L’hybridation est-elle normale ?


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Extraits de l'article paru dans la revue papier

"[...] Car devenir hybride, c’est partager en commun avec un autre en moi une partie de mon identité sans jamais être certain de pouvoir attribuer à l’une ou l’autre part de moi-même ce que je suis en train de devenir. Cette incertitude dans l’être, contre une métaphysique de la substance, définit l’identité comme provisoire et la norme comme culturellement instable. En changeant d’habitus, l’hybride est moins une chimère qui subit sa double nature sans pouvoir la faire varier dans sa composition, qu’un être indéfini sans cesse recomposé. En s’attachant seulement à la forme et à l’image du corps, le vivant du corps est invisibilisé, alors même qu’il modifie à chaque moment les conditions de sa subjectivation. Le silence des organes signe autant la santé que l’activité du corps vivant. Le combat des intersexes à ne pas être assignés, sinon réduits chirurgicalement, à un sexe socialement acceptable, est une revendication d’hybridité, plus que de multiplicité et de dispersion. Ne pas être le même n’implique pas obligatoirement devenir entièrement un autre et être comme étranger à soi-même.

La technologie d’hybridation peut apparaître comme une sorte d’incorporation d’un « objet partiel inédit », car elle ne ferait pas appel à une subjectivité autre comme dans le métissage entendu classiquement, mais proposerait une sorte d’extension corporelle qui va offrir un autre rapport au monde. Pourtant toute technologie exprime dès l’ergonomie de son outil un type d’altérité. Ainsi le corset devait faire corps avec la femme pour la contraindre, dispositif fonctionnant avec la norme qui impose son altérité. Ou aujourd’hui le webphone implique un mode de relations avec les autres par l’immédiateté géolocalisée du réseau. Mais l’incorporation investit aussi les codes de la subjectivité en créant un nouveau paysage dans notre machine biologique. En devenant biotechnologique, notre corps transforme un objet partiel extérieur à lui-même en une partie de son organisation fonctionnelle par des usages subjectifs. Le corps se met en synergie avec l’objet technique, avec ce qui lui manque pour vivre de manière « normale » et/ou se ressentir dans un sentiment de complétude. L’hybridation transforme l’objet partiel non en objet complet, mais en objet complétant le processus de subjectivation, soit de manière objective comme la prothèse ou la greffe pour maintenir une normalité vitale, soit de manière subjective en attestant une mise en réseau du corps avec des objets techniques comme les auxiliaires nomades et autres avatars.

L’hybridation n’est pas pour autant une déshumanisation ou un acharnement technologique à s’externaliser comme l’affirment les post-humains les plus extrêmes. L’implémentation de techniques vient modifier non seulement l’image du corps et le schéma corporel, mais le vécu physique et psychologique. Toute hybridation confronte le corps à une coprésence qui doit être reconnue comme unité par le sujet. Faute de quoi, des techniques comme la dépigmentation de la peau ou la réduction de l’hermaphrodisme à un seul sexe  seraient imposées aux sujets  malgré eux. [...] "

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"[...] Gilles Deleuze et Félix Guattari ont précisé combien être transhumain et devenir hybride n’ont pas la même signification. Être hybride reste statique, limitant les possibilités de transformation : « la constitution de ces hybrides ne nous fait pourtant pas davantage avancer dans le sens d’un véritable devenir… On ne rompt pas avec le schéma d’arborescence, on n’atteint pas au devenir ni au moléculaire. » . En étant hybride, le transhumaniste croit parvenir à une nouvelle définition de soi et à une étape supplémentaire de l’humanité. Devenir hybride est au contraire un événement où il ne faut pas rester dans l’être, mais dans une multiplicité de possibles dont l’incarnation sera éphémère et provisoire. L’hybride n’est pas stable, il varie sans cesse en modifiant son intensité et ses états. La vitesse est remplacée aujourd’hui par le mouvement, forçant à une mobilité mentale, corporelle et sexuelle,  ce qui en contrepartie favorise l’isolement de ceux qui ne peuvent ou ne veulent s’hybrider aux changements de l’environnement pour des raisons économiques, morales ou politiques.

Cette mobilité a été comprise comme un nomadisme libéral qui épouserait les flux du capital en imposant aux individus de se délocaliser sans cesse pour surproduire davantage ! L’ironie du capital est de nous faire croire en notre propre mobilité, dénonce François Cusset , entretenant un certain confusionnisme entre la mobilité sociale et la mobilité corporelle. En changeant une partie de son corps, la mobilité est assimilée au mouvement du vivant, la vitesse de libération, chère à Paul Virilio, est confondue avec la créativité corporelle. Car dans le même temps, les techniques et les sciences nous font découvrir combien par l’hybridation de notre corps, notre être n’est jamais définitif en actualisant des potentialités jusque-là inédites.

Cette multiplicité ne se contrôle pas, elle déborde les frontières identitaires en hybridant le sujet à ses autres possibilités d’être. Il devient un autre en lui-même, à la manière d’une performance accomplie sans s’en rendre compte. L’essence de l’être corporel est à déconstruire entièrement pour y découvrir, non pas sa permanence et son homogénéité, mais de nouveaux modes d’existence. L’hybridation sert de technique pour vivre ces existences en se connectant à des postures de genre, à des objets interactifs et à des actions inédites. En déstabilisant l’être installé dans une stase identitaire et en restant le même, l’être en vient à considérer l’hybride comme un intrus , un danger ou un virus. Ce qui produit une chasse à l’étranger, au mutant et au monstre afin de maintenir le corps social dans ce qui serait sa pure identité. [...] "

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