« L’anti-oedipe», un enfant fait par Deleuze-Guattari dans le dos de Lacan, père du« Sinthome »

Extrait de l'article paru dans la revue papier

Voir également Lacan contre Lacan et L’Anti-Oedipe, une progéniture “délirante” reconnue par Lacan

L’Anti-oedipe consiste en un dialogue critique et serré, parfois provocateur, mais le plus souvent plein d’humour avec la psychanalyse constituée. A la différence de la dispute que mène Robert Castel , qui lui est de peu contemporaine, il ne se fera pas de l’extérieur du champ analytique ou au nom de raisons sociologiques, mais au nom de la clinique . Il s’agit de renouer : « avec l’inventivité première de la psychanalyse (…)» comme le rappelle l’édito fondateur de Chimères . Il ne s’agit pas de faire de l’anti-psychanalyse, mais de construire une « machine de guerre » contre l’arraisonnement clinique auquel certaines pratiques psychanalytiques donnent lieu, notamment, lorsqu’elles traitent de la psychose.
       Pourtant c’est bien à un motif anti-psychanalytique qu’est réduite le plus souvent cette œuvre dans le champ psy. Aujourd’hui, des étudiants de psychologie s’étonnent que l’anti-oedipe ne figure pas dans la bibliographie du « Livre noir de la psychanalyse ». Pour certains psychanalystes L’anti-oedipe est un livre « où l’on voit bien » que « les auteurs n’ont rien compris à Lacan et à la psychanalyse », ou encore qu’ils en « reviennent » à une conception de l’inconscient antérieure à l’avènement de la psychanalyse . Les propositions anti-oedipiennes seraient « datées », voire « ringardes » politiquement . Cliniquement antérieur à l’avènement de la psychanalyse, et politiquement suranné, l’Anti-oedipe serait à la fois une régression du point de vue métapsychologique et un fourvoiement politique. Ce livre est mis au ban de la « légitimité psy ». Avec l’anti-psychiatrie et le freudo-marxisme, il participe, aujourd’hui, à constituer la frontière de ce qui relève du champ de la recevabilité épistémologique et de ce qui n’en relève pas. Il vient silencieusement délimiter la positivité de l’espace du savoir légitime et sceller l’accord métapsychologique fondé sur son exclusion. Une étude psy récente qui ose quelque peu braver l’interdit en prenant pour objet le « Corps sans organes » ne se risque, malgré tout, jamais à citer  L’anti-oedipe .
     Finalement il s’agirait en réalité d’un « livre de philosophie ». Mais c’est ainsi que le couperet de la suprême disqualification psychopathologique tombe définitivement. Est-ce en effet  un hasard si le nom de Gilles Deleuze, philosophe de son état, éclipse sans cesse celui de Félix Guattari, qui était psychanalyste et clinicien ? Pourtant, si Deleuze n’était pas clinicien, il connaissait bien la psychanalyse. Sa présentation de Sacher-Masoch , est aujourd’hui devenue un classique, et plusieurs de ses ouvrages lui ont valu les compliments de Lacan . Enfin, son œuvre est parsemée de références à la psychanalyse avec laquelle il dialogue sans cesse. Pourquoi dès lors ne lirait-on que certains de ses ouvrages, ou les seuls passages indiqués par Lacan, en excluant a priori la critique qu’il adresse  ? Cela est d’autant moins pertinent que si cette critique est  « malveillante », comme l’assument Deleuze et Guattari, cela n’est pas tant d’abord à l’égard de la psychanalyse qu’à l’égard de ses mésusages. Une lecture rapide et simpliste tendrait à faire croire que leur critique consiste essentiellement à dire que la psychanalyse se fourvoie dans les fictions du mythe de l’oedipe. Or ils veulent montrer patiemment comment une certaine clinique et une certaine théorie de la psychanalyse constituée en dogme transforment cette dernière en piège réacionnaire. « Qu’on ne croie pas que nous fassions allusion à des aspects folkloriques de la psychanalyse. Ce n’est pas parce que du côté de chez Lacan, on se fait une autre conception de la psychanalyse, qu’il faut tenir pour mineur ce qu’est le ton régnant dans les associations les plus reconnues : voyez le docteur Mendel, les docteurs Stéphane, l’état de rage où ils entrent, et leur invocation littéralement policière, à l’idée que quelqu’un prétende se soustraire à la souricière d’oedipe. »  

      Du « côté de chez Lacan » on ne procèderait pas ainsi : « on se ferait une autre conception de la psychanalyse ». Quel est « ce côté de Lacan » ? S’agit-il de Lacan lui-même, ou s’agit-il de lacaniens qui « se feraient une autre idée de la psychanalyse » ? Le projet Deleuzo-guattarien ne relève pas, a priori, d’un anti-lacanisme (et encore moins d’une anti-psychiatrie). Guattari fait partie des premiers compagnons de Lacan. Il était en analyse avec lui et il était membre de l’école freudienne de Paris . Il en est de même de la plupart des collègues avec qui il travaille dans le cadre de la psychothérapie institutionnelle . Ainsi, si « du côté de chez Lacan on se fait une autre conception de la psychanalyse » c’est, certainement qu’on pratique une autre clinique de la psychose .
       C’est au nom de la complexité politiquement fracturée du champ théorico-clinique de la psychanalyse et de la psychiatrie que la critique anti-oedipienne est menée. L’Antioedipe ne relève pas d’une rupture épistémologique avec le champ psy et la psychanalyse, mais d’une précipitation de l’oeuvre de Lacan catalysée par les évènements de mai 1968 ( que les répressions de tous ordres vont progressivement résorber : «  Mai 68 n’a pas eu lieu » écrivent Deleuze et Guattari le 15 Févier 1984, au cœur des Années d’hiver).


 La forclusion ou l’échec de la psychanalyse.

       Lorsque l’on se penche sur les passages de l’Anti-oedipe où Deleuze et Guattari évoquent Lacan : jamais on ne peut constater que ce rapport consiste en une condamnation unilatérale de l’oeuvre du maître. Et s’il est vrai que ce rapport peut être parfois critique (et que nos auteurs font parfois preuve d’un humour corrosif), c’est parce qu’il consiste avant tout en une interrogation problématique de ce qu’est en train d’élaborer Lacan. A ce moment Lacan, littéralement, invente la théorie de la psychanalyse. Ses élaborations permanentes relèvent éminemment d’un « work in progress ». Deleuze et Guattari suivent de près ce mouvement : ils s’y intéressent, y investissent leur énergie, et viennent y nourrir leur réflexion. Et c’est ainsi que L’Anti-oedipe ne se départit pas d’une sorte de méditation (qui n’est pas sans une drolatique provocation) sur le sens de l’œuvre de Lacan qui est en train de se faire.
 « Ce n’est tout de même pas parce que je prêche le retour à Freud que je ne peux pas dire que Totem et tabou, c’est tordu. C’est même pour ça qu’il faut retourner à Freud. Personne ne m’a aidé pour qu’on sache ce que c’est : les formations de l’inconscient… Je ne suis pas en train de dire que l’Œdipe ça sert à rien, ni que ça n’a aucun rapport avec ce que nous faisons. Ca ne sert à rien aux psychanalystes, ça s’est vrai ! Mais comme les psychanalystes ne sont pas sûrement des psychanalystes, ça ne prouve rien… Ce sont des choses que j’ai exposées en leur temps ; c’était un temps où je parlais à des gens qu’il fallait ménager, c’étaient des psychanalystes. J’ai parlé à ce niveau-là, de la métaphore paternelle, je n’ai jamais parlé de complexe d’oedipe… » .

     Cet extrait n’indique t-il pas que Lacan lui-même avait déjà pris des distances critiques vis-à-vis de la théorie du complexe d’oedipe, dans sa critique de « Totem et tabou » se demandent nos deux auteurs? Et, n’y a-t-il pas ici une invitation à poursuivre sa critique et à l’accomplir ? Ce n’est pas un hasard si Deleuze et Guattari mettent en avant ces toutes dernières remarques théoriques de Lacan de ce début des années 70. C’est qu’alors, elles ne sont pas encore publiées. Elles n’appartiennent encore à aucun corpus théorique, à aucune pratique clinique constituée, et ce d’autant plus qu’elles consistent en un retour sur ce que Lacan aurait dit avant, ce qui n’est pas sans comporter un certain aspect critique. En faisant valoir ce recul, il s’agit bien d’introduire de la différence avec le discours des tenants d’une orthodoxie freudienne oedipienne : « ce que font les docteurs Mendel et Stéphane  en matière de psychose est-il vraiment fondé au regard des ultimes propositions théoriques de la psychanalyse  ? » Mais le propos est viser aussi l’interprétation d’autres lacaniens, car :
« (…) malgré de beaux livres écrits récemment par des disciples de Lacan, nous demandons si la pensée de Lacan va bien dans ce sens ? » .