Hybris



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Extrait de la nouvelle parue dans la revue papier

"(...) Aussi vite que j’ai pu, j’ai plongé vers le sol en glissant le long des pylônes. Juste assez vite pour voir une Pelletueuse trancher un adversaire et fuir. Étendu sur le flanc, un Mécaïman plisse les yeux tandis qu’à la hauteur de son nombril, le tronc coupé en deux révèle un moteur logé entre les hanches, qui hoquète et patine. Je tire pour abréger sa souffrance. Les yeux mi-clos, la créature se fige dans une teinte gris métal du meilleur effet.
—    T’as pas complètement perdu la main, mon petit Anje, articulè-je tout haut, pour me rassurer.
—    Tuer des blessés n’a rien de noble, chasseur !

La voix vient de la fonderie. La sensation d’avoir pris du 380 volts dans la colonne vertébrale, tellement je tremble. Qui a parlé ? Quoi ?

J’agrippe mon chalumeau main gauche et ma torche main droite et j’avance dans le long couloir qui mène à la fonderie. Silence massif. Au fond, je devine la cuve du haut-fourneau, à ma droite l’atelier et à ma gauche, le plancher de coulée, avec la rigole, où il est si facile de chuter.
—    Approche, chasseur ! me dit la voix.
Le bruit d’une hélice me fait lever la tête. Un moteur me frôle et repart vers les hauteurs de la Halle, un autre fonce en piqué sur moi, je l’esquive de justesse. À la façon d’une batterie de DCA, je m’arqueboute et braque le faisceau de ma torche dans l’enchevêtrement des poutres et des tuyaux. Des ULM ? Non, des corps de femme soudés à des moteurs d’avion et prolongés d’une hélice, qui volent erratiquement et m’attaquent. Je pousse le cran de la torche et tire à la parade. Cinq fois, dix fois…
— Prends ça !
Le bloc, céramifié en plein vol, tombe en vrille sur le sol de brique et y éclate dans un boucan de poterie fracassée. Je n’ai pas le temps de savourer qu’un insecte à type pique — corps de frelon énorme et corne — me charge en sprintant sur ses pieds humains. Jaillit derrière lui deux espèces de motos baroques conduites l’une par une femme sans tête, armée de défenses d’éléphants, l’autre par un centaure à corne de buffle, au sexe dressé, qui fonce sur sa roue avant qu’on croirait chipée à un wagonnet. Je dégaine et les trois monstres viennent rouler à mes pieds, cuit à 1300°C par ma décharge de photons. C’était très limite. La trouille monte. J’ai envie de calter. Deux mutants à carapace de tortue sortent de l’atelier et roulent sur moi. Pas eu le temps de recharger la batterie — je tire mais le flux est trop faible et la première tortue, lancée sur ses quatre roues, m’assène un coup de burin dans les tibias, je hurle de douleur et chute sur les genoux. C’est pas cassé —

J’ai violemment froid, d’un seul coup. Le choc. Je ne cherche pas à bouger, seulement à recharger la batterie de ma torche à coups de moulinets maladroits. Les tortues qui m’ont attaqué ont fini leur assaut dans la rigole de coulée et gisent sur le dos, la mécanique à l’air. Une métaphoreuse avance vers moi, sa drille en rotation. Désespérément, j’essaie de la cuire, mais je prends un coup de foreuse dans l’épaule avant de réussir à immobiliser la pièce, qui s’écroule sur le côté, intacte. Éparpillés sur le plancher de coulée, j’ai désormais une dizaine de cadavres, des sculptures en céramique, cuites à point, intègres, qui feraient un malheur dans n’importe quel musée d’Europe. Si seulement j’arrivais à me relever et à les poser sur le chariot que je vois rangé contre le mur, là-bas ; si seulement j’arrivais à pousser ce chariot sur les briques défoncées et à le pousser encore dans la neige fraîche, jusqu’au truck…
— C’est l’heure ! me dit la voix, qui semble maintenant tomber directement du ciel.
Je me redresse sur une jambe, puis sur l’autre et là, j’entends le bruit caractéristique du coke qui dégringole du haut du gueulard dans la cheminée de la cuve. La soufflerie se met aussitôt en marche et la chaleur monte, monte… Je m’approche, en boitant, du creuset, la chaleur me fait un bien fou, j’approche encore et… La gueule d’un crocodile jaillit d’un bassinet en fonte et me mords à la nuque —

Combien d’heures ai-je perdu connaissance ? Une ? Deux heures ? C’est la brûlure intense du four qui m’a sorti du coma. À trois pas de moi, il y a une chose, de forme humaine, qui perce le bouchon d’argile avec une perche à oxygène. Ça y est, la coulée de fonte sort du creuset et se déverse dans la rigole, sa surface secouée de flammes. Du feu pur, d’un orange liquide inouï, de la lave à 1500°C qui roucoule dans la tranchée de brique réfractaire et l’inonde. Je suis fasciné.
— C’est beau, n’est-ce pas ?
C’est la même voix que tout à l’heure mais tout près désormais, à trois pas. Un Golem ? Il enchaîne :
—    C’est ici que tout naît… C’est le sang du monde, qui nous crée tous. L’Orange Sang. Le feu liquide qui a fait notre Terre. La Magmatrice…
—    Qui êtes-vous ?
—    Regardez bien ce qui va se passer…
Le Golem me désigne d’un bras la coulée continue et durant une seconde, j’aperçois sa tête inhumaine mangée par le cuivre d’un Hélicon. Il s’en sert aussitôt pour sonner un appel — comme une charge — à fendre les os.
De toute la fonderie, ses caches et ses ombres, ses bas-fonds comme ses hauteurs, roulent, volent et marchent des créatures hybrides, qui viennent vers nous, inexorablement… Pendant quelques secondes, je me dit que c’est la fin… J’ai tort. Car les hybres sont littéralement aimantée par la puissance de la coulée qui coupe désormais la fonderie en deux, comme une rivière primordiale. Elles viennent toucher et sentir, tremper la main ou la trompe, la corne, le bout d’une roue… Elles viennent boire dans le lit du magma, à même l’acier sauvage… Et aussitôt leur corps s’illumine de l’intérieur, d’un orange vibrant, comme si leur chair de terre et d’acier se ressourçait dans la lave, reprenait grain et texture, y trouvait une nouvelle, une ultime retrempe.
Des buffles mécaniques se jettent carrément dans la coulée, des mécaïmans s’immergent — c’est comme un styx à l’envers d’où tout pourrait ressortir vivant et refondu, inoxydable désormais, rincé d’acier en fusion et de laitier.
—    Vous appréciez j’espère, en homme de l’art…
—    Oui.
—    Apprécier n’est rien. C’est participer qui compte.

La nuance de menace, je ne l’ai pas saisi — pas assez tôt en tout cas. Pas plus que je ne l’ai vu épauler son arme. Car la seconde d’après, il pointe sur moi la chaîne d’une tronçonneuse, hérissée de dents humaines ! Il me demande :
—    Vous savez comment j’appelle cet hybre ?
—    Non…
—    La déforestatrice. Mais elle ne coupe pas que des arbres…

Des moments qui ont suivi, je ne me souviens quasiment rien. Le Golem a démarré la tronçonneuse, il m’a tranché l’avant-bras comme il aurait scié du lambris et avant même que je hurle, j’avais le coude sectionné qui trempait dans la lave en fusion et cautérisait.
—    Tu es des nôtres maintenant, chasseur ! (...)"

Suite de la nouvelle dans la revue papier.

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