Guattari

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Entretien pour la télévision grecque

Extraits de l'article paru dans la revue papier

1. Qu’est-ce que la philosophie ?

C’est un genre. De même qu’il y a un genre littéraire, un genre théâtral, des genres esthétiques, des genres politiques. C’est un genre qui travaille avec la puissance de l’infini portée par ces objets particuliers que sont les concepts.
L’ami c’est celui qui se tourne vers, qui se tourne vers l’autre et qui constitue l’autre. Pas forcément dans un rapport d’identification parce que l’amitié est parallèle à un rapport agonique. Mais qui, dans ce rapport singulier à l’autre, déploie un certain univers. Dans la complicité amicale, il y a toujours un troisième terme qui est le monde qu’on est en train de tisser, qu’on est en train de travailler. Et l’amitié socratique, ce n’est pas quelque chose qui se résout dans une identification homosexuelle, dans une incorporation de l’autre, c’est quelque chose qui est là pour tendre un filet qui dépasse complètement les rapports interpersonnels et qui donne une consistance à un certain type d’objets qui seront des objets conceptuels.

Une lecture des Trois écologies


Félix Guattari, Les Trois Ecologies, Éditions Galilée, Paris, 1989

Extrait de l'article paru dans la revue papier

À la place du ping-pong du ressentiment, de la bipolarité maladive entre excitation par le dehors et mélancolie familialiste, il faut prendre les choses par le milieu, il faut créer une processualité, une variation continue, devenir un point de la description du monde, une molécule consciente de ses limites et de sa possibilité de les élargir ou de les restreindre en fonction de son mouvement. Mouvement vers l’élargissement, vers la sortie de la prison du moi, vers le partage des qualités de ce moi avec les autres, affirmation tout à la fois de la singularité et de l’égalité, affirmation démocratique actuelle à la différence de l’affirmation démocratique bourgeoise étudiée par Habermas pour laquelle l’homme se distingue de la nature par sa culture.

Le moment actuel de la pensée tire son intérêt du fait que la conscience de la singularité et de l’irréversibilité de la destruction surgit de la contemplation des singularités naturelles et de la vision d’un monde voué philosophiquement à l’égalité entre tous les êtres, y compris animaux, végétaux, minéraux, qui ont droit au même respect, à la même reconnaissance et à la même autonomie de formes que les humains et tous les êtres vivants. On se retrouve ainsi avec une infinité de différences, d’altérités explorables.

Le problème est donc celui de l’écologie mentale et des dispositifs pour la favoriser, l’affirmation que le processus de singularisation est un processus d’apprentissage du monde et de soi-même comme monde, un processus d’apprentissage de l’égalité généralisée, et non de l’égalité dans le ressentiment, comme l’ont fait dégénérer l’école ou le mouvement ouvrier. Deleuze et Guattari font s’interpeller le végétal, l’animal, le minéral, la multitude humaine pour sortir d’une évolution à sens unique ou d’une révolution qui revient au même.

Le nomade n’exploite pas la parcelle du monde dont il est propriétaire ou dont son maître est propriétaire, il n’est pas assujetti à une place, il n’établit pas de correspondance biunivoque entre le vivant et le minéral, la terre. Il se déplace dans un milieu physique dont il respecte les ressources pour un nouveau séjour, il caresse la surface du monde et laisse le minimum de traces. Nomadiser au milieu du monde signifie découvrir sa finitude et sa petitesse, vivre le dénuement de soi, la conscience du rapport à la terre et non à une terre. C’est un agencement mobile et non forcené.

Les visions écosophiques de Félix


(Tous droits réservés)

Extrait de l'article paru dans la revue papier 

La problématique de la vie qu’expose Félix dans Chaosmose gravite autour de quatre points, ou « pivots », pour employer la langue de Fourier, concernant les flux, les lignées machiniques, les valeurs, les territoires existentiels. Félix les caractérise comme les quatre dimensions d’un « objet écosophique » à construire.

Qu’est-ce que cela veut dire, en quoi cela peut-il nous être utile pour notre pratique écologique présente ? Traduit en termes plus simples et familiers, cet objet quadridimensionnel n’est-il pas l’expression imagée de notre existence flottante parmi les êtres et les choses, de notre « être au monde » pris dans un réseau, tenu par des liens qui le rattachent aux autres vivants, à l’espace, à la nature ? Ou encore – et je reconnais qu’il ne s’agira pas là d’un langage particulièrement familier, mais auquel, malgré tout, les philosophes du moins sont plus souvent habitués – que cet objet peut dépeindre la « monade » individuelle, avec le filet des liens expressifs qui la rattachent à l’univers. Toute monade exprime l’univers, disait Leibniz, et celui-ci s’exprime en elle. Et la monade, ce n’est pas seulement le sujet humain, ce peut être n’importe quelle chose existante, en particulier l’objet créé, l’oeuvre d’art, monade expressive, en laquelle le monde existant, ses intentions, ses orientations, ses tenants et aboutissants peuvent se lire ; ou, du moins, qui donne à penser, comme un signe, voire une énigme, en lequel nous nous manifestons. Trace de pas sur le sable, manifeste actuel et futur de notre humanité. Toutes visions, toutes idées auxquelles la pensée de Gabriel Tarde, plus proche de notre siècle, a su donner une nouvelle extension.

Bref, nous sommes pris, encerclés dans et par le courant de vie qui nous traverse et nous entoure, vie matérielle et affective, par tous les mouvements internes et externes. La vie étant, aussi bien que les pulsations de notre sang ou le rythme de notre halètement, de notre souffle, l’air avec son oxygène, le soleil et ses rayons, la terre dans sa course, toutes les vibrations sonores et les traductions incorporelles qui leur donnent sens, noms, pensées, écritures. Flux énergétiques, matériels, sémiotiques, en langage guattarien.

Les symptômes sont des oiseaux qui cognent du bec contre la fenêtre


 Extrait de l'article paru dans la revue papier

« Les lapsus, les actes manqués, les symptômes sont comme des oiseaux qui viennent cogner de leur bec sur la vitre de la fenêtre. Il ne s’agit pas de les interpréter. Il s’agit bien plutôt de situer leur trajectoire pour voir s’ils sont en mesure de servir d’indicateurs de nouveaux univers de référence, qui pourraient acquérir une consistance suffisante pour provoquer un tournant dans la situation » .
Avec cette belle formule, Guattari propose une nouvelle théorie du travail de l’inconscient et du symptôme, qu’il ne s’agit plus désormais de rabattre sur l’intériorité personnelle d’un sujet, ni même de fixer sur un ordre symbolique, mais de considérer, à la manière de Deligny, comme le point émergeant d’un tracé, trajectoire dynamique dégageant à partir du point d’impact du bec contre la vitre sa ligne d’errance, courant d’air et onde de choc.
Tous les éléments de ce dispositif condensent de manière très forte et, comme toujours chez Guattari, très concrète, la manière dont il entend tirer la psychanalyse hors des dérives qu’il estime réactionnaires, par la méthode cartographique de la schizoanalyse. Cette formule, contagieuse dans sa clarté pédagogique et sa puissance poétique, contient une critique radicale des formes personnalistes et familialistes de la cure centrée sur la normalisation du patient, avec trois propositions, au moins. D’abord, le symptôme change de nature, tout comme la clinique au sein de laquelle il vaut comme révélateur de l’état psychique du patient. Pensé comme rupture, comme crise qui « prend » consistance au présent de l’analyse, il s’inscrit dans une conception critique à l’égard des pratiques psychanalytiques qui le comprennent comme représentant d’un travail pulsionnel donné, qu’il imagerait fantasmatiquement ou structurerait symboliquement. Ce sont ces deux variantes imaginaire ou symbolique de l’interprétation, qu’il récuse.
Deuxièmement, pour expliquer cette conception du travail de l’inconscient, et la manière dont les processus primaires surgissent à la conscience, Guattari fait précisément usage d’une image. Il ne s’agit pas d’une métaphore, du transport d’un sens propre vers un sens figuré, qui réclamerait d’être traduit en retour dans une langue formelle plus adéquate, comme si Guattari était incapable de proposer lui-même une formulation clinique scientifique. L’image théorique change nécessairement de statut en même temps que le symptôme clinique, et ne peut plus être comprise comme un contenu manifeste dont il faudrait restituer le contenu latent. Il ne s’agit ni d’une figure allégorique, où l’image concrète travestit un sens propre et réclamerait qu’on rétablisse sa teneur formelle, ni d’une structure symbolique signifiante : c’est ce double modèle de l’interprétation que toute l’entreprise de Guattari conteste, en proposant de passer à une expérimentation qui se réclame d’un paradigme plus esthétique que scientifique : le symptôme devient un événement et prend sens dans un agencement concret, qui l’oriente vers une expérimentation d’avenir et non exclusivement vers une interprétation du passé. Ceci bien posé, on peut alors conserver le vocabulaire de la métaphore, comme Guattari le fait parfois, à condition de l’entendre comme une métamorphose, un déplacement qui produit en même temps une reconfiguration prospective du sens produit par le symptôme. Mais, avec cette transformation du statut de l’interprétation, c’est bien une nouvelle pratique de la clinique qui est engagée, et elle l’est pour des raisons politiques.
Car, troisièmement, ce sont bien les rapports entre clinique et politique que Guattari entend réformer, en ouvrant la psychanalyse sur une schizoanalyse, pour la prémunir d’un durcissement qui la transforme en composante de l’ordre social. Cela indique en même temps sa confiance militante en une pratique thérapeutique analytique, comme le montre suffisamment son engagement à La Borde. Il lui semble néanmoins urgent de reprendre l’analyse de l’inconscient et la pratique du soin sur de nouvelles bases, par une critique à la fois clinique et politique de la psychanalyse, et c’est ce que montre par le fait l’usage qu’il fait d’une image poétique pour transformer la théorie du symptôme.

Une rencontre décisive


C’est en 1986 que je situerai le début de ma rencontre avec Felix Guattari. Je ne le connaissais pas encore, mais la pratique que je commençais à développer allait recevoir quelques années plus tard de quoi se soutenir et s’affirmer dans sa « méthode ». Les écrits superbement cliniques de Guattari seul, ou avec Gilles Deleuze, continuent aujourd’hui de nourrir ma pratique de psychiatre.

En 86 j’ai fait ma première expérience comme externe en psychiatrie à l’Hôpital-Colonie Adauto Botelho à Vitoria au Brésil. Dans un pavillon pour femmes toutes tristes qui erraient avec leurs robes bleues usées. Des couloirs puants et vides, ou l’on n’entendait que des cris et des bruits mécaniques de portes : voilà Adauto. Pourquoi tant de tristesse, pourquoi la folie devait se situer à un tel niveau d’avilissement ?
Dès le premier jour, le médecin-chef du pavillon n’est resté que quelques minutes dans le service pour m’expliquer que je pouvais faire ce que je voulais pendant mes six mois de stage. Je ne l’ai revu que quelques mois plus tard lorsqu’il est apparu pour procéder à une série d’électrochocs dans un des dortoirs des patientes. En effet, je n’ai par la suite rencontré aucun soignant avec qui parler. Je partageais un bureau avec une collègue mutique qui se contentait de recopier des prescriptions. Les quelques aides-soignants présents n’avaient pas pour tâche de prendre soin des malades. Je me suis donc débrouillé tout seul. Le premier jour, après un tour dans le service, sous les regards étonnés de patientes peu habituées à voir des étrangers, je me suis assis sur un banc dans la cour. Rapidement je me suis vu entouré d’une dizaine de dames sorties de leur torpeur pour me poser toute une série de questions. Rétrospectivement, c’était mon premier groupe de parole !
« T’es qui? Pourquoi t’es là? Tu m’aides à sortir d’ici? T’es beau! ». Et moi, sans hésiter à tenter de répondre à quelques questions, je les interrogeais, à mon tour, sur leurs vies dans ce lieu : leur occupations, les contacts avec l’extérieur.

La semaine suivante je décide de m’installer dans le bureau et je propose de recevoir quelques patientes. L’entretien « pour parler » était inhabituel dans le service, et ma présence a déclenché une certaine excitation. Des patientes se battaient pour passer devant. Une autre s’est mise nue devant moi. Une autre encore riait aux éclats pendant le temps de notre brève rencontre. Peu à peu, j’ai « intégré le paysage ». Des patientes venaient toutes les semaines et j’ai appris que quelqu’un de très délirant pouvait manifester de la sympathie, de la tendresse, de l’humour et porter une parole vraie. Ca communiquait partout, avec les mots, dans les regards, dans l’intérêt mutuel, dans le simple fait d’être ensemble.
Je prenais la mesure du travail psychiatrique : en proposant une rencontre (au sens de la Tuché tel qu’Oury en parle à propos de Lacan), je me heurtais à la difficulté pour des patientes en grande carence de relation à commercer réellement avec quelqu’un. Pour les unes cela déclenchait une mini bataille, pour une autre la connotation tournait franchement au sexuel, pour une autre encore cela n’inspirait que soumission et fascination.

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