Second Life : Et si la mort de l’Homme était comique ?

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"The Cat, The Reverend and The Slave est un film documentaire d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita sorti en 2010. L’Homme inventé à la Renaissance y est résolument mort. Le film suit les existences dédoublées, voire démultipliées, de plusieurs joueurs de Second Life, entre un monde brick and mortar où la vie semble réduite à peau de chagrin et ce jeu en réseau où les avatars se baladent dans un imaginaire où tous les rêves sont accomplis. 

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Marcus, The Cat, porte des oreilles de chat. Voilà qu’il se retourne, avec sa queue de chat, et bondit de marches en marches jusqu’en haut des escaliers qui conduisent à sa chambre. C’est un furrie, une communauté où chaque membre est à la recherche de son moi animal profond. Les furies existaient avant Second Life, mais le jeu leur a donné une visibilité accrue, et le fur-curious se sont multipliés, comme ce jeune homme interviewé qui se rend à une convention « réelle » de furries et se voit parrainé par The Cat. The Cat explique, je suis hyperactif. J’ai toujours agi comme un chat. Notre capacité d’attention est comme ça. Ce qui brille, on le suit des yeux. Avec son accoutrement et ses réflexes de chat, on l’observe clamer devant un passant qui l’observe : je suis un chat !  On assiste bientôt à un défilé de peluches géantes qui se rendent à une fête technoïde où la stupeur gagne en intensité, alors qu’on les voit s’agiter sur la musique en remuant des bracelets fluos qui éclairent leurs fourrures dans la pénombre. Les plans du documentaire alternent avec le jeu virtuel où la même ambiance est reproduite, mais cette fois, ce sont leurs avatars qui se trémoussent. Puis retour aux humains déguisés en animaux qui gesticulent...

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A la fin du film, les spectateurs partagent une sorte de fascination goguenarde mêlée d’inquiétude. Des âmes perdues, de la science-fiction, c’est ce qui ressort des commentaires, comme s’il existait un mur étanche entre ces joueurs aux identifications déterritorialisées et ceux qui disposeraient de repères encore bien ancrés dans le dit « réel ». 

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"Si Facebook transforme le sujet en produit de catalogue en le décomposant en un agrégat d’informations identitaires liées à la chaîne des relations que constituent son réseau social, Second life offre la possibilité de vivre d’autres vies en s’appropriant des Mois étranges et fluctuants.

En effet, bien que SL reproduise en partie notre univers, les joueurs, eux, ne sont pas leurs propres répliques, et au-delà de leurs Mois idéaux rêvés, les coordonnées identificatoires se déterritorialisent pour donner corps à des possibilités de vies inédites. Devenir un esclave ou un Moi animal, les communautés des goréens et des furries l’illustrent de façon frappante.

Michael Stora, psychanalyste, témoigne de l’usage de Second Life dans son travail   : 

« - Mon second patient est marié, la quarantaine, trois enfants. Il a une vraie envie homosexuelle et même un fantasme de travestissement, mais n'a jamais osé passer à l'acte. Il a choisi un avatar de femme plutôt androgyne et s'est acheté un pénis escamotable, invisible sous ses vêtements... La dernière fois, il a rencontré un homme qui a très mal réagi lorsqu'il a découvert qu'il cachait un sexe d'homme sous son apparence féminine. Il a donc décidé de se créer un nouvel avatar, masculin cette fois-ci. Mon travail est de l'aider à faire un choix sexuel : s'il s'incarne en homme, peut-être ira-t-il dans le sens d'une homosexualité mieux vécue. Mais le fait de se simuler dans un premier temps comme une femme, objet de désir pour d'autres hommes, l'a aidé à assumer son désir homosexuel. 

- Vous avez le projet de créer une île thérapeutique. Les avatars consulteraient-ils pour des problèmes liés à leur vraie vie ? Ne s'inventeraient-ils pas aussi des problèmes imaginaires ?

- Non, je n'y crois pas du tout. L'avatar représente une part obscure de soi, que l'on a refoulée ou réprimée, mais qui a toujours été là. Ce sont donc des personnes réelles qui viendraient consulter par le biais de leur avatar...»

