O bonheur, bonheur, j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, être la matière !
Flaubert, La tentation de Saint-Antoine
L’animal occupe une fonction de coupure, il polarise les clivages entre humain et non humain, esprit et corps, forme et matièe , et assure la séparation entre animalité et humanité, mais aussi entre matière et vie. Il sert ainsi de verrou théorique pour garantir une distinction hiérarchique obsolète entre les règnes humain, animal, végétal et minéral. L’animal guette ainsi aux frontières de l’anthropologie, machine théorique qui nous permet de dynamiter les conceptions usuelles d’une domination de l’homme sur les autres animaux, femmes et inférieurs compris.
Il ne s’agit pourtant pas de se contenter de prendre l’animalité comme une figure de subversion, mais plutôt de théoriser les bordures, les seuils de perception, de tolérance et d’exclusion : passer de l’animal à la pluralité des meutes, aux différences disqualifiées, imperceptibles, à l’immature...
Meutes, tiques et larves dissolvent l'anthropocentrisme au profit d’une écologie du multiple.
En franchissant le seuil de l’animal individué, supérieur pour considérer les meutes, les tiques, les larves, on franchit un pas supplémentaire : l’animal n’est plus l’individu vivant conçu à notre image quoique dépourvu de conscience. Comme la nôtre, sa belle unité individuelle factice s’évanouit : place à la meute, à l’animalité multiple et différentielle, au collectif anonyme de la bande, aux existences mineures, dérisoires, bannies.
La meute interroge nos manières de considérer le vivant mais aussi nos seuils de tolérance sociaux, la normativité à l’œuvre dans nos découpages et dans nos affects. La tique, popularisée par Uexküll et par Deleuze, exprime l’éthique minimale d’un vivant dérisoire, presque imperceptible, qui renouvelle nos manières de jouer notre intégration politique, sociale, esthétique. La larve, matière germinale immature, renouvelle profondément la question de l’unité du sujet, et nous fait considérer les modes vitaux, sociaux, intellectuels dans leur diversité discordante, leur pluralité explosive, leur matérialité cinématique, germinale, incomplète, leurs tendances et leurs devenirs.
En politique, en art, en clinique, en philosophie, l’animal bouleverse nos répartitions rigides et permet une écologie du multiple, des milieux associés, des compositions de rapports de forces aléatoires et mouvants. A plus forte raison lorsque l’on s’intéresse aux meutes collectives, aux tiques imperceptibles, aux larves immatures…
On attendra aussi des textes qui, à l’encontre de voir dans l’animalité une machine de subversion, portent attention aux orientations actuelles qui opérent une renaturalisation dans les espaces intellectuels et dans les champs sociaux (genre/femme/ diversité) et relégitiment les ordres établis, naturalistes au nom de la resaisie d’une nature qui aurait été injustement oubliée/barrée. La nature est désormais au centre des constructions idéologiques et, en faisant de l’homme une espèce naturelle, efface sa liberté de rupture.