Du multiple dans les sociétés de communication

  • warning: Illegal string offset 'data' in /var/www/vhosts/revue-chimeres.fr/httpdocs/drupal_chimeres/includes/tablesort.inc on line 110.
  • warning: Illegal string offset 'data' in /var/www/vhosts/revue-chimeres.fr/httpdocs/drupal_chimeres/includes/tablesort.inc on line 110.

(Tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"[...] Pour comprendre le régime de l’hypermobilité qui caractérise de plus en plus les circuits du capital, nous pouvons parler, à partir de Deleuze, d’un capitalisme à « rotation rapide ».  Les systèmes fermés des disciplines opéraient – et opèrent encore, puisque l’on ne passe pas une fois pour toutes à un autre régime – avec le mécanisme le plus simple d’exploitation, qui consiste à investir un minimum dans la production et les salaires et à obtenir le maximum de bénéfices. Le capitalisme actuel en fait autant, mais la notion de « bénéfice » s’est sophistiquée. L’entreprise moderne et dynamique a ses atouts pour obtenir un retour rapide. Par exemple, comme le montre Sennett, une entreprise peut se désorganiser totalement en tant qu’institution afin de devenir attractive pour les investisseurs et valoriser ses titres dans le marché de capitaux . Sennett utilise l’expression de « capital impatient », empruntée à Bennett Harrisson, pour décrire cette recherche de résultats à court terme. Il remarque que les entreprises telles que Sunbeam et Enron sont devenues « corrompues » ou « dysfonctionnelles » en essayant de se faire une « beauté institutionnelle » pour la présenter aux nouveaux investisseurs. Les employés sont durement atteints par le désordre et, du point de vue institutionnel, cette orientation fait des ravages – mais le gain immédiat, dans cette logique, compense les désastres. Dans ce type de capitalisme, la capacité à innover génère des dividendes. Cette forme de gestion de l’entreprise moderne semble dangereusement se propager au-delà et contamine les administrations publiques en général ainsi que, dans une certaine mesure, les universités. Cette croyance au renouveau comme valeur en soi est un attribut de l’entreprise qui se généralise et marque la nouvelle situation stratégique dans laquelle le pouvoir s’exerce à travers le changement.

Dissémination des réseaux

La nouvelle forme de matérialisation de la richesse dans le capital financier – impatient, lisse/strié, flexible – a besoin des circuits multiples pour sa comptabilité. Dans le domaine de l’art et de la connaissance surgissent de nouveaux impératifs apportés par le régime des réseaux, surtout sous la figure de l’interaction .

John Marks explore la croyance – caractéristique de ce qu’il appelle, à partir de Jordan, « l’imaginaire virtuel » – selon laquelle la dissémination de l’information dans le réseau mondial d’ordinateurs serait, en soi, un phénomène positif . Le cyberespace produirait de la transparence dans les rapports sociaux et ouvrirait la possibilité d’une « cyberdémocratie ». Marks démontre de quelle manière la cybernétique créée par Norbert Wiener émerge en partie comme une réponse aux horreurs de la Seconde Guerre Mondiale et aux régimes totalitaires tels que l’État soviétique. Constater que beaucoup de ces régimes dépendaient du secret aurait contribué à la construction de la croyance selon laquelle la transmission de l’information serait en elle-même bénéfique.

John Marks observe que le projet d’une société organisée autour de la communication se construit sur un « modèle informationnel monde ». Dans ce contexte, la grande crainte est l’entropie et le bruit dans les systèmes de communication. Les découvertes des lois générales de la communication devraient, à leur tour, assurer que l’humanité survive à une tendance naturelle au désordre. Ainsi, outre un modèle technique, la cybernétique est, selon Marks, « une utopie sociale et communicationnelle  ».

Wiener, Shannon et Weaver ont cherché à établir des lois générales et naturelles de transmission de l’information qui s’appliqueraient aussi bien à des systèmes technologiques que biologiques. Il y a une convergence, remarque Marks, entre la technologie et la biologie. Le vivant peut être vu comme un encodage de standards informationnels. La biologie moléculaire a contribué à cette idée lorsqu’elle a découvert l’ADN, la structure fondamentale de la vie, et qu’elle l’a conçu comme un code informationnel, le « code génétique ». Se construit la croyance selon laquelle le vivant peut être dématérialisé en standards d’information – Marks rappelle le pari de Wiener affirmant qu’un jour il serait possible de télégraphier un être humain.

À l’avènement de l’Internet, la perspective de l’utopie communicationnelle et l’idée que l’information nous permettrait de transcender le corps se sont renforcées . Dans le cadre de cette problématique, il est intéressant d’observer à quel point notre époque est marquée par la production d’une loquacité vide. Celle-ci ne se passe pas que sur les réseaux, où il existe d’autres types d’expression. Aujourd’hui, nous sommes constamment incités à nous exprimer, à entrer dans les circuits de l’opinion. Les enquêtes, les appels téléphoniques aux émissions de télévision, ainsi que les blogs ou le réseau Twitter sont autant de moyens qui rabâchent les opinions de leurs auteurs, ce qu’ils ont fait ou sont en train de faire. L’impératif de l’expression entraîne une espèce de trop-plein, et ce qui est dit importe peu, les affirmations les plus vigoureuses perdant même leur potentiel pouvoir de résistance. Tout semble n’être dit que pour être consommé. 

Tous ces effets prennent place dans le contexte d’un grandiose apparat de connexions à distance où l’impératif est certainement de nous insérer dans des répertoires d’inscription. Dans le réseau d’ordinateurs, le nouveau type de contrôle en régime ouvert se réalise amplement. Nous  aurons plus de chance de faire un usage détourné et vigoureux de ces nouveaux systèmes, lorsque nous aurons dépassé le registre de l’enthousiasme et de l’adhésion immédiate. [...] "

Fichier attachéTaille
caifa.jpg175.31 Ko