La prothèse et le sportif : du dopage comme résistance à la domination des stades


Extraits de l'article paru dans la revue papier

"Le sport moderne naît au XIXe siècle en Angleterre, et la terre des stades d'outre-Manche est la même que celle qui fit pousser le libéralisme et l'industrialisation. « La naissance du sport est donc corrélative du capitalisme comme ensemble spécifique de rapports sociaux et d'institutions ; l'histoire du sport s'inscrit totalement dans le développement du capitalisme, tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle internationale […] ; le sport actuel est un sous-système du système capitaliste », écrit Jean-Marie Brohm. Faut-il s'étonner que le sport cherche à accroître toujours et encore plus les performances, à optimiser le rendement des sportifs, à améliorer les corps, à créer une nouvelle race d'hommes ?
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Pourquoi, si le sport est un précipité assumé du capitalisme, s'efforce-t-on de condamner ce qui le caractérise le plus, de chasser toute amélioration biologique ou technique ? Pour Georges Vigarello, ce serait parce que le sport dessine une « contre-société idéale, un espace collectif organisé, identique au nôtre, mais promu en exemple, garantissant les plus précieuses valeurs de nos sociétés : l'égalité des chances, l'impartialité des arbitres, la morale des acteurs ».
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Voulant sauver sa mythologie égalitaire, démocratique et méritocratique à tout prix, on traque dans le sport sans relâche tout manquement moral, toute tricherie, toute transformation de l'humain. Le dopage et les améliorations techniques, rendues pourtant possibles par la seule logique du « dépassement de soi », font figure de corps étrangers, de « saletés » morales incrustées dans le corps et les corps sportifs qui se doivent d'être exemplaires, toujours plus purs, au point que leur prohibition incarne parfois, d'après Isabelle Queval, une forme de « pureté dangereuse » presque totalitaire. Les stades apparaissent comme des terrains où s'expérimente moins la production d'un « homme nouveau » que la construction utopique d'un ordre purement méritocratique, légitimant la mise hors-jeu de toute transformation de l'humain. L'archipel du sport désigne moins celle du docteur Moreau que celle de « W » décrite par Perec.
Mais sur quoi repose plus fondamentalement cette exclusion des transformations ? C'est que le transhumain bouleverse le rapport entre les aptitudes du corps et le travail fourni pour les développer.
Le devenir dans les sports d'endurance est ainsi déterminé par le patrimoine génétique : si deux vrais jumeaux (monozygotes) possèdent des valeurs de VO2 max similaires, celles de deux faux jumeaux (dizygotes) sont beaucoup plus dispersées, et celles de deux frères peuvent ne plus du tout présenter de corrélation. Le génie sportif n'est ainsi que partiellement héréditaire : pas de caste se transmettant des privilèges de génération en génération, mais simplement une place occupée dans la hiérarchie sportive fixée pour une bonne partie même avant la naissance.
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Ce qui fonde la supériorité sportive est un privilège de naissance partiellement héréditaire, le sport constituant une sorte d'aristocratie fondée en premier lieu sur l'iniquité de la naissance. La nature distribue en toute injustice les talents sportifs, permettant à quelques happy few d'accéder aux sommets des podiums, condamnant les autres à les applaudir et à les féliciter d'y être, bien que leur mérite moral ne soit que très réduit : pour en arriver là, ils auront eu moins à travailler qu'à se « donner la peine de naître, et rien de plus », comme l'écrivait Beaumarchais. Ce caractère aristocratique du sport fut très tôt remarqué par certains auteurs. Certains pédagogues, comme Compayré dès 1891, doutaient que le sport puisse être éducatif pour cette raison ; dans les années 1920, Georges Hébert, grand théoricien de l'éducation physique, s'opposait brutalement au projet sportif et proposait en remplacement sa « méthode naturelle », censée être davantage démocratique.