Ici, bien au-delà du fantasme de travestissement tel qu’analysé par le psychanalyste, l’avatar devient la composante d’une personnalité en évolution qui lui permet d’expérimenter de façon douce, avant de vivre ces déplacements avec son propre corps.

Marcus, The Cat, explique à un jeune fur-curious qu’il a commencé par être escort, ce qu’il n’est plus. Concernant ses amours, il était l’animal domestique d’une joueuse avant qu’ils n’entretiennent un rapport amoureux et égalitaire.

A la fin de la projection, Elie During, philosophe, invité à commenter le documentaire  explique qu’il ne s’agit pas de se refermer sur des identités nouvelles, mais de vivre des identités en devenir qui se recomposent au fil du temps, des identités qui seraient donc éclatées entre différents univers, des avatars que choisissent les joueurs, aux joueurs qui se déguisent en avatar, avec toutes les pratiques qu’ils reproduisent et modifient dans les espaces, réels et virtuels.

Mais les notions de réel et virtuel, en ce sens étroit perdent de leur pertinence, étant donné leur panachage dans la vie quotidienne. La mobilité des technologies qui nous accompagnent créent une multitude de dispositifs qui nous proposent depuis longtemps l’ubiquité permanente entre réel et virtuel ainsi que la multiplication de Mois co-existants.

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Si l’on reprenait la thèse de l’Anti-œdipe de Deleuze-Guattari, trois tendances concomitantes illustreraient un passage de seuil qui préparerait la création d’un nouveau corps plein, qui s’appellerait peut-être « éthique » (voire « cyber-éthique » ?), ou nouvel art des relations démultipliées au monde, à soi et aux autres. Il relèguerait le capital à une couche inférieure, de la même façon que le corps plein de la terre subsisterait derrière celui du despote, lui-même en retrait de celui du capital. 

En effet, la vitesse des lignes de fuite schizophréniques dépasserait désormais la capacité de recodage de l’axiomatique capitaliste, ce qui augurerait de nouveaux modes d’existence en dehors des mécanismes identificatoires connus. 

Plutôt que d’approfondir un Moi interrogateur et psychologisant, il s’agirait désormais de mettre en œuvre une écosophie au sens de Guattari, c’est-à-dire envisager son existence en terme de rapports, à l’environnement, au socius, et aux productions de subjectivité.

L’enjeu concernerait également le renouvellement de la question de la communauté repensée comme agencement collectif d’énonciation ou groupe sujet.

Pour la schizo-analyse, d’une part, la déterritorialisation qui chaotise les modes d’existence entraînerait l’exil de soi avec l’impossibilité d’adhérer au monde et d’autre part la construction d’identités narcissiques et tribales de plus en plus artificielles. La fragmentation de Mois en errance en dehors de coordonnées recodables résulte de la coexistence de ces tendances contradictoires. A partir de leurs durcissements et de leurs décompositions, des agencements d’un nouveau type commenceraient à poindre et capillariser. [...]"

"Narcissisme et virtuosité


Deux films colorés et ludiques sortis au même moment (fin 2010) sur le thème des amours de jeunes adultes illustreraient les deux autres tendances. 

Les Amours imaginaires du virtuose Xavier Dolan raconte l’histoire d’un jeune homme et de son amie qui tombent amoureux du même garçon, étrange amour pour un garçon manipulateur pour qui le monde ne semble tourner qu’autour de son nombril.

Ces dandys à l’apparence très sophistiquée où se mêlent créativité et narcissisme, offrent une image d’eux-mêmes tout en façade qui semble déterminer leur valeur d’échange,  proportionnelle à leur vide intérieur. C’est un monde identificatoire et tribal, caricature poussée à saturation dans le film, qui durcit des codes autour de la marchandise. D’où la tension entre les personnages qui dégagent une puissance narcissique et spectaculaire au sens de Debord.

Très fortement imprégné de pop-art, le film multiplie les poses ténébreuses et acidulées, accompagnées de tout un jeu de références, retournant l’humour mélancolique de Warhol sur la marchandise en art fétichisé marchand. Les Mois semblent s’être intensifiés dans des images de plus en plus tendues où la haine perce à travers les sarcasmes. Phantasmes de Mois blessés qui s’affrontent dans un univers étouffant où il ne se passe rien, où des énoncés creux tournent en vase clos. Tribus artificielles aux clichés surinvestis, quitte à les faire chatoyer par une créativité toujours plus grande, avec des personnages qui semblent tous cacher la même faille. Peut-être le Moi ne renvoie qu’à lui-même, fantasme de souveraineté renforcé par l’angoisse de sa désintégration. Leurs codes sont défaits, et ils s’y accrochent encore en les durcissant. Dans le fond, ils savent qu’ils sont composés de choses mortes et font semblant d’être encore vivants.

« Là où les codes sont défaits, l’instinct de mort s’empare de l’appareil répressif, et se met à diriger la circulation de la libido. Axiomatique mortuaire. On peut croire alors à des désirs libérés, mais qui, comme des cadavres, se nourrissent d’images. On ne désire pas la mort ; mais ce qu’on désire est mort, déjà mort : des images . » 

La reterritorialisation des Mois et l’éclatement des catégories


Kaboom, le film déjanté de Gregg Araki, trace à l’inverse le devenir schizo et humoristique d’un étudiant dans un monde qui se délite. Bi-sexuel, il couche allègrement avec garçons et filles quand les personnages ombrageux et névrosés des Amours imaginaires se contentent de fantasmer leur désir impossible. 

Au fil des apparitions fantastiques, le vertige fera peu à peu faire perdre pied au héros, son Moi, en prise avec l’angoisse, sera de plus en plus contaminé par la bizarrerie, et au final, personne ne se révèlera celui qu’il est vraiment.

Dans Kaboom, les personnages frisent également la caricature, mais sans gravité ni sérieux, à l’inverse d’un durcissement. Il va s’avérer que la réalité n’est qu’un jeu de rôle où chacun fait semblant d’occuper une place en conformité avec son environnement, comme celle d’être étudiant. Or, derrière ces apparences se cache un autre jeu où se trame un affrontement bizarre entre deux camps : une secte animale maléfique qui met le monde en péril, et le camp de ceux qui luttent contre ce danger. Intrigue délirante, mais tout semble acceptable tant le jeu des identités est devenu loufoque et secondaire, tant les codes de la vie étudiante américaine, à force d’être rabâchés par le cinéma, semblent usés, ouvrant la voie aux déterritorialisations les plus extravagantes.

En revenant au film documentaire The Cat, The Reverend and The Slave, avec toute sa ménagerie fantastique, il pulvérise lui aussi les catégories homme/ femme, humain/ animal, entraînant un jeu combinatoire schizophrénique où les modèles se déterritorialisent et se reterritorialisent sans fin.

Peut-on vraiment songer au concept de devenir animal de Deleuze-Guattari en voyant ces furries à la recherche de leur moi profond ? Derrière toutes ces déterritorialisations, l’axiomatique capitaliste tourne toujours à plein régime, et il reste toujours un fond de revendication identitaire. Mais une sorte d’humour insensé la ridiculise en inventant des catégories nouvelles qui la transforment en bouffonnerie. Vous voulez de l’identité ? Très bien, je suis un chat ! affirme Marcus... Et vous ?

« Foucault annonçait en ce sens un âge où la folie disparaîtrait, non pas seulement parce qu’elle serait versée dans l’espace contrôlé des maladies mentales (« grands aquariums tièdes »), mais au contraire parce que la limite extérieure qu’elle désigne serait franchie par d’autres flux échappant de toutes parts au contrôle, et nous entraînant (Michel Foucault, « La Folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, mai 1964 (« Tout ce que nous éprouvons aujourd’hui sur le mode de la limite, ou de l’étrangeté, ou de l’insupportable, aura rejoint la sérénité du positif... »). On doit donc dire qu’on n’ira jamais assez loin dans le sens de la dé-territorialisation : vous n’avez encore rien vu, processus irréversible. Et quand nous considérons ce qu’il y a de profondément artificiel dans les re-territorialisations perverses, mais aussi dans les re-territorialisations psychotiques hospitalières, ou bien névrotiques familiales, nous nous écrions : encore plus de perversion ! encore plus d’artifice ! jusqu’à ce que la terre devienne tellement artificielle que le mouvement de déterritorialisation crée nécessairement par lui-même une nouvelle terre . »  [...]"

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