourd’hui, à part un malentendu, je ne sais pas pourquoi il refuse de me voir. Peut-être un certain penchant de jeunesse pour des opinions définitives, qui ont pu lui paraître méprisantes, ou ingrates. Une des dernières visites que j’ai faite dans la propriété de ses parents, si je la raconte, effacera, je le souhaite, un peu de cette brouille.
Ils sont absents, ils m’ont laissé la clé pour y passer le week-end. Je remonte le jardin, un dimanche vers midi, dans la solitude désoeuvrée d’un mois d’août. Je me précipite au premier étage, je pénètre dans la salle de bain, sans hésitations je me mets à poil. Dans la vieille baignoire d’un émail douteux, je prends une douche froide, sans raison. Transi sous le jet d’eau glacée, tremblant de tous mes membres, je résiste le plus longtemps possible au froid en cherchant à me distraire d’une cruelle envie de me branler par la vue désolée, désolante, des robinets de cuivre, du bricolage de l’installation, des tuyaux de plomb, de la peinture écaillée, pour m’extraire enfin de la baignoire, la peau couverte de chair de poule, à la recherche d’une serviette. Et ça saute, ça saute de partout, dans tous les sens, de tous les cotés, dans toutes les directions. Des dizaines, des centaines, des milliers de puces qui bondissent sur le parquet, qui me bouffent déjà les jambes. Terrifié, bondissant moi aussi, nu et sautant d’un pied sur l’autre pour échapper à la danse de ces monstres minuscules et voraces, je me rhabille sans prendre le temps de me sécher, et je fuis en courant. Abandonnant la place à l’ennemi, j’emporte dans les plis de mes vêtements quelques bestioles encore avides de chair fraîche. Sur le chemin de la gare j’imagine dans quel état mes amis vont retrouver leur maison. La fautive, Philo me la désigne au retour des vacances : la chatte, qu’ils n’ont pas pu emmener, qui a voulu se venger par un tour de son espèce, la prolifération des puces à l’intérieur de la maison.
Longtemps cette famille m’accueille pour le week-end, m’offre en partage leur jardin, leur maison, leur cuisine, leurs conversations, leurs engueulades, leurs enthousiasmes. Chez eux, tout me semble exemplaire, car ce sont mes amis. Même les coups de gueule des parents à propos des africains qui sont venus en France, qui profitent de la république, mais qui osent s’en plaindre. Même ça, je le respecte, car j’ai admis une fois pour toutes, du seul fait qu’ils me reçoivent à bras ouverts, qu’ils ne sont pas racistes. Et d’une certaine façon c’est vrai.
Oui, oui, si l’abcès de l’intégration crève un jour, je deviendrai un homme honnête et propre, qui se douche matin et soir, pour le plaisir de sentir bon.