Pierre de Coubertin célébrait au contraire cette dimension aristocratique du sport. Dans sa Pédagogie sportive publiée en 1927, il remarquait, premièrement, que dans le sport les différences sociales laissent inchangé le talent sportif des participants,     au point que règne, en droit, un parfait égalitarisme social dans les stades. Mais deuxièmement, les hommes ne combattent pas pour autant à armes égales : les inégalités sociales sont laissées aux vestiaires, mais pour laisser la place aux inégalités naturelles, où le plus fort règne impitoyablement sur les plus faibles. Néanmoins, troisièmement, ces inégalités naturelles sont surmontables par le travail : en s'entraînant mieux et plus, il est possible de triompher du mieux né. Cependant, quatrièmement, demeure une limite infranchissable à l'amélioration de l'individu par son travail, une barrière par dessus laquelle il sera impossible de sauter, si bien que les privilèges de naissance de départ réapparaissent. Quelle leçon en tirer − leçon que Coubertin appelle à méditer ?
Elle est que le sport fait plus qu'écarter les inégalités sociales au profit des inégalités naturelles ; il entretient aussi l'espoir que l'on puisse les surmonter par le travail ; il permet même qu'elles le soient jusqu'à un certain point ; cependant, il parvient à maintenir l'ordre naturel de départ qui n'est pas fondamentalement bouleversé par les efforts fournis par chacun. La fameuse leçon du sport est ainsi d'apprendre à accepter les inégalités de naissance tout en appelant à travailler le plus possible pour les estomper sans pour autant les gommer ; accepter un ordre naturellement inégalitaire tout en entretenant l'illusion que le travail puisse naturellement y remédier, alors qu'il n'en est rien. Cette dialectique permet de garantir l'ordre hiérarchique, mais dans le même temps d'inciter chacun à travailler le plus et le mieux possible, le sport aboutissant au final à la production de sujets travailleurs, performants et dociles.
Le transhumanisme subvertit alors l'aristocratie sportive en soustrayant à sa domination ceux y ayant recours. Lorsque le travail a permis au capital humain d'un sportif d'atteindre sa limite maximale sans pour autant lui permettre de dépasser celle des autres, il ne reste que peu de solutions : soit se résigner à accepter l'ordre inique imposé par « l'inexorable nature » ; soit recourir à d'autres procédés, parmi lesquels le dopage et la technique, qui tous deux agissent directement sur le capital humain. L'ensemble des moyens permettant le développement du capital humain par autre chose que le seul travail recouvre ce que les institutions désignent usuellement par le terme de « triche ».
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Le matériel finit lui aussi par obéir à cette logique, perçu comme incorporé au corps humain. En changer pourrait être monstrueux : ce serait comme tricher avec la nature. Inventé au début du XXe siècle, le vélo couché offrait des avantages bien supérieurs aux vélos traditionnels. En 1932, avec le « vélocar » mis au point par Charles Mochet, « cet engin de construction très fruste, pesant vingt kilos, un cycliste quelconque a accompli le tour de Longchamp en 4'55'' égalant ainsi les meilleures performances des spécialistes », rapporte le journal Match l'Intran. Mochet propose alors à Francis Faure de courir avec. Les résultats sont sans appels : il parvint en 1933 à battre le record de l'heure vieux de vingt ans en l'améliorant de près de 2 kilomètres. « Du coureur moyen qu'était Francis Faure, la bicyclette à pédalage horizontal a fait le détenteur du record du monde le plus envié, celui de l'heure sans entraîneur. Il était donc prouvé que la nouvelle bicyclette permettait à un coureur ordinaire de devenir un grand champion », lit-on dans Match l'Intran.
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Le transhumain, déplorable développement du sport contemporain ? Conséquence funeste mais nécessaire des contradictions sportives ? En fait, la transhumanisation sportive peut apparaître moins comme un symptôme de la soumission à un système d'oppression que comme une réaction de résistance des dominés à l'égard de celui-ci ; leur refus de se soumettre à l'ordre arbitraire régnant dans les stades, les sommant de rester à cette place qu'on leur dit mériter en raison de leur supposé manque de travail. « Derrière la volonté, le courage et autres vertus cardinales du champion que l'on met systématiquement en avant, il y a surtout une exploitation des inégalités biologiques à des fins de domination », écrit le généticien Axel Kahn. (...) "

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