Fukushinobyl, l'impossible catastrophe

Même si l’on passe outre les cadres sociaux, historiques, politiques, économiques et culturels dans l’évaluation des conséquences de Tchernobyl et de Fukushima, il n’en demeure pas moins que leur point commun (le nucléaire) risque à son tour d’atteindre son point de dislocation, d’être confronté à sa propre catastrophe, pour reprendre l’analyse de René Thom4. Le nucléaire court en effet le danger de glisser du pavois où il a été hissé : celui, militaire, d’ultime protection contre l’ennemi ou celui, civil, de recours à la limitation de l’effet de serre. Sans omettre la charge politique qui organise ces deux objectifs parés des vertus de la démocratie moderne et de la protection de la planète, il n’en demeure pas moins que leur mise en oeuvre souffre d’une réflexivité menaçante car l’arsenal nucléaire accumulé peut détruire plusieurs fois la planète et le processus d’exploitation industriel nucléaire engendre des pollutions que la technique ne peut que contenir. Cette réflexivité est somme toute logique, si on suit Paul Virilio, qui analyse le principe accidentel comme étant la conséquence inhérente de l’invention elle-même : le nucléaire est donc confronté normalement à son accident. Mais il est possible d’aller plus loin dans l’analyse. Ainsi selon Thom, la catastrophe relève de la discontinuité entendue comme rupture entre le présent et l’attendu : la catastrophe est une crise qui dégénère. Pour lui, la catastrophe n’agit pas de manière indifférenciée lorsqu’elle touche l’individu ou l’espèce. Ainsi, lorsque la situation de catastrophe reste au niveau du psychique et de l’individu, ce dernier a le temps de réagir et de s’adapter, au moins relativement, avant que la situation n’engage ses dimensions physiologiques et physiques, alors que pour ce qui concerne l’espèce, si la relation que celle-ci entretient avec son biotope « entre en catastrophe » alors c’est l’espèce entre en crise dont elle ne sortira que par un choix qui relèvera de la « mutation » en tant qu’évolution discontinue qui n’est en rien exceptionnelle : « N’importe quelle discontinuité dans les phénomènes est une catastrophe. Le bord de cette table, là où le bois devient de l’air : c’est une surface de séparation, c’est un lieu de catastrophe. La catastrophe est donc permanente, nous n’en avons pas conscience ». La confrontation à la catastrophe est donc constitutive de notre état d’individu. Mais comment son hypothétique impossibilité se constitue-t-elle ?