Ritournelles

D’une répétition l’autre. La ritournelle dans « Monographie sur R. A. »

Kafka, Journal (Tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la définition que, dans Les années d’hiver, Guattari donne de la poésie comme « élément fonctionnel » et la recommandation qui en découle : « On devrait prescrire la poésie comme les vitamines : “ Attention mon vieux, à votre âge, si vous ne prenez pas de poésie, ça va pas aller… ” ». Composantes et vecteurs de transformation concrète de l’existence, les matériaux sensibles proposés par l’art ne sont pas de simples prétextes ou illustrations de l’analyse ; à l’instar de la petite phrase de Vinteuil chez Proust, ils fonctionnent comme de véritables déclencheurs agissant à tous les niveaux de la subjectivation.

De même, apparaissant dans « Monographie sur R. A. », la première occurrence de la ritournelle dans l’oeuvre de Guattari souligne l’ancrage psychothérapeutique du concept : en désignant une répétition presque automatique de phrases hostiles qui « coupe » R. A. « de tout le monde », elle participe d’une problématique clinique. Comment transformer un usage de la répétition qui sépare et enferme, un ressassement stérile qui bloque toute relation en dynamique de « restructuration symbolique » ? Comment faire muter la stéréotypie qui, formant un voile immuable inhibant les processus, empêche de saisir en mouvement son corps, sa voix, le langage et les autres ? Le souci de développer un usage ouvert de la répétition avec en vue simultanément le saisissement de soi et la sortie du rapport duel opposant le thérapeute au malade est permanent dans les dispositifs thérapeutiques élaborés par Guattari, que ce soit par le décalage temporel de l’enregistrement, par le motif exogène de la copie ou par les lectures différentes du journal rédigé par R. A."

(Suite de l'article dans la revue papier)

Doctorant en sciences sociales et esthétique, Maël Guesdon travaille sur le concept de ritournelle chez Deleuze et Guattari. Allocataire-moniteur du Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (EHESS), il est membre du comité de rédaction de la revue Transposition (musique et sciences sociales) et participe à l’ANR « Musimorphose » (CAPHI, LINA, CRAL) : http://cral.ehess.fr/index.php?1099

Ritournelles de temps

(Tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"La bioesthétique spatiotemporelle des ritournelles nous permet donc de penser le temps dans les ritournelles capitalistiques comme uniformisation (cadence), mais aussi extrême étanchéité des biotopes sociaux : le caractère social de la sensibilité, où le temps n’est pas une forme a priori en général, mais travaillée par des ritournelles d’appropriation, permet d’entrer en philosophie politique non sous l’angle des grandes structures (historiques) et des formes de modèles sociaux (fractures entre sociétés industrialisée et sociétés dites primitives) mais en pensant l’écologie des ces modes d’habitations par lesquels nous tricotons de l’espace et du temps, non abstraitement, mais dans les marques, les bâtis et les sentiers, les parures et les tatouages, les cris et les claquements de bec, toutes ces bulles composant par interférence, sans être mesurées sur un rythme unitaire."

(Suite dans la revue papier)

L’esthétique déterritorialisée

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Il ne s’agit d’ailleurs peut-être pas uniquement de comprendre, mais d’éprouver et sentir de quoi il s’agit. Comme si « ne pas comprendre » nous rapprochait d’une connaissance pathique, d’un ordre autre que celui des mots. Et il me semble que dans ce livre, Guattari approche ce qu’il désigne par subjectivité pathique, qu’il reconnaît dans les états schizoïdes ou psychotiques, mais aussi chez les artistes, chez les enfants, ou encore dans les états amoureux. Il semble que ces grandeurs intensives, ces intensités a-signifiantes, soient non seulement thématisées dans Chaosmose, mais d’une certaine façon à l’œuvre dans la syntaxe même du texte. Guattari met en acte la transitivité subjective dont il parle et active in libro quelque chose de « ces entités incorporelles qu’on détecte en même temps qu’on les produit ». Chaosmose le livre, c’est déjà la chaosmose : une dramaturgie subjectivante, théâtre de composantes pathiques qui traversent les différentes dimensions expressives de la vie. La plupart du temps rangées selon des catégories linéaires, cloisonnées, ordonnées, les différents niveaux d’expression sémiotiques deviennent ici communicants, coexistants et interactifs : l’adulte coexiste avec les intensités du nourrisson, l’enfant côtoie les devenirs animaux, les individuations de langage sont à la fois pré-personnelles et collectives et ne se dissocient pas de leurs champs d’énonciation. Cette transitivité traverse les espaces-temps virtuels des signes, du développement sensoriel du tout petit aux choix existentiels de l’individu, de ses ouvertures potentielles à ses processus névrotiques et leurs résonances dans les événements collectifs et politiques.

Trajectoires vocales… des effets de voix


"[...] Ce texte s'adresse à tous ces enfants, à tous ces êtres pris dans la stupeur de la langue, les musiciens, les poètes, les écrivains, à tous ceux qui sont saisis par le son, le flux des sons,
A tous ceux qui sont sensibles aux flux des sons dans la précarité de l'instant, où les sons guettent les mots, à tous ceux qui se démettent de la signification fétichiste, à tous ceux qui ne dissocient pas contenu et expression."

" [...] Produire de la voix, c'est produire une éraflure sur le bruit du monde ; en quête de sons,  d'images, elle fait surgir des images-sons. Elle devance, précède et fomente le langage, le pétrit, venant s'incarner dans un corps sonore qui ne se voit pas. "

" [...] Mouvante, errante, intense, constituée de vitesses et de lenteurs, elle nous fait sauter dans l'inconnu venant attester qu'il n'y a pas de savoir définitif, pas de raison raisonnante."

" [...] La voix expose, s'expose et expose le sujet à l'indétermination, dans le lieu où le désir est pris dans l'informulé, dans le désir qui oublie, qui s'oublie, qui est toujours là,... mais on ne pense pas que c'est le désir."

Ritournelles de la vie ordinaire ou : comment penser la précarité de la vie ?

Vie précaire,

Judith Butler,

Paris, Editions Amsterdam, 2005

Le récit de soi,

Judith Butler,

Paris, PUF, coll. « Pratiques théoriques », 2007

Vies ordinaires, vies précaires,

Guillaume Le Blanc,

Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2007

Les Maladies de l’homme normal,

Guillaume Le Blanc,

Bègles, Editions du Passant, 2004, édition augmentée, Paris, Vrin, coll. « Matières Etrangères », 2007

« Le style c’est ainsi la ritournelle de vies ordinaires tremblantes. », G. Le Blanc, Maladies de l’homme normal, p. 167 

Fragment de l'article paru dans la revue papier :

On se souvient de Deleuze évoquant la minorité pauvre des habitants des Pouilles (dont Carmelo Bene fit entendre la folle émeute de Campi Salentina), Deleuze qui rappelle la poursuite de l’informe et de l’informulé chez les damnés de Beckett, pour qui les voix sont des flux qui pilotent les corpuscules linguistiques… On se souvient de Bourdieu arpentant la rue des Jonquilles dans cette Lorraine abandonnée par les maîtres des forges, de misère de position plus que de condition, expérience douloureuse du monde social pour tous ceux qui, comme le contrebassiste de Patrick Süskind, occupent une position obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux, Bourdieu qui lance à Grenoble la formule décisive : « La précarité est aujourd’hui partout »… On se souvient de Foucault qui dit le choc mêlé de beauté et d’effroi à la lecture de vies devenues cendres et croisées dans les pages d’un registre d’internement du 18ème siècle, Foucault qui reconnaît à travers les analyses des modes de subjectivation - la vie vécue, pensée, pratiquée comme une épreuve - les modes de constitution du sujet moderne, de l’homme précaire.

Syndiquer le contenu