Extraits de l'article paru dans la revue papier.
"Les deux versions de l’imaginaire
En 1955, dans L’Espace littéraire, Blanchot place l’écriture littéraire sous le signe de la fascination provoquée par l’image. La fascination est ainsi opposée à la maîtrise traditionnellement attribuée à la vue : voir suppose une distance qui évite le contact et la confusion, qui permet la rencontre et la maîtrise de l’objet ; la fascination relève au contraire du domaine d’un voir qui ne saurait plus se soustraire à un contact saisissant, où ce qui est vu s’impose au regard. D’après une conception courante, l’image viendrait après l’objet qu’elle re-présente, dans un après qui suppose une subordination ontologique en même temps qu’un rapport chronologique, tout comme le langage poétique ou littéraire viendrait après le langage quotidien destiné à la « communication » et à la transmission de messages. Le questionnement de l’image littéraire conduit Blanchot à une réflexion plus vaste sur le statut théorique de l’image, qui vise à mettre radicalement en question justement l’après qui semble marquer son destin philosophique. Le déplacement de la notion d’image, requis par une réflexion sur l’expérience littéraire, aboutit au concept d’une image caractérisée par sa capacité d’introduire l’absence au sein de la présence et par une ambiguïté fondamentale.
Dans son texte sur « Les deux versions de l’imaginaire » Blanchot s’inscrit dans le sillage d’une analyse phénoménologique de l’imaginaire dont on trouve des indications chez Husserl, reprises et développées ensuite par Sartre dans L’Imaginaire, en 1940. (...) "
" (...) La caractéristique essentielle de l’image « c’est une certaine façon qu’a l’objet d’être absent au sein même de sa présence » . La conscience imageante présente un surplus de spontanéité par rapport à la conscience perceptive, puisque l’image est produite par une activité consciente, traversée de part en part d’un courant de volonté créatrice. Même quand la conscience semble être fascinée par l’image (comme dans les images hypnagogiques, que Sartre analyse longuement), sa captivité est toujours une captivité consentie : elle peut toujours choisir de résister, « il reste en mon pouvoir de secouer cet enchantement, de faire tomber ces murailles de carton et de retrouver le monde de la veille » . Dans tout l’essai, il s’agit pour Sartre de sauvegarder la dimension d’activité et de spontanéité de la conscience, face à des expériences qui semblent la mettre radicalement en question, comme les images nées du sommeil ou de la lecture d’un roman. S’il établit une différence essentielle entre la perception et l’image, il insiste également sur la proximité entre image et concept, et définit à plusieurs reprises l’image comme « une conscience dégradée de savoir ».
Extraits de l'article paru dans la revue papier.
"Les peuples sont exposés. On voudrait bien, « âge des médias » aidant, que cette proposition veuille dire : les peuples sont aujourd’hui plus visibles les uns aux autres qu’ils ne l’ont jamais été. Les peuples ne sont-ils pas l’objet de tous les documentaires, de tous les tourismes, de tous les marchés commerciaux, de toutes les télé-réalités possibles et imaginables ? On aimerait aussi pouvoir signifier, avec cette phrase, que les peuples sont aujourd’hui mieux « représentés » qu’autrefois, « victoire des démocraties » aidant. Et pourtant il ne s’agit, ni plus ni moins, que du contraire exactement : les peuples sont exposés en ce qu’ils sont justement menacés dans leur représentation — politique, esthétique —, voire, comme cela arrive trop souvent, dans leur existence même. Les peuples sont, avant toute chose, exposés à disparaître. Que faire dans cet état de perpétuelle menace ? Comment faire pour que les peuples s’exposent à eux-mêmes et non pas à leur disparition ? Pour que les peuples apparaissent et prennent figure ?
« LE 22 DÉCEMBRE 1989, pendant quelques minutes, nous avons pu vivre une expérience inouïe sur l’écran : le visage d’un dictateur qui se défait sous une vague grondante de haine, venue d’une foule immense. Pendant quelques secondes, les bras de Ceausescu battent l’air comme dans une nage atrophiée, ses yeux, ses mains perdent leur stabilité dans l’espace : le tyran est tout à coup publiquement désinvesti de toute légitimité, et se dissout alors sous nos yeux cette gravité rassérénée que produit l’assurance du pouvoir politique sur le corps humain. Même assis sur son fauteuil, le spectateur occidental n’est pas indifférent, il respire tout à coup plus à fond, plus vite : renverser un pouvoir tyrannique est sans doute l’une des expériences les plus radicalement humaines que l’on puisse imaginer, voir, vivre. Ce moment clé où bascule publiquement un pouvoir politique haï ne peut être réduit à la seule dimension des manipulations rétrospectivement plausibles. Il y a eu de vrais morts dans les rues, il y a eu l’héroïsme vrai des jeunes manifestants le 22 décembre. [...] »
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« Je revois le preneur d’images. J’ai dit : — C’est la guerre…
Il a haussé les épaules.
Intention : — le fait de se proposer un certain but.
Voyez-vous ça ? Les oies se proposent de s’envoler. Se : — pronom personnel réfléchi… Tout y est ; le nom ou son
substitut, personnel évidemment, et réfléchi. Où se voit à quel point les oies sauvages nous sont semblables.
C’est ce que je dis au preneur d’images :
— Si jamais il vous arrive d’avoir des oies sauvages à portée de caméra, vous avez une intention. Et ce qui va se voir sur l’écran, c’est votre intention et non les oies sauvages qui ne sont que prétexte à faire part de vos intentions. Alors que nous étions quelques-uns, autour d’une caméra, à filmer comme on dit et peu importe quoi, nous faisions très attention à ce que notre ombre ne se voit pas sur l’aire de tournage. C’est là un avatar facile à éviter. [...] »
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