En Italie, entre 2005 et 2006, un groupe de chercheurs et d’artistes s’est rassemblé autour d’une hypothèse visionnaire: « Et si nous étions en train de vivre une étrange répétition des années 20-30 du siècle dernier? ». Hypothèse suivie de suite par une autre se présentant presque comme son corollaire : « Et si encore une fois, dans ce processus d’effritement de la démocratie, l’Italie se retrouvait en quelque sorte à l’avant-garde ? ». À partir des ces questions, s’est constitué le collectif Action30, dont le but affiché est de repérer les nouvelles formes de racisme et de fascisme en se servant des premières décennies du XX siècle comme d’un miroir, ou comme d’une loupe. Cette interrogation sur ce que, faute de mieux, on pourrait appeler le « retour du fascisme » s’était déjà manifestée au début des années 1990 : après la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement du bloc communiste, on avait assisté à l’émergence de violentes pulsions identitaires se teignant tour à tour de nationalisme, de racisme et de fanatisme religieux. Dans le cas du collectif Action30, le contexte dans lequel a surgi ce questionnement fut plutôt la puissante vague sécuritaire qui suivit l’attentat du 11 septembre 2001 et, plus particulièrement, la situation qui s’est créée en Italie après la mise en place du quatrième gouvernement Berlusconi en mai 2008. C’est comme si, tout à coup, les spectres s’étaient matérialisés en nous plongeant dans une atmosphère ayant l’aigre goût du déjà-vu. Le 13 août 2008, Umberto Eco publie sur L’espresso un article intitulé « Rinasco, rinasco nel 1940 ! » où il se fait le porte-voix d’un malaise qui s’est rapidement propagé en Italie : la sensation de se réveiller à l’improviste dans un monde lui rappelant étrangement celui de son enfance (il est né en 1932).
Guillaume Sibertin-Blanc, Deleuze et l’Anti-Œdipe. La production du désir, Paris, Puf, 2010, p. 151
Bien plus qu’un premier guide rigoureux à la lecture d’un ouvrage dont la popularité fait trop souvent écran à une véritable appropriation, le petit volume de Guillaume Sibertin-Blanc, Deleuze et l’Anti-Œdipe : la production du désir, qui vient de paraître dans la collection « Philosophies » de Presses Universitaires de France (à la fois des petits livres d’introduction et des lectures novatrices de textes et problèmes classiques de la philosophie), représente une tentative d’en redéployer la compréhension et la réception par rapport aux deleuzismes dominants dans la pensée contemporaine. L’agent d’un tel déplacement opéré à l’égard des lectures canoniques du grand livre de Deleuze et Guattari daté de 1972, va être l’insistance sur « le champ analytique matérialiste » qu’il inaugure. Si en effet L’Anti-Œdipe se situe d’emblée, dès son sous-titre - « capitalisme et schizophrénie » - dans un horizon à la fois « postfreudien », « postnietzschéen » et « postmarxien » (p. 88), force est de constater que ce dernier point d’ancrage critique a été souvent perdu de vue, non seulement à la faveur des deux autres (le néo-nietzschéisme d’un désir « qui ne manque de rien » , ainsi qu’une poétique anti-psychiatrique qui fasse droit à la schizophrénie, sorte d’antonomase de la folie, pour mieux en finir avec la névrose), mais aussi lorsqu’il a été pris en compte dans les lectures freudo-marxistes, fondées sur ce même « parallélisme stérile » entre Marx et Freud dont les auteurs de L’Anti-Œdipe déclarent vouloir sortir. D’où le choix de Sibertin-Blanc de renoncer résolument aux analogies entre les deux termes pour en réintégrer l’articulation complexe, autour de la notion de « production », dans une analyse des modes de subjectivation à l’ère du capitalisme postfreudien.
Prenons-en tout de suite un exemple, tiré de la deuxième section de l’ouvrage « Capitalisme et oedipianisation de la subjectivité » , qui nous place au cœur du problème dont il est question dans le livre de 72 et, en même temps, nous donne la mesure de l’écart entre la perspective freudo-marxiste et les vues de L’Anti-Œdipe telles qu’elles nous sont restituées par Sibertin-Blanc : la question de la critique du « familialisme » et de l’articulation entre répression et refoulement. Alors que les freudo-marxistes (Reich in primis) insistaient, dans l’entre-deux-guerres, sur la critique de la « famille autoritaire » comme matrice de reproduction sociale et foyer d’un autoritarisme destiné à informer l’ensemble de l’organisation sociale, pour Deleuze et Guattari, lus par Sibertin-Blanc : « Le familialisme, comme agencement de subjectivation du désir et de son énonciation, trouve la possibilité de s’établir lorsque l’institution familiale n’a, à la limite, plus aucune importance du point de vue de la reproduction sociale, lorsqu’elle perd toute incidence stratégique, se trouve "désinvestie", "mise hors champ", "hors du champ social qui la détermine pourtant". Et c’est ce qui se réalise pleinement lorsque la production sociale passe sous la domination du capital ». (p. 96).
Cette mise hors champ de la famille en tant que lieu de reproduction sociale va en effet permettre son progressif sur-investissement imaginaire, sa privatisation définitive, son enferment hors du champ de la reproduction sociale, enfermement qui toutefois devient fonctionnel et complémentaire à cette dernière. Pour l’auteur, en effet, « L’Anti-Œdipe retrouve ici le problème entre-ouvert par Louis Althusser deux ans avant sa parution [ dans le célèbre article « Idéologie et appareils idéologiques de l’Etat »] : si la reproduction sociale ne passe plus par la forme de la reproduction humaine (familiale), mais par la forme autonomisée du capital, elle a nécessairement besoin de "réaliser" sa reproduction dans la reproduction humaine, de réaliser la reproduction des rapports sociaux dans la reproduction de la force de travail » (p. 98). Comme nous le rappelle discrètement une note en bas de page (ibidem), les Appareils Idéologiques d’Etat (AIE) sont des instances matériellement incarnées (justice, représentations politiques et syndicales, institutions religieuses, scolaires, médiatiques et familiales) qui produisent « une interpellation des individus en sujet ». Car la reproduction économique capitaliste est en quelque sorte un processus sans sujet, et a donc nécessité de déployer des « appareils » de subjectivation, dont la famille est une pièce essentielle. Ce rapprochement entre la notion althusserienne d’AIE comme dispositif de subjectivation et la famille telle qu’elle se structure à l’âge de la dissociation capitaliste entre reproduction sociale et reproduction humaine, joue un rôle fondamental dans le pli de la lecture de L’Anti-Œdipe dont il s’agit ici, puisque Sibertin-Blanc propose d’articuler ce dernier au réel de la dé-subjectivation capitaliste, en traduisant ainsi la critique deleuzo-guattarienne au symbolique psychanalytique territorialisé sur le triangle oedipien : « l’extériorité de l’agencement de subjectivation familialiste invente une forme singulière du privé, qui surdétermine les autres formes de partage (notamment juridique) du public et du privé sans pourtant se confondre avec aucune, puisque c’est une forme illimitée, un privé sans dehors. L’agencement d’énonciation oedipien procède par là à une vaste privatisation du social. Qu’il en résulte une profonde vulnérabilité de la subjectivation ainsi produite, incapable d’affronter ses problèmes autrement que sous la forme névrotique et névrotisante du déplacement et de la représentation substitutive, cela fait de cet agencement oedipien, selon Deleuze et Guattari, un appareil adéquat à la vulnérabilité objective imposée par la reproduction élargie du capital, par les mutations conjoncturelles ou structurelles des rapports sociaux qu’elle requiert, et par la désorganisation endémique de la vie collective qu’elle entraîne, inégalement composée par l’intervention des institutions étatiques, sociales et politico-judiciaires. C’est en ce sens que le mode de subjectivation oedipien appartient aux conditions de reproduction du mode de production capitaliste, c’est-à-dire intervient comme une pièce nécessaire dans le rapport conflictuel que la forme sociale entretient avec sa propre tendance interne » (p. 103).
-« Etre psy » Jerôme Blumberg, Daniel Friedmann, DVD, coffret 14 CD, Paris, Editions Montparnasse, 2009.
- « La première séance », Gérard Miller, diffusé le 7 novembre sur France 3, Paris, 2009.
-« Enfin pris ?», Pierre Carles, C-P productions, Paris, 2002.
Ces dernières années, la psychanalyse est devenue un objet pour la caméra. Peut-on filmer la psychanalyse ? Comment rendre compte de cette expérience si singulière? On connaissait bien le documentaire sur la « grande histoire » de la psychanalyse, dont certains se sont faits les hérauts, et on peut également se souvenir des époques lointaines où Serge Leclaire poussa l’exercice télévisuel assez loin.
Aujourd’hui la psychanalyse se plie à la forme du documentaire. Ainsi, à la fin 2009, Gérard Miller a réalisé pour France télévision, « La première séance ». Plus récemment Daniel Friedmann a réalisé un coffret aux Editions Montparnasse, intitulé « Etre psy ». On peut se demander pourquoi de telles productions arrivent maintenant. Est-ce parce la psychanalyse cherche à reconquérir un public en désaffection ? S’agit-il de démontrer, par le témoignage, son efficacité ? Il est vrai que la démarche ne manque pas de pédagogie et de didactique. Mais on peut s’interroger à plusieurs titres.
Que penser d’une démonstration qui exhibe, telle une icône, la femme d’un président (Miller) ? De même, malgré la bonne volonté de Friedmann et sa démarche moins populiste, on peut s’interroger. Tout d’abord dans le choix du titre : « être psy ». Car « d’être », il n’y est nullement question, seulement de certaines grandes figures psy un peu vieillissantes… Nulle vie n’est présente… de telle sorte que d’aucuns rebaptiseront volontiers ce coffret « Tombeau pour la psychanalyse » (cela dure tout de même 33 heures !).
On ne s’étonnera pas que dans ces productions monotones et très parisiennes, le rapport de la psychanalyse au pouvoir n’est jamais questionné (on peut noter au passage la parution prochaine d’un livre d’un jeune anthropologue, Samuel Lézé, qui déconstruit le pouvoir des psychanalystes aujourd’hui. Samuel Lézé, L’autorité des psychanalystes, Paris, PUF, 2010). Difficile, dans ces cas, de défendre l’hypothèse de l’inconscient et du désir.
Une autre tentative de filmer la psychanalyse, chronologiquement antérieure, et malheureusement moins aperçue, mériterait l’attention tant elle évite les écueils des précédentes. C’est celle de Pierre Carles dans son film « Enfin pris ». Proche de Bourdieu, Carles n’échoue pas pour autant dans un réductionnisme sociologique. C’est qu’il s’agit de sa propre analyse… qu’il filme ! Son documentaire expérimental retrace son parcours. Critiquant un de ses anciens collègues journaliste qui a réussi sa carrière, il se rend compte qu’il s’acharne contre lui. Réalisant sa bévue et ce qu’il y’a de douteux dans son affaire, il se rend chez son psychanalyste pour lui en parler. Allongé sur le divan, sa caméra sur le ventre, Carles confie sa colère. Le psychanalyste (Jean-Paul Abribat), écoute, « pipe au bec », et délivre des interprétations pleines de malice, pendant que son chat aux longs poils roux vient se frotter à ses jambes. Un moment jubilatoire, atypique, loin des rengaines nostalgiques, et des enjeux de pouvoir psy. Rafraîchissant.
LVE Luis de Miranda, Une vie nouvelle est-elle possible ?, Caen, Nous, 2009
Le point de départ de cet essai est une affirmation de Gilles Deleuze, aussi péremptoire qu’énigmatique, qui parcourt son écriture, tout particulièrement dans Dialogues 1 et dans Mille plateaux 2, où elle structure en profondeur tout le « plateau » 8, consacré à la nature de l’événement : « Individus ou groupes, nous sommes faits de lignes 3. » Une des figures les plus simples de la géométrie est ainsi convoquée pour rendre compte de la complexité labyrinthique et de la singularité des parcours individuels et collectifs. Plus en général, on pourrait affirmer que c’est toute la pensée de Deleuze (seul ou avec Guattari) qui se déploie en renouvelant la perception des figures de la géométrie ou de la géographie (lignes, certes, mais aussi plans, plis, territoires, surfaces, dont il a su éclairer la profondeur insoupçonnée).
La bande à Bonnot. Mémoires imaginaires de Garnier
Editions du Monde libertaire, Collection Pages libres, 2008
"J'ai écrit ce texte à la demande d'un ami, Nicolas Corato, qui me proposa de participer à un recueil de nouvelles qui présentaient certaines grandes figures criminelles de l'histoire de France. Mes affinités me portèrent très vite à choisir deux personnages haut en couleurs, héros emblématiques de la cause anarchiste : Ravachol et Bonnot.
J'avoue avoir pris plus de plaisir à écrire sur Bonnot et sa bande à partir des nombreux textes collectés, et notamment des Mémoires de Garnier, choisissant ce dernier comme narrateur de cette aventure extraordinaire qui défraya la chronique à la veille de la première guerre mondiale. Je suis parti d'extraits de ses mémoires que j'ai complétées en prenant la liberté de les modifier pour les fondre dans une écriture inspirée du parler "apache" de l'époque. Ma jubilation tint en grande partie au travail que je consacrais à imaginer cette langue riche et croustillante, n'ayant d'autres outils que deux dictionnaires d'argot. "
Benoît Ladarre