Ecosophie

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Habiter. Quelques notes

Extraits de l'article paru dans la revue papier

Nous sommes de plus en plus nombreux à nous accorder sur la nécessité d’une politique qui repense la notion d’autonomie depuis la problématisation des interdépendances entre des humains et des non-humains, de leurs milieux. Contre les médiations étaticocapitalistes qui font monde, il faut faire l’hypothèse que le concept d’expropriation du vivant est, encore plus fondamentalement que celui de l’exploitation du travail, ce qui doit nous amener à une « réencorporation » comme axe de la politique. La violence de l’expropriation est au coeur de l’accumulation capitaliste : depuis les enclosures des communaux à la fin du XVIe siècle en Angleterre jusqu’à la brevétisation du vivant et la capture de la coopération sociale aujourd’hui. Il ne s’agit pas de sous-estimer le conflit de classes au sein de l’appareil de production (la politique est toujours division, ligne de partage, institution d’un camp ennemi) mais de prendre acte que penser le post-capitalisme nous invite à penser les mondes des relations de l’autonomie collective. Ce qui fait communauté, y compris en tant que processus d’« encapacitation », est à mettre en rapport avec une manière de sortir d’une pensée politique qui ne « pense » que les rapports entre des humains pour aboutir à l’abstraction d’un sujet politique. La lutte contre les divisions (de classe) doit être indissociable des processus de singularisation (des luttes pour la différence qui permettent de penser la composition de la classe antagoniste). Et si se défaire du sujet idéal de l’économie voulait dire aussi se dégager d’une tradition du Sujet comme machine anthropologique nous excluant de nos milieux ? Il faut peut-être prendre acte que le premier est, généalogiquement, inséparable du second.

Art, paradigme esthétique et écosophie

Le site des Jardins format A4 - Pierre Bernard

Ces expériences justifient l’hypothèse que l’art est en train de réfléchir à son rôle dans le monde d’aujourd’hui. Peut-on penser que l’art est en soi « écosophique » ? Peut-on penser qu’il l’est par sa force de rayonnement, par sa capacité à inventer des espaces subjectifs et collectifs et à activer des relations à visée transversale, pluri-dimensionnelle et complexe ? L’obstacle, essentiellement de nature sociopolitique, implique la participation inéluctable de l’art au système marchand. Cependant, dans la pratique artistique, il y a des îlots de dissidence créative comparables à ce que Gilles Clément appelle le « délaissé ». Dans une société qui se désagrège sous la pression des rapports marchands, l’art est souvent une manière d’exprimer une solidarité proprement sociale : un engagement de proximité, une mise en action concrète de certaines valeurs en manière de lutte, des pratiques collectives contre la sur-individualisation de l’art, la gratuité contre le tout marchand, un réinvestissement de l’imagination, des expériences de partages humains et de participation, d’échanges dans l’espace public.

Si l’écosophie est un terrain d’intervention d’une méthodologie de la transversalité, et nous pousse à réfléchir par-delà les structures de pensée prédéterminées, un projet qui a été pour nous exemplaire, parmi beaucoup d’autres, a été en ce sens celui de l’artiste Pierre Bernard et de ses Jardins format A4. Le projet sur le thème du micro-jardin, engagé depuis 2004, propose aux classes de l’école primaire de réaliser et de prendre soin de petits jardins de la taille d’une feuille de format A4. Ce travail ouvre un espace expérimental de sensibilisation au monde du vivant, un lien à construire localement entre réel, perception et représentations, des échanges à favoriser dans le cadre d’un projet commun qui se développe en tenant compte du temps de la plante qui pousse. Ainsi faisant, Pierre Bernard transpose sa créativité et l’imaginaire du jardin dans un contexte urbain. Et enfin, la diffusion et la gestion de l’oeuvre sur Internet permettent de dépasser les procédures traditionnelles et les relations avec les institutions du système de l’art.

André Gorz et la poésie du monde vécu


Voir le blog Ci-gît Choops (Tous droits réservés)

Fragment de l'extrait paru dans la revue papier

"[...] C’est ici que, de manière inattendue, Gorz rencontre Hello Kitty, la plus belle allégorie du capitalisme immatériel. Dans son roman Comment j’ai liquidé le siècle (2010), Flore Vasseur décrit l’itinéraire d’un broker qui devient l’instrument d’une conspiration visant à créer l’ultime crise financière en utilisant un virus informatique qui dérégulerait les marchés. Ce programme est baptisé HK2010 en référence au personnage de Hello Kitty. Cette figure fonctionne comme une véritable icône du capitalisme global. De simple logo, elle est devenue, par sa prodigieuse reproductibilité, un véritable personnage de fiction, à qui ses créateurs ont même dû inventer une biographie. Déclinée sur d’innombrables objets (du grille-pain au sac de sport), mais sans jamais correspondre à aucune marque, elle est un signe abstrait et anonyme, sans origine et sans signification. Ce dessin enfantin et innocent, qui représente un chat affublé d’un noeud rose, représente en fait l’abstraction et la reproduction infinie, et incarne ainsi à merveille la logique de la spéculation. Son succès est dû à sa « projectabilité », c’est-à-dire sa capacité à devenir le véhicule de multiples projections, le support de multiples émotions. À ce symbole culturel s’identifient donc aussi bien des adolescentes prépubères que des femmes d’affaires. Signe pur, elle attend simplement d’être interprétée. Cette plasticité a une explication : l’absence de bouche. Sans bouche, sans organe d’ingestion et d’expression, on peut donc lui faire dire ce que l’on veut.

L’anatomie de ce symbole n’a rien d’innocent, c’est l’idée d’une figure familière mais désincarnée, touchante mais sans expression, dégoulinante de sentimentalité, mais incapable de s’exprimer, qui résume parfaitement l’état de l’humanité contemporaine. Un capitalisme, qui offre tous les outils techniques du confort, sans permettre la survie élémentaire, qui produit les accessoires mais ne fournit plus le nécessaire. Un capitalisme, qui comme Hello Kitty, désincarne et infantilise. Un capitalisme qui n’a plus de bouche. [...]"

L’architecture autogérée, une pratique écosophique dans la ville

Extrait de l'article parue dans la revue papier

"[...] L’association AAA, atelier d’architecture autogérée, développe cette pratique d’écologisation du quotidien depuis une dizaine d’années, en région parisienne, d’abord sur une friche ferroviaire dans le 18e arrondissement de Paris, puis au 56, rue Saint Blaise dans le 19e et maintenant à Colombes dans les Hauts-de-Seine.

À chaque fois il s’agit de faire rhizome, de faire resurgir à l’air libre, dans la visibilité, les pratiques culturales et culturelles des populations présentes sur le quartier. AAA s’efforce de développer des formes de partage de temps et d’espaces qui ne soient pas fondées sur des devoirs, même librement consentis, mais dans des articulations de désirs, qui sont nécessairement fluentes, et qui doivent se respecter les unes les autres et s’entraider. Les parcelles sont partagées.

Le temps qu’il fait, les rythmes de vie, le reste de la vie, impriment à la fréquentation du lieu une irrégularité au sein de laquelle se dégagent une consistance et un investissement, grâce à l’intervention architecturale et artistique qui tend l’ensemble. La présence est à la fois proche du quartier dont les habitants n’ont qu’à traverser la rue pour aller jardiner, et scandée par quelques règles collectives, par exemple de dévolution des clés du terrain ou d’organisation des événements. Il y a création d’un repère fort, en même temps que d’un ensemble flou. La fréquentation du terrain par des amis qui viennent de toute la grande ville, la présence renouvelée d’étudiants stagiaires, les visites et les conférences de groupes d’artistes développant ailleurs en Europe des pratiques semblables, donnent au réseau une ouverture et une indétermination qui se situe à l’opposé du système d’appartenance associative qui reste cependant nécessaire pour certaines démarches légales. Les financements européens viennent aussi donner à cette recherche une légitimité supraterritoriale

qui légitime la curiosité. Le rhizome est à la fois en expansion et ancré dans la pratique de la culture de la terre, culture de plantes, culture de la construction en planches et matériaux légers, un peu hors sol, comme la toilette sèche à Paris, sans canalisations. Le rapport à la terre est celui du nomade prêt à partir ailleurs, développant ses installations transportables. La culture est aussi celle des mots et celle des images : échanges de conseils à propos des plantes, à propos de la cuisine, à propos des techniques de planter ou bâtir, ou de la vie ailleurs, notamment dans ces groupes d’artistes européens qui cherchent dans tous les pays à bâtir des lieux différents avec les gens, à leur apprendre à recycler les matériaux de fabrication, à imaginer des objets faciles à réaliser, à penser à ces choses auxquelles ils n’auraient pas pensé. 

Le rhizome peut être rompu par la reprise brutale du terrain concédé, par la division entre ceux qui vont rester là, qui vont négocier sur l’une des fonctions développées jusque-là ensemble et garder un bout de jardin par exemple ; mais le travail de AAA reprend plus loin, cherche de nouvelles opportunités de fabriquer son concept en l’expérimentant. Ce travail est déterritorialisé, l’architecture cherche depuis toujours sur toute la surface de la terre à travers l’architecture « vernaculaire », et son concept resurgit là, sophistiqué, formé par les universités, porteur de toutes les informations qu’il a captées dans sa course, et dont il fait des agencements collectifs minimaux à la manière de l’arte povera. [...]"

Un exemple d'écosophie des risques industriels


Fos-sur-Mer (tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier 

Le premier type de dispositif sécuritaire est protecteur. Il construit des barrières de tous types qui s’appliquent aux installations comme aux hommes. Il protège les sites industriels de barbelés parfois électrifiés. Il protège les riverains des autoroutes en dressant des murs anti-bruits. Pour les ingénieurs du risque, ce qu’ils nomment « barrières » sont des vannes, des soupapes de sécurité et des capteurs de surveillance placés au sein même des unités de production pour permettre d’enfermer le danger autant que possible dans le périmètre de l’usine. Quand l’accident industriel déborde les limites des installations, les barrières apparaissent pour les hommes : les routes sont coupées par des barrages de police, les autoroutes déviées par les services de l’équipement. Que préconisent les institutions en cas de propagation d’un nuage toxique ? Se confiner, calfeutrer portes et fenêtres, rester à l’intérieur, ne pas téléphoner pour laisser les lignes disponibles à l’organisation des secours, écouter la radio, ne pas aller chercher ses enfants à l’école, attendre la fin de l’alerte. Les barrières sont ainsi le mode de protection d’un dispositif de sécurité qui repose sur des interdits et qui nécessite et légitime l’action d’un pouvoir. Il s’agit de toutes ces sociétés fermées ou d’enfermement, où se manifeste l’expression d’un pouvoir hiérarchique, séparateur et protecteur. Par exemple l’école, la famille, l’usine, l’armée, la prison, et tous leurs rapports de domination maître/élève, chef/subordonné, homme/femme, parent/enfant etc.

La menace qui définit ce type d’organisation, c’est le danger, au sens étymologique du terme. Danger vient de l’ancien français dangier, terme qui signifiait « pouvoir, domination » au XIIe siècle et qui fut vraisemblablement forgé à partir du latin dominus « maître, seigneur ». Être en danger, c’est donc être à la merci d’un pouvoir, d’une force souveraine. À chaque fois que le danger, la dangerosité, sont invoqués, un pouvoir de confinement se manifeste. Comme l’a montré Michel Foucault : sont « dangereux » ceux que l’on veut enfermer, les fous, les criminels, les pervers. Et réciproquement, le pouvoir fabrique le danger en enfermant, puisqu’il n’y a rien de tel que d’aller en prison ou à l’asile pour apprendre à devenir dangereux ou aliéné. Le dispositif agit comme un transformateur des menaces en interdits.

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