Production de subjectivité

La crise des subprimes est une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie


(Voir l’article retranscrit à partir de l’intervention de M. Lazzarato aux Mardis de Chimères, le 17 décembre 2008)

Appauvrissement et enrichissement dans le néo-libéralisme
 
La crise que nous sommes en train de vivre n’est pas une crise financière au sens du consensus médiatique, qui en parle comme s’il s’agissait du résultat d’une séparation entre la spéculation des financiers et la production des entrepreneurs (tel que le dit Sarkozy). L’économie dite réelle et la spéculation financière sont indissociables. Et la crise, en réalité, met en évidence l’échec d’une gouvernementalité néo-libérale de la société, dont la finance n’est qu’un dispositif (même s’il est stratégique).

1) La finance est une machine de guerre qui transforme les droits sociaux en crédits, en assurances individuelles et en rente (des salariés aux actionnaires).

Alors que l’économie réelle appauvrit les gouvernés en tant que salariés (blocage des salaires, précarisation, etc.) et en tant que détenteurs de droits sociaux (réduction des transferts de revenu, diminution des services publics, des allocations chômage, etc.), la finance virtuelle prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat.

Les politiques néo-libérales ne veulent pas d’augmentations de salaire directes ou indirectes (comme de meilleures retraites financées collectivement), mais elles incitent au crédit à la consommation et à la rente boursière (fonds de pension, assurances privées et individuelles). De même, elles répugnent au droit au logement, mais favorisent les crédits immobiliers. Et elles poussent à investir dans les assurances individuelles, plutôt que dans la mutualisation contre les risques (chômage, santé, retraite, etc.).
Le salarié et l’usager de la sécurité sociale doivent gagner et dépenser le moins possible pour réduire le coût du travail et celui de la sécurité sociale. En parallèle, le consommateur doit dépenser le plus possible pour écouler la production. Or, dans le capitalisme contemporain, le salarié et l’usager d’une part, et le consommateur d’autre part, sont les mêmes personnes et se trouvent pris de la sorte dans une sorte de schizophrénie.

Voici le miracle qu’on attendait de la finance : croire à une redistribution de la richesse qui ne toucherait pas aux profits. C’est-à-dire à une redistribution de la richesse qui s’accompagnerait d’une réduction des impôts, surtout pour les riches. Une redistribution de la richesse qui couperait dans les salaires et les dépenses sociales, etc.
Et ce qui a failli n’est pas la « spéculation » sauvage issue du découplage de la finance et de l’économie réelle, mais bien le projet politique d’enrichir tout le monde sans toucher au régime de propriété (privée). La propriété est le point d’achoppement de toute politique dans le capitalisme : hic Rhodus, hic salta !

2) La finance est une machine visant à transformer les salariés et la population en « capital humain » où chacun assure soi-même sa valorisation de « soi » à travers ses propres investissements (crédits individuels en formation, santé, assurance, etc.)

La finance doit contribuer à faire de tout gouverné une sorte d’entreprise permanente et multiple. Ce qui est alors demandé aux individus n’est plus d’assurer la productivité du travail, mais la rentabilité d’un capital (de leur propre capital, inséparable de leur propre personne). L’individu doit se considérer lui-même comme un fragment de capital, une fraction moléculaire du capital. Le travailleur n’est plus un simple facteur de production, l’individu n’est pas, à proprement parler, une force de travail, mais un capital-compétence, une machine-compétences, qui va de pair avec un style de vie, un mode de vie, un choix moral . C’est une « forme de rapport de l’individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l’avenir, au groupe, à la famille  ».

3) La finance est une machine qui voudrait transformer le salarié en petit propriétaire, pour, comme disent les libéraux, le déprolétariser, le dépolitiser.

Dans une perspective de déprolétarisation (construction de petites unités de production, aides à l’accession à la propriété de son logement, actionnariat populaire, etc.), la visée néo-libérale est toujours la même : « un salarié également capitaliste n’est plus un prolétaire », indépendamment du fait de la « salarisation croissante de l’économie  ».
La folie de cette logique politique ne trouve pas sa source dans le système boursier, mais dans le projet de transformer chaque individu en « petit propriétaire », comme l’énonce le programme de Sarkozy (d’après l’original américain, Bush, qui récita abondamment son bréviaire de la société des propriétaires), sans vouloir toucher aux inégalités dans la distribution des richesses qui se sont, depuis trente ans, continuellement accrues.

La crise des « subprimes » est une crise de la gouvernementalité

Les Mardis de Chimères, le 17 décembre 2008

La crise des « subprimes » est une crise de la gouvernementalité, et non une incapacité à réguler la monnaie

Par Maurizio Lazzarato (Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurizio_Lazzarato)

(Sur Multitudes : Puissances de la variation, Interview avec Maurizio Lazzarato : http://seminaire.samizdat.net/Puissances-de-la-variation.html)

Jean-Claude Polack : Maurizio a travaillé sur la pensée de Tarde et la conception de la valeur. La question de l’économie à partir de la psychologie.
La valeur est le résultat d’une conjonction entre l’invention, l’association, et la répétition. Pour aborder la crise aujourd’hui : la monnaie qui est capable d’anticiper, prévoir et ordonner nos conduites.

M. Lazzarato : On laisse à penser que la crise actuelle est seulement une incapacité à réguler la monnaie et qu’il suffirait d’introduire une régulation pour résoudre la crise. Moi, je pense que la crise est quelque chose de plus profond : c’est une crise de la gouvernementalité dans le sens où en parle Foucault : la gouvernementalité, c’est la façon de gouverner le comportement et les conduites des différents acteurs économiques et sociaux.

L’écriture de soi comme modèle de contestation et d'affirmation de l'individu dans la société marocaine

 

Extrait de l'article paru dans la revue papier.

Dans les sociétés holistes, le sujet ou l’individu n’a pas d’existence réelle en dehors de son groupe. Son identité se voit limitée à celle de sa communauté ou de sa tribu. Ses valeurs sont celles de la collectivité et sa liberté est liée en grande partie à celle de la société.
La personnalité arabo-musulmane, et la personnalité marocaine en particulier, se définit par rapport à la société, au groupe et à la famille. Le statut de la personne est indissociable de la notion d’identité collective1. L’individu doit respecter un pacte social dans le cadre duquel la marge de liberté individuelle est conditionnée à celle de la communauté.
L’individu ou le sujet dépend donc du groupe auquel il est lié par tous ses actes : le respect, le service, voire la soumission. Il assume donc une responsabilité collective puisqu’il est pris en charge par son groupe. Quelle est donc la place qu’occupe l’individu au sein de la société marocaine traditionnelle ?

Cycle mortel


(Tous droits réservés)

Extraits de l'article paru dans la revue papier.

"Il était imperceptible aux yeux de tous, semblable au quelconque. Il se fondait avec aisance dans la cohue du plus grand nombre, sans jamais laisser trace de son souvenir. Ouvrier besogneux de la pensée statique, il errait au gré des “on dit” vérifiés et des rumeurs vérifiables, pantin inarticulé de sa propre vie : le mort-vivant.

Peut-être serait-il plus juste de parler de “sous-vivant” (Par opposition à survivant), car son existence était programmée pour répondre aux espoirs de la matrice commune : travailler, procréer, enrichir. Il était clairement né en qualité d’objet utilisable, réutilisable, et enfin jetable. Il se devait juste d’être autosuffisant afin de répondre à sa destinée. Rien de plus. Rien de moins. Solitude amère de celui qui ne peut exister par lui-même.
Le mort-vivant ou sous-vivant ne pensait donc pas mais acceptait son sort avec abnégation. “L’existence” restait un mot vague qui résumait pour lui son état de léthargie. D’ailleurs, l’existence lui eut été difficile à définir autrement, car elle n’avait lieu d’être que par opposition à la matière inerte qui lui servait de monde environnant. Sa présence physique justifiait à elle seule le fait qu’il soit né. Il résumait ainsi son état en une phrase simple et résignée : “C’est la vie.”. (...) "

Deux cas exemplaires

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"(...) Que la loi soit toujours la raison du plus fort, nul n’en doute, et personne ne veut le dire. Pas plus que l’on n’ose admettre qu’un enfant enlevé puisse pleurer la mort de son ravisseur, et garder en lui-même une parfaite lucidité, un serein équilibre. Nous l’exigeons abattu, traumatisé, déconstruit. La victime par principe, l’éternelle victime.
Il faut qu’il ait à se retrouver, à se reconstruire. Telle est la volonté des psychiatres, telle est la Loi. Là où elle a parlé, la réalité s’efface. Ou elle s’y conforme, ou elle est niée. Depuis quelque temps et de plus en plus, les psychologues, les psychanalystes imposent, à toute occasion, ce déni; imposent leur loi, La Loi. Leurs diktats sur le réel, sur les évidences les plus sincèrement éprouvées et affirmées, ont force de loi.
La loi protège, la loi répartit. Ceux qui s’y conforme et ceux qui la violent. Elle distingue les coupables et les victimes.
Naguère – car il y a peu de temps, en fait, que cela s’est infléchi en ce sens, et la courbe n’a fait que s’accentuer de plus en plus - la loi s’intéressait surtout aux coupables. Elle a commencé à se pencher sur les victimes. Depuis, quelle inflation, quel torrent !
Remarquable illustration de cette existence non existante entre vie et mort : la victime, être en sursis, est la confirmation du bien-fondé de la loi et de sa toute-puissance.

***

Et puis, tout à coup, Natascha Kampusch. Une victime évidente qui refuse de l’être. Du moins de se reconnaître, de se proclamer telle. Qui, loin de chercher secours auprès de la Loi et de ses supporters, se maintient en elle-même, garde son secret. Quelle stupeur universelle, quel scandale ! C’est tout juste si l’on ne va pas crier Haro ! sur le baudet. Branle-bas de combat chez les paparazzi, réserve offusquée ou pincée des experts. Pas de transcendance de la Loi, voyons donc ! Ce n’est pas tolérable. Elle est encore trop traumatisée, ça viendra.
Mais non, ça n’est pas venu, et sans aucun doute, ça ne viendra pas.
Pas de transcendance de la loi, comme on se plaît à dire et comme on l’impose. Pas de loi transcendante. Les lois, quand il en existe, ne sont toujours que les rapports  (parfois nécessaires, le plus souvent contingents) « découlant de la nature des choses ». On n’a jamais dit ni écrit mieux que Montesquieu qui, on s’en souvient, en avait établi la formule. Et ce qui fait la beauté du cas de Natascha, c’est que ces rapports-là, en cette occasion, ne sont pas arrivés à créer la victime tant attendue ? (...)"

Syndiquer le contenu