Jacques Brunet-Georget

warning: Creating default object from empty value in /var/www/vhosts/revue-chimeres.fr/httpdocs/drupal_chimeres/modules/taxonomy/taxonomy.module on line 1387.

Du Trieb au trip : eXistenZ, ou comment « liquider » la pulsion


 Extrait de l'article paru dans la revue papier

2.c. La pulsion selon eXistenZ : vers un « devenir inorganique » ?

Lisant Cronenberg à la lumière de Laplanche, T. de Lauretis montre précisément comment le virtuel décolle la pulsion de tout substrat biologique, et finit par inscrire le sexuel en tant que pulsion de mort dans une nouvelle économie corporelle. En effet, le bio-port est un réceptacle pour la cellule qui est un organe sexuel externe génétiquement créé : pénis lorsqu’elle est directement insérée, utérus/vagin lorsqu’elle est branchée à quelque chose grâce à l’OmbiCâble. La pulsion ne s’appuie plus sur l’anatomie. À la peur masculine désuète de Ted (« Je meurs d’envie de jouer à tes jeux », dit-il, « mais j’ai une phobie de la pénétration »), Allegra répond : « Cela se fait partout, c’est comme se faire percer l’oreille ». Semblable au piercing dans le plaisir prothétique non genré qu’il procure, le bio-port annule et évide toutes nos identités sexuelles courantes, en faisant surgir de l’extérieur - un désir étrange. Pourtant, fait remarquer de Lauretis, la nouvelle économie sexuelle n’élimine pas tout à fait l’ancienne, celle décrite pas Freud, dans laquelle la peau, la bouche et en particulier la succion sont aussi importantes pour la vie érotique que les zones génitales à présent remplacées par le bio-port. En effet, la sexualité est un produit de la structure psychique du fantasme, elle-même issue des signifiants venus de l’Autre. À nouveau, Laplanche est convoqué, ainsi que son travail de retraduction du vocabulaire freudien : pour lui, le fantasme trouve son origine dans la

disjonction entre l’apaisement du besoin (Befriedigung) et l’accomplissement du désir (Wunscherfüllung), entre les deux temps de l’expérience réelle et de sa reviviscence hallucinatoire entre l’objet qui comble [l’objet réel, le lait] et le signe qui inscrit à la fois l’objet et son absence [l’objet perdu, le sein] .

Le surgissement de l’absence est lié à la nature  « exogène, intersubjective, et intrusive » de la sexualité telle qu’elle est reconfigurée - et poussée à son extrême limite - par le dispositif virtuel. Dans eXistenZ, la réalité est tout à fait virtuelle et ne laisse entrevoir aucun retour à une naturalité de la pulsion ; même la masse visqueuse de viscères, de spores et de jets de sang qui éclaboussent l’écran mental des joueurs est un effet de réalité virtuelle. C’est la profondeur même, matérielle et psychologique (celle des « tripes »…), qui est virtualisée. Les technologies sociales de la virtualité, avec leurs « signifiants imaginaires incarnés »  - images digitales hallucinatoires, phrases programmées, identifications affectives construites à l’avance, et pourtant imprévisibles… -, font émerger la pulsion en lien avec un Autre sans consistance substantielle.

Don Quichotte performer : lost identity in la mancha

POUR L'ARTICLE ENTIER, TELECHARGER LE FICHIER JOINT

« Où l’on rapporte l’aventure du braiement et la gracieuse histoire du joueur de marionnettes, ainsi que les mémorables divinations du singe devin »


Lost in la mancha (Tous droits réservés) 

Lost in la Mancha… Tel est le titre du making of retraçant la tentative avortée de Terry Gilliam pour adapter le Don Quichotte de Cervantes. Chronique d’un naufrage, ce documentaire décline l’expérience de la perte sous tous ses aspects (ratages d’organisation, manque de confiance et conflits personnels, tempête catastrophique, blessures…). Le livre lui-même, si dense qu’il semble impossible à ramasser dans un tout, invite à un tel sentiment de perte : perte d’orientation dans le voyage et dans l’errance, perte de la raison - ou du réel - dans les extravagances chevaleresques, perte de sens dans l’ambiguïté même de la quête… Je me suis, moi, laissé perdre dans les méandres de la lecture, d’une lecture qui m’amène au seuil d’une étrange hôtellerie, celle des chapitres vingt-cinq à vingt-sept de la seconde partie (...)

Lisons ces trois chapitres à l’aune d’une catégorie éminemment contemporaine, celle de performativité. (...)

les performatifs sont des énoncés qui produisent une action, étant entendu qu’il ne suffit pas de prononcer des mots pour considérer l’acte comme exécuté, mais qu’il est nécessaire que les circonstances soient appropriées. Les énoncés performatifs doivent donc être replacés dans les circonstances dans lesquelles ils sont prononcés pour qu’on puisse juger de leur succès ou de leur échec. Reprise au-delà du cadre de la pragmatique linguistique et considérablement modifiée, la question du performatif se trouve au cœur de certains projets critiques contemporains. Je voudrais déployer, sur la crête du texte de Cervantès, les harmoniques véhiculées par le concept de performativité en le mettant en tension avec la compréhension de l’identité subjective. Croisant la psychanalyse, l’analyse logico-linguistique et certaines hypothèses deleuzo-guattariennes, il s’agirait de dégager la force spécifique et les équivoques des modes de subjectivation - y compris de subjectivation corporelle - corrélés au performatif. En restant suffisamment à l’écoute du texte pour le laisser mettre à l’épreuve les catégories qui orientent sa lecture (...)




De-vir - Fauller - Cia. DITA (Tous droits réservés)

Mort ou vie dans le devenir-femme

Fragment de l'article paru dans la revue papier

"Que « changer de sexe » soit pour certains une question de vie ou de mort, c’est ce qui transparaît dans la demande parfois bouleversante de ceux qu’on appelle des « transsexuels », et dont le désir puise ses racines dans une conviction inébranlable. En mettant en doute la relation supposée primitive entre le corps et l’être, une telle demande, au-delà de l’urgence dramatisée à y répondre, touche à un point où nos intuitions les plus sûres portant sur ce que nous sommes en propre en viennent à vaciller. Mais elle nous confronte d’abord à l’énigme de la souffrance insupportable qui surgit lