Alain Brossat

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Nous sommes tous des voleurs de poules roumains !

« Parasite » est un terme dont la fortune dans les sociétés modernes n’est pas faite pour nous étonner : il déploie en effet ses puissances à l’intersection de plusieurs domaines stratégiques – la politique, la biologie, l’économie sociale, etc. De ce fait même, sa propriété de faire image, de trouver des emplois utiles dans toutes sortes de régimes discursifs et de nourrir les rhétoriques les plus variées se manifeste constamment ; ceci dans des configurations, des séquences et des topographies très diverses. Bref, « parasite » est, davantage qu’un mot d’époque, un terme qui fait époque, un vocable puissant susceptible de se hausser, selon tel ou tel régime discursif, à la dignité du concept, voire de se prêter au jeu de la construction de paradigmes.
Qu’il suffise de le mentionner pour que tout ou presque soit dit : en plus d’une occasion, dans les moments totalitaires mais pas exclusivement, il a suffi qu’un individu ou un groupe soit désigné par le pouvoir comme « parasite » pour qu’il soit virtuellement mort – « parasite » désignant politiquement l’exterminable, l’indigne de vivre, le danger mortel.
Première singularité du terme, donc, employé comme substantif ou adjectif, dans la langue et le discours de la modernité : il met en relation, à la faveur d’une fertile in-distinction (indétermination), plusieurs domaines du vivant : l’humain, l’animal, le végétal. Le grand discours (moderne) de la vie, celui de la biologie, de la médecine notamment, saisit, redéploie et intensifie le vieux terme gréco-romain qui, lui, désignait une figure sociale (celui qui tire sa subsistance d’un mieux nanti), un personnage de la comédie humaine - le parasite, personnage récurrent de la comédie latine.

La grève universitaire : une ronde plus qu’une révolution

 
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Extrait d'un entretien avec Alain Brossat et Jacob Rogozinski autour du mouvement de grève universitaire – Mai 2009. Mathilde Girard et Elias Jabre pour Chimères

Le mouvement actuel des grèves étudiantes, et le déplacement des formes d’action par rapport aux nouvelles formes de pouvoir

Mathilde Girard : L’idée de cet entretien nous est venue avec Alain Brossat suite à une discussion que nous avons eue récemment sur le mouvement des grèves à l’Université ; en ce qui me concerne, bien qu’étant doctorante, je n’ai pas pris part au mouvement, d’abord parce que je travaille par ailleurs et parce qu’il est toujours complexe de prendre part à un tel événement sans y être tout à fait présent. Au cours de la discussion, il m’a semblé qu’il y avait beaucoup de choses à dire sur l’analyse de cette séquence, et sur les échos qu’elle pouvait trouver auprès d’autres situations et questions politiques actuelles. Suite à cela, Alain m’a transmis votre texte  et j’ai souhaité vous proposer une situation d’échange, dans le cadre de notre prochain numéro de Chimères sur les rapports entre institution et utopie, et sur les initiatives politiques qui cherchent des formes d’action déplacées par rapport aux formes usuelles. Avant d’engager l’échange plus directement sur le mouvement, peut-être pourriez-vous nous dire un mot sur le moment dans lequel l’événement s’est placé à Paris VIII ?

Une littérature d'interpellation

Extraits de l'article paru dans la revue papier

"(...) J’aimerais concentrer mon intervention sur un point particulièrement litigieux, le plus sensible sans doute de tous ceux que soulève ce texte, dans son intempestivité même : la question non pas seulement de l’attaque ad hominem, mais, plus précisément, de la prise à partie d’un individu désigné en propre à travers des signes, des traits, des particularités physiques supposés le qualifier et moralement, et politiquement. Je m’arrête tout particulièrement sur ce point, parce que l’occasion nous a été donnée, tout récemment encore, de vérifier à quel point le règlement des discours avait changé du tout au tout depuis qu’est paru le coup de gueule de Guy. Il y a un an, notre collègue Alain Badiou a publié un pamphlet politique, mais philosophique aussi, intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom? Dans ce texte, dont le succès public a été immédiat, Badiou fait ironiquement référence, en diverses occurrences, à la supposée petite taille du nouvel élu, y détectant un trait à la fois moral et politique – le pur signalement d’une personnalité moralement suspecte et d’une politique basse, voire abjecte. Eh bien, dans le compte-rendu mi-figue mi-raisin qu’il fait de ce livre, le journaliste de service, Jean Birnbaum tient à manifester son indignation à ce propos : faire les gorges chaudes sur la petite taille du nouveau président, comme sur toute autre particularité physique, statue-t-il, c’est, ni plus ni moins, « se déshonorer ».
Le philosophe français vivant le plus traduit et diffusé à l’étranger tomberait donc lourdement de son socle en se laissant aller à un tel procédé polémique et il ne fait aucun doute que, ce disant, le journaliste donne voix à un point de vue ou une sensibilité assez largement partagés aujourd’hui, y compris au-delà des officines chargées d’énoncer les normes de la moral and political correctness d’aujourd’hui.
Cette position que je qualifierai d’immunitaire, et qui amalgame le point de vue éthique et le point de vue juridique — on n’a pas le droit d’impliquer les corps, les particularités physiques, physiologiques, physionomiques, phénotypiques dans un critique politique et morale des individus – interpelle et incrimine rétrospectivement Guy et son pamphlet, puisque ce dernier fait un abondant usage du procédé polémique consistant à mettre en scène le corps des renégats auxquels il entend tailler un costume – notamment dans ce morceau de bravoure où, ne reculant devant aucun excès, il s’en prend à Serge July, ancien chef maoïste alors directeur de Libération, ainsi qu’à la constante propension de celui-ci à gonfler, à enfler – bref à gagner en embonpoint au fur et à mesure qu’il conquiert des positions de pouvoir. Encore une fois, relues aujourd’hui, les pages consacrées par Guy à celui dont il vilipende la propension à l’« éléphantiasis » font apparaître, en comparaison, les quelques passages de l’essai de Badiou où celui-ci dépeint Sarkozy en homoncule comme d’aimables taquineries… (...)"

"(...) Ce que saisit magnifiquement l’essai de Guy, « en temps réel », comme on dit, c’est le changement de paradigme politique qui est en train de s’opérer sous Mitterrand et dont les nouveaux philosophes, les nouveaux humanitaires, les promoteurs du tout-culturel qu’il interpelle comptent parmi les agents les plus actifs. Il épingle le passage d’une époque où la vie politique était indexée sur la conflictualité des groupes, des classes, des idéologies, des convictions et des intérêts à une autre : vont désormais prévaloir des conditions de « fluidité » telles que des repères immémoriaux comme « droite » et « gauche » s’effondrent (Guy est un des premiers à le proclamer, en toutes lettres, dans ce texte) et va s’imposer une culture générale du consensus fondée sur le brouillage systématique de l’opposition structurante entre, disons, maîtres et serviteurs, patriciens et plébéiens.
Lorsque donc, il apostrophe July en ces termes : « Tu n’es jamais pressé de riposter ; quand on t’insulte, tu engraisses […]
Tout te nourrit, même les affrontements ; ton estomac géant assimile, indéracinable, impassible, tous les conflits, les transforme en graisse », il ne se frappe pas « en dessous de la ceinture », comme on dit ; il dresse plutôt, en se concentrant sur une singularité, un tableau clinique de cette mutation qui affecte le régime même de la politique, il énonce un diagnostic sur l’époque qui vient : celle où va prévaloir, sous toutes ses formes, le déni du conflit et de la division. En ce sens, ce livre se projette loin vers l’avant, il contient une prophétie qui, chaque jour, se vérifie davantage et il rend justice, hélas, à la lucidité politique et philosophique de celui qui, pour cette raison même, nous fait cruellement défaut.
Ce que notre époque énervée, comme on disait jadis, ne supporte plus, c’est la tournure même d’un tel livre qui, dé libérément, se déclare en guerre et livre bataille sans rien dissimuler du nom des ennemis qu’il combat. (...)"

Emile perverti : ou des rapports entre l'éductation et la sexualité

 
Emile perverti : Ou des rapports entre l'éducation et la sexualité
"Selon l'auteur, la pédagogie moderne s'est fondée sur l'exclusion du désir dans la relation enseignante. Ce refoulement, sous-tendu par toute une littérature psycho-pédagogique, a un effet normatif sur la psyché et le corps des adultes en devenir, érigeant en modèle la famille nucléaire, à fonction reproductive."

Extrait de l'article paru dans la revue papier

"Ce que j’admire en tout premier lieu chez toi, cher René, c’est une qualité que je situerais volontiers au delà du courage ou de l’esprit de résistance et que je nommerais volontiers, à mes risques et périls « innocence ». Je dis « à mes risques et périls », parce que je n’ignore pas ce que ce mot « innocence » peut avoir de suspect ou de malsonnant, surtout dans ce discours où je m’adresse à toi en tant que tu es mon aîné et m’as précédé de plusieurs pas dans l’emploi que nous occupons tous les deux – celui de préposé à la philosophie.
Mais « innocent », je veux dire, il faut l’être, dans un sens radical, pasolinien si l’on veut, pour rééditer comme tu le fis en 2006, et avec une préface offensive encore, un livre aussi insupportable à l’époque que ton Emile perverti. Et innocent veut dire ici doté d’une si souveraine indifférence à l’ordre des discours dans son état présent, aux dispositions actuelles du public,  que l’on en vient à se demander si ce sang-froid ou cette superbe ne se confondent pas, tout simplement, avec une pure et simple ignorance ou méconnaissance des dangers encourus. Ce que je nomme innocence ici, ce serait cet état d’indistinction entre courage, vaillance, et, disons, une forme d’ « inconscience » que je tendrais à rapprocher (à mes risques et périls à nouveau) de ta bien connue « sourde oreille » : ne percevant que de manière lointaine, sélective ou tamisée la rumeur du monde, tu serais mieux immunisé que le commun d’entre nous contre le bruit agressif de la Bêtise (Flaubert, Deleuze…).

Yapou, vous avez dit Yapou ?

 Fragment de l'article paru dans la revue papier

"Yapou est une terrifiante anti-utopie ou, dans des termes plus convenus, un roman de science fiction. L’auteur s’y projette en l’An 3970. Une société spaciale s’est formée, entièrement dominée par la race blanche ou plutôt, une aristocratie, un patriciat blanc, comme dit l’auteur, car il y a aussi, nous y reviendrons, une plèbe blanche. Ce pouvoir blanc repose donc en premier lieu sur la conquête spaciale et s’est établi dans des formes variables sur différentes planètes. Ce qui est constant, en revanche, c’est la forme de la suprématie blanche : partout s’exerce le pouvoir absolu de la race blanche : les Noirs sont leurs esclaves ; quant aux Jaunes, ils ont disparu au cours de la Troisième Guerre mondiale et du fait de l’emploi d’armes nucléaires sophistiquées, à l’exception des Japonais, population insulaire, lesquels ont été progressivement transformés en Yapous, c’est-à-dire, selon la définition même de l’auteur, meubles vivants (« living furnitures », c’est lui-même qui propose cette traduction anglaise de l’expression japonaise qu’il emploie).

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