Un goût équivoque pour la vérité

DANS L’HOMME SANS QUALITÉ, Musil décrit le sourire dans la barbe des savants qui écoutent parler les illustres beaux esprits invités par Diotime. Sourire qui leur montait comme chatouillement le long des jambes, lesquelles ne savaient plus trop quoi faire, et finissait par échouer sur leur visage sous forme d’étonnement bienveillant. Chez ces hommes pourtant, note Musil, grondait, comme le feu sous le chaudron, une certaine tendance au Mal, qui n’est rien de moins et rien de plus que le plaisir de tendre un crocs-enjambe aux idéaux pour les voir se casser le nez.

Jouissance de découvrir que la lune tombe, que le noble et éternel mouvement des astres répond à la même loi que la dernière des pommes. Les vertus qui permettent la découverte, absence de tout scrupule traditionnel, courage, plaisir de détruire autant que celui d’entreprendre, exclusion de toute considération morale, marchandage patient des moindres bénéfices, attente tenace sur le chemin qui mène au but, respect du nombre et de la mesure qui est l’expression la plus aiguë de la défiance à l’égard de toute imprécision : ce sont les vieux vices des chasseurs, soldats et marchands. Le sourire dans la barbe des savants est-il réductionniste ? À mon sens, c’est là une question qui n’est pas dénuée d’intérêt. Car il s’agit de savoir s’il est possible de distinguer la secrète perversion qui, au nom de l’amour de la vérité, donne sa volupté à cette constatation que l’homme se compose de huit ou de neuf dixièmes d’eau, ou à l’explication de la liberté morale du caractère comme appendice automatique du libreéchange, du réductionnisme au front obtus qui ramène le singulier au particulier, qui n’accepte de problèmes que ceux qui peuvent se résoudre à un cas d’application d’une loi générale. Je dois avouer que m’horripilent beaucoup de protestations anti-réductionnistes. Celles qui répondent au « ne que » par « on ne peut tout de même pas », celles qui plaident pour un respect qui laisse les « choses » intactes et conserve les ressemblances et les dissemblances établies. Lorsqu’il s’agit des sciences dites « dures », il est souvent compliqué de faire la différence entre l’analyse corrosive et la négation réductrice. Combien de physiciens, de biologistes au travail piègent, rêvent, calculent les circonstances qui leur permettront d’extraire la petite différence à laquelle est accroché leur raisonnement, combien, discutant autour d’un tableau couvert de signes et de flèches, deviennent électron, bactérie ou trou noir, et puis, dès lors qu’il s’agit d’expliquer, procéderont par une réduction censée forcer l’assentiment, montreront un monde qui impose comme déduction auto-évidente le dispositif de solution qu’ils ont inventé. Contexte de la découverte et contexte de la justification, ont conclu certains philosophes, ceux-là même, malheureusement, qu’intéresse précisément la possibilité de discuter droit, légitimité, validité avec le scientifique enfin devenu sérieux.

Deux sens assez différents d’« analyse » coexistent dans les sciences de la nature dites dures.

Il y a l’analyse combinatoire, et l’analyse chimique. A priori, on pourrait croire que c’est la même chose : de toute façon, il s’agit de décomposer, de chercher à identifier les éléments constituants. Ne parle-t-on pas d’ailleurs de « combinaison chimique » ? Mais l’analyse combinatoire présuppose l’identité interchangeable des constituants. Par exemple, dans le cas de l’interprétation probabiliste de l’état d’équilibre thermodynamique, toutes les configurations possibles de molécules sont définies comme également probables a priori. Ces différentes configurations moléculaires pouvant être classées selon certaines propriétés de l’ensemble défini autrement (en termes de pression, température, etc.), le décompte des configurations correspondant à tel état global permettra de lui donner son poids de probabilité. Toute la démarche implique non seulement l’indiffé-rence des possibles entre eux (ils sont tous également probables a priori), mais aussi l’indifférence du calculateur par rapport à celui qui se « réalisera » : la très écrasante majorité des configurations moléculaires « reviennent au même », correspondent à un même état global qui est l’état d’équilibre. Dans d’autre cas, comme par exemple dans la mise en scène expérimentale qui a permis à Crick et Brenner de conclure que le code génétique impliquait des triplets adjacents, la combinatoire est un peu différente : elle permet de cerner progressivement celui des possibles qui est effectivement réalisé. Mais de toutes façons, tous les possibles ont été préalablement identifiés, tous sont indifféremment réalisables a priori, qu’ils se réalisent tous indifféremment ou qu’un seul soit « le cas ». Par contre, le chimiste qui analyse ne peut associer et dissocier qu’en transformant. Depuis qu’on entend parler de chimie, on entend parler d’affinité, le contraire de l’indifférence des possibles. Toutes les combinaisons ne sont pas possibles, et pour réussir à décomposer un corps, il faut procéder à un calcul de puissance, il faut trouver un réactif qui ait une affinité supérieure à celle qui unit les constituants de ce corps. On ne dissocie pas sans associer, on n’analyse pas sans synthétiser. La vieille question des alchimistes : qu’est-ce qui fait que de l’or est de l’or : doit s’entendre : de quoi l’or est-il capable ? Quant à l’élément chimique, celui qui « entre » dans les combinaisons, c’est quelque chose d’abstrait, qui ne ressemble pas aux corps qu’il compose, qui se différencie non par des propriétés substancielles, mais par les agencements auxquels il est susceptible de participer. De Venel, au XVIIIe siècle, à Mendeleiev, au XIXe, la même supplique : ne confondez pas le corps et l’élément, n’imaginez pas l’élément à la ressemblance du corps simple. Venel disait, il est parfaitement concevable que l’élément n’ait pas de poids, que le poids soit seulement une propriété du corps, une de ces propriétés que voient les physiciens, mais aussi « l’âne et le bœuf » au front obtus, et dont les physiciens s’entêtent à revêtir les petits corps mûs et figurés dont ils combinent le monde. Nous avons un peu oublié tout cela. L’énigme quantique a réconcilié physiciens et chimistes. Non, l’atome d’hydrogène ne ressemble pas à la molécule d’hydrogène, il ne ressemble à rien de ce que les bœufs et les ânes, ou les physiciens, voient. Mais ce sont les physiciens qui ont inventé l’équation de Schroedinger, et sont censés avoir révélé aux chimistes confus que leurs atomes n’étaient en vérité pas des petites boules munies de crochets… L’art du chimiste m’intéresse. Il est de corrosion et de production. Il ne laisse rien intact, mais il ne peut détruire par négation abstraite, seulement par mise en rapport de puissances. Il y a des liens entre le travail de ceux qui produisent des particules élémentaires dans les accélérateurs d’aujourd’hui et les chimistes d’hier qui réunissaient des réactifs, des conditions de température ou de pression capables de produire des corps simples qui jamais dans l’Univers, ou en tout cas sur la terre, n’avaient existé comme tels. L’art du chimiste m’intéresse parce qu’il met en jeu des puissances et non la maîtrise abstraite qui permet la mainmise sur les possibles équivalents.

Au XXe siècle, on parlait d’équivalents chimiques mais l’équivalence dont il était question n’était pas la garantie d’une substituabilité de principe, c’était le récit-bilan, relatif à des agencements technico-expérimentaux, des cas où le passage avait été assuré, où l’on avait réussi à associer, à substituer, à produire en quantités déterminées. Que l’on lise, dans n’importe quel manuel de chimie organique, la description-récit d’une synthèse, et l’on verra les ruses, les chemins détournés, le marchandage serré sur les conditions de mise en œuvre d’un réactif, le profit tiré de la moindre propriété singulière de chacun des produits disponibles : toute la stratégie mise en œuvre pour réussir à substituer dans un corps chimique, certaines associations à d’autres. Les chimistes sont marchands, mais aussi chasseurs. Le tableau de Mendeleev est une carte. Je pense que la « méta-modélisation » à laquelle nous convie Félix Guattari a quelque chose à voir avec la pratique des chimistes, et qu’en cela elle retrouve une lignée problématique qui est celle de l’ontologie. Il ne s’agit pas, évidemment, de mettre ensemble, de faire réagir, d’associer, de dissocier, des corps chimiques. Il s’agit de nos modèles, de ce qui nous sert à penser, à mettre en ordre. Il s’agit d’expérimenter avec les concepts, non pas de nier abstraitement, pas non plus d’articuler les points de vue dans une grande synthèse globale d’où ils deviendraient déductibles, mais de faire la carte de ce dont ils sont capables, des circonstances où ils deviennent pertinents, et cela, par référence à d’autres éléments abstraits qui jamais ne seront isolés, qui ne ressemblent pas aux agencements qu’ils produisent. Corrosion sans négation, qui ne fonde pas, comme l’analyse combinatoire, sur un champ de ruines, mais détruit et invente du même mouvement.

Et l’absence de scrupule traditionnel, la ténacité, la défiance à l’égard de toute espèce d’imprécision, le plaisir de détruire autant que de construire, ces vieux vices des guerriers, chasseurs et soldats sont ici aussi transposés dans le domaine intellectuel et métamorphosés en vertus. Il faut s’imaginer Guattari souriant dans sa barbe. Or, Guattari sourit moins en écoutant les beaux esprits humanistes – ceux-là ont assez fait sourire, la chose est devenue quelque peu lassante – que les « scientifiques » eux-mêmes. Le grand idéal humain auquel il a le ferme projet de faire un crocs-en-jambe s’apparente au réductionnisme scientifique, l’obstacle à rencontrer est le système des équivalents, et cela dans tous les domaines. Question de méthode : prendre par priorité les représentations issues du rêve, de l’art, des sociétés archaïques ; construire une cartographie des formations de l’inconscient qui n’ait pas de prétention scientifique. Les vices-vertus de la science retournés enfin contre elle-même, contre la solennelle prétention au sérieux, à la maîtrise de ce qui est, une fois pour toutes, possible à partir de la combinaison d’éléments conçus à la ressemblance de ce dont ils doivent rendre compte. Qu’adviendrait-il, demande Musil, si l’on se décidait à faire l’expérience : qu’on se sentît tenté de révéler publiquement ce goût équivoque de l’homme pour la vérité et ses parasites, misanthropie et satanisme, et qu’on allât même jusqu’à l’introduire avec confiance dans la vie ? Nous savons à tout le moins ce qui, dans le champ de la pensée philosophique, advient lorsque ce goût équivoque prend une puissance assez grande pour s’adresser aux dissemblances les mieux établies, les plus respectables, pour se donner la règle rigoureuse de ne pas ratifier les partages raisonnables du sens commun. Chez Leibniz le projet se pare encore de précautions et de subtilités qui peuvent réduire l’effet de scandale, mais il se donne de manière explicite, à la manière d’un programme, dans Process and Reality de Whitehead : créer les catégories cohérentes nécessaires et suffisantes qui permettent de comprendre de la même manière tout ce qui existe, qu’il s’agisse de ce que nous appelons un électron ou de ce que nous appelons un penseur. Rigueur du projet, logique et cohérence des catégories. La philosophie cartésienne, explique Whitehead, se fait vertu de son incohérence : rien n’empêche de penser un monde uniquement corporel, ou uniquement mental. Même l’introduction des modes spinoziens souffre d’un certain arbitraire. Il faut donc que les notions primaires qu’articule le schème catégoriel ne prennent sens qu’à travers cette articulation, qu’aucune ne soit pensable isolée, ne puisse être tenue comme « causa sui ». Et, corrélativement, il faut que tout ce qui existe, décrit en termes de ce schème, tout ce dont le monde est « fait », soit, en ce sens, « cause de soi », de telle sorte qu’on ne puisse aller au-delà des entités actuelles pour trouver quelque chose de « plus réel ».

Dieu même, comme tout ce qui existe, est soumis aux catégories qui conviennent à l’électron ou au penseur. L’entreprise, forcenée, de Whitehead universalise l’invention et la jouissance équivoque de Galilée et Newton lorsqu’ils réussirent à penser que la lune ne cesse de tomber sur la terre à la manière d’une pomme. Comme eux, il se soumet à la contrainte la plus rigoureuse : il se donne une matrice théorique définie avec la plus grande précision, pour raisonner avec audace et avec la logique la plus extrême. Mais les schèmes des différentes sciences sont sélectifs, leurs champs confinés à des genres de faits bien définis. Le schème catégoriel de Whitehead a lui pour vocation de penser l’univocité obscurcie par cette sélection, et il implique une redéfinition critique de la portée de tous les schèmes spécialisés, quels qu’ils soient ; il n’a de compte à rendre à aucun, et surtout pas aux ressemblances et aux dissemblances acceptées, mais seulement à la totalité des expériences pensables, vivables, concevables. Dissoudre les dissemblances et les oppositions, certes, mais sans négation abstraite. Whitehead : « Philosophy destroys its usefulness when it indulges in the brilliant feats of explaining away » (Process and Reality, ch. I, sec. VI). Avec des accents qui relèvent d’une autre tra-dition, c’est, je crois, l’exigence que Guattari définit pour la méta-modélisation. Et bien évidemment l’un des problèmes communs à la cosmologie whiteheadienne et à la cartographie des formations de l’inconscient est la représentation maîtresse de l’expérience humaine dans la tradition philosophique : ni la pensée, ni la conscience, ni la perception sensible du sujet classique ne peuvent être prises pour point de départ de telle sorte que le schéma catégoriel serait « fait pour » les déduire. Car ni la perception, ni la conscience, ni la pensée ne peuvent caractériser l’électron, sauf à tomber dans le piège d’un pan-psychisme sans beaucoup d’intérêt parce qu’il serait sans rapport rigoureux avec ce que nous savons d’autre part de l’électron en question, et parce qu’il surchargerait à tel point le schème catégoriel de propriétés familières que la solution du problème de l’articulation entre expérience humaine et monde matériel deviendrait triviale. Qu’est-ce qui existe ? Finalement, quoiqu’il ne le dise pas de cette manière, ce qui existe, chez Whitehead, ce sont des problèmes, l’existence est un processus de résolution de problèmes, le schéma catégorique est le dispositif à partir duquel se donne et se construit le problème dont l’entité constitue le processus de solution. Philosophie de la répétition puisque toute solution non seulement est partiale (et non pas partielle), mais ne fait que poser de nouveaux problèmes. « The many become one, and are increased by one » (Process and Reality, chap. II, « Category of the Ultimate »).

Le 10 mars 1981, Félix Guattari entretenait ses auditeurs de la phénoménologie, de la zoologie et de l’éthologie des problèmes. « Il faudrait, en somme, avoir une conception virale des problèmes : quelque chose qui peut faire souche, muter, quelque chose qu’on peut transporter de toutes sortes de façons », disait Guattari. Je crois que c’est en ce sens étho-écologique que Whitehead a pu parler de sa cosmologie comme d’une « philosophie de l’organisme ». On pourrait aller assez loin dans la confrontation des deux schémas, que rapprochent a priori leur distinction du « donnant » et du « donné », leur caractère foncièrement atomique, et corrélativement, leur conception de la temporalité comme répétition. Comme le dit Whitehead, il y a un devenir de la continuité, mais pas de continuité du devenir. Ce qui me frappe surtout, c’est que la rencontre semble se faire sur les points les plus difficiles. Nombreux ont été les commentateurs de Whitehead à vouloir purger son schéma des « objets éternels », qui leur semblaient peu plausibles. Nombreux seront sans doute ceux qui voudront débarrasser le diagramme de Guattari des constellations d’Univers incorporels, qui relèvent, nous dit-il, de l’économie stoïcienne du mélange, et qui impliquent la consistance de tous les possibles actuels et virtuels. Impassibles, les objets éternels ne disent rien quant à leurs ingressions, ils sont en eux-mêmes indifférents aux actualisations particulières auxquels ils donnent lieu. Purs potentiels de détermination, ils ne peuvent être qualifiés par aucune, et doivent donc être conçus comme une multiplicité sans ordre logique, sans contraires, degrés ou oppositions. Mélange au sens stoïcien, réservoir éternel et infini de possibles. Il est toujours intéressant que deux pensées se rencontrent sur leurs points les plus difficiles. Par exemple, lorsque l’on se rend compte que la pointe la plus difficilement concevable de la philosophie de Leibniz – le monde constitué de monades sans portes ni fenêtres, déployant chacune sa propre loi autonome, petit monde clos où se traduit pourtant, de son propre point de vue, la totalité de l’Univers, sans perte ni oubli – rejoint la pointe la plus acérée et la plus abstraite de la formalisation de la dynamique, la théorie des transformations canoniques et la possibilité de traduire en variables cycliques, pseudo-inertielles, la description de tout système dynamique intégrable. Leibniz était peut-être plus théologien que physicien (lorsqu’il dissertait sur la liberté d’Adam, et Maxwell plus physicien que théologien lorsque, parodiant Hegel, il rimaille : « l’Univers est libre d’un pôle à l’autre. Réjouissezvous, étoiles – comme les dieux bénis vous courrez votre propre course »). Il reste que les contraintes propres du problème dynamique portaient la possibilité de penser un monde sans interaction, un monde où chaque point local est une fois pour toutes et intégralement la traduction du système global, de telle sorte que l’espace physique apparaisse comme plat. La rencontre sur les points les plus difficiles n’est pas, bien sûr, la garantie d’une pertinence qui échappe aux circonstances. Le seul fait que nous nous intéressions désormais aux systèmes dynamiques qui, justement, ne sont pas intégrables réintroduit la nécessité irrévocable de comprendre les interactions. Toute philosophie, dit Whitehead, subira sa déposition. Mais cette rencontre est, je crois, le signe qu’un ensemble cohérent de contraintes (il n’y en a pas tellement, de tels ensembles : la « coïncidence », ici, ne devrait pas surprendre) a été joué et accepté jusqu’au bout. Il faudra un jour essayer d’aller plus loin, faire travailler les deux systèmes, de Guattari et de Whitehead, ensemble, procéder à une confrontation acérée des fonctions et des logiques. Cela implique un gros travail, qui serait certainement très amusant. Mais je voudrais en venir ici à une tout autre question, celle du rapport à la physique. Guattari n’ambitionne pas, au moins de manière ouverte, une méta-modélisation de type cosmologique, comme celle de Whitehead. Ses références explicites sont les différents modes de la subjectivité humaine, et les modèles qui leur sont attachés. Pourtant, apparaît une référence, latérale mais insistante, à la physique loin de l’équilibre, et au travail de Prigogine en particulier. Sur un point, la rencontre avec la physique est triviale, non pas au sens où elle serait dénuée d’intérêt mais au sens où la possibilité de cette rencontre est comprise dans la définition du champ problématique : le schème devrait être, et, me semble-t-il, est, capable de traiter ce dont traitent l’histoire, la psychologie, la sociologie des sciences, c’est-à-dire ici des physiciens comme acteurs. Mais la référence se fait non à une production de savoir, mais à un contenu de savoir. Cette référence, me semble-t-il, peut se comprendre à partir de la notion même d’équilibre, notion abstraite mais foncièrement solidaire des procédures de mise en équivalence (l’équilibre dynamique entre forces « équivalentes », l’équilibre statistique calculable à partir de configurations équivalentes au sens d’équiprobables a priori). La physique « loin de l’équilibre » peut et doit se distinguer d’une physique générale des processus, alors même que l’équilibre permettait précisément de faire l’impasse sur la question des processus. Et cette distinction doit s’opérer de deux manières au moins. La première donne à cette physique une portée abstraite, la seconde la rapporte au contraire à la tradition à laquelle elle appartient. La portée abstraite, c’est-à-dire opérationnelle dans d’autres champs, c’est bien sûr la découverte de l’insuffisance des raisonnements fondés sur l’équivalence et de la nécessité de prendre en compte ce que l’équivalence est faite pour nier, la singularité. D’où résulte une mise en problème de ce que présupposaient les instruments de la physique d’équilibre : rapport du local au global, du macroscopique au microscopique, du possible au réel. La physique loin de l’équilibre ne nie pas le principe de conservation de l’énergie. Même si cela était possible, je ne crois pas que découvrir une non-équivalence soit un bon moyen pour cesser de se référer à l’équivalence. Le processus de diffusion de la chaleur ne contredit pas la conservation de l’énergie, mais celle-ci ne donne au processus en question aucun accès intelligible. De manière plus générale, dès que les circonstances ne permettent plus de négliger la logique des processus et de se limiter au calcul des états, doit être abandonné l’ensemble des fonctions d’état (énergie, potentiels thermodynamiques) dont la construction mettait en œuvre les principes d’équivalence et d’interchangeabilité indifférente. D’autres notions, par contre, prennent un sens nouveau. Ainsi en est-il par exemple de la notion de fluctuation. À l’origine elle est directement dépendante de l’interprétation combinatoire probabiliste dont j’ai parlé plus haut.

Toutes les configurations microscopiques sont censées se valoir, toutes sont également possibles. Mais celles qui correspondent à l’état macroscopique sont gigantesquement plus nombreuses que toutes les autres. L’analyse combinatoire ne conclut pas qu’un système restera à l’équilibre, mais qu’il fluctuera autour des valeurs moyennes qui correspondent à cet état : fluctuations insignifiantes, vouées à la régression. Or, la validité de l’hypothèse de l’équiprobabilité a priori des différentes configurations microscopiques, qui permet de faire l’économie des flux et des processus qui produisent ces configurations, lorsque, de présupposé elle devient problème, se révèle dépendre d’une hypothèse très particulière à propos des rapports entre le local et le global. Pour qu’elle soit valable, il faut et il suffit que toutes les micro-régions en lesquelles on peut, conceptuellement, diviser un système, puissent être considérées comme indépendantes les unes des autres. Autre manière de dire qu’une fluctuation, un événement local, restera sans conséquence. Mais manière de la dire qui peut être mise à l’épreuve. Et dans ce contexte, l’état d’équilibre n’est plus justifié par l’équivalence indifférente des possibles. Il est le cas singulier où cette équivalence peut être posée. Partout ailleurs, les corrélations entre micro-régions ne seront plus identiquement nulles. Au point critique de bifurcation, la notion même d’état moyen perd son sens ; la discrimination entre local et global ne tient plus ; les fluctuations peuvent atteindre le même ordre de grandeurs que les valeurs moyennes. Pas de théorie générale des processus, donc, mais cette question : dans quelles circonstances ces processus imposent-ils la prise en considération de « corrélations », dont la portée définira éventuellement un point de singularité ? Dans la mesure où « physique loin de l’équilibre » signifie mise en problème de la physique des équivalents du point de vue des singularités, elle est porteuse d’une question abstraite et peut servir de référence à d’autres entreprises : comment et par quels chemins se désamarrer de toute référence fondatrice à un système d’équivalents ? Il faut évidemment se garder de toute référence à la physique loin de l’équilibre qui prétendrait faire abstraction de la seconde manière dont cette physique se différencie d’une éventuelle science générale des processus. Ce serait le cas si, par exemple, quelqu’un prétendait que les structures dissipatives fournissent le moyen de penser la « mutation d’Univers » que constitue l’apparition d’entités à propos desquels le problème de la vie puisse être posé, et, pourquoi pas, de faire l’économie de toute référence aux « Univers ». Ce serait le cas si l’on voulait « interpréter » Guattari à partir des structures dissipatives. Le degré de pertinence de la théorie des structures dissipatives doit être évalué en relation avec la tradition où s’enracine cette théorie. Dans les cadres de la physique d’équilibre, où le second principe signifiait le nivellement des différences, l’apparition de la vie relevait, comme l’a parfaitement montré Monod, de l’événement, non pas au sens de mutation d’Univers, mais au sens de configuration contingente et arbitraire : anormale, au sens de la norme statistique, miraculeuse, au sens où l’on parle de miracle statistique. Mais que, à partir des structures dissipatives un tel événement puisse éventuellement être conçu comme reproductible parce qu’il n’opposerait pas la norme physique au pur fait contingent créateur de la biologie, n’implique pas du tout que ce qui surgit avec les premiers vivants soit pensable selon les catégories de la physico-chimie, fût-elle loin de l’équilibre. Ces catégories sont solidaires de dispositifs technico-expérimentaux qui assurent la pertinence exclusive dés termes théoriques articulés. La création d’une structure dissipative a un sens bien précis dans un système physico-chimique nourri et contrôlé par des flux. Son « évolution » n’a de sens que par la modification des paramètres de contrôle. De ce point de vue, la création d’un comportement collectif est le terme du problème. Or, ce problème n’est pas du tout celui des vivants, même pas des premiers vivants. Quels qu’ils soient, le problème ou les problèmes des vivants impliquent sans doute la production de tel ou tel comportement collectif (physico-chimique), voire l’invention d’un rôle de « variable de contrôle » pour certains flux. Mais ce ne sont là qu’éléments au sein d’un champ problématique nouveau, qui n’a aucun sens d’après les agencements technico-expérimentaux de la physico-chimie, un champ où se pose désormais la question nouvelle de l’évolution et de la reproduction de populations. Un problème implique l’autre sans du tout s’y réduire. Finalement, il me reste une question, la plus intrigante. Leibniz ne pouvait se passer de Dieu, on comprend pourquoi, et on comprend pourquoi, jusqu’à Einstein inclus, Dieu n’a cessé de hanter la physique, alors qu’Il a abandonné la physique loin de l’équilibre, dont les questions sont relatives aux agencements qui leur donnent sens. Mais Whitehead, apparemment, n’a pu se passer de Dieu, créature primordiale du devenir, appât érotique qui, répétitivement, détermine la « forme subjective initiale », propose le problème abstrait dont chaque entité construira la solution. Dans la mesure où la plupart de ceux qui ont transmis, commenté et réfléchi Whitehead sont des théologiens, la nécessité de cette hypo-thèse n’a pas été, je crois, assez rigoureusement mise à l’épreuve. Néanmoins, je dois poser la question : à quelles conditions, et à quel prix, Félix Guattari peut-il se passer de Dieu ?

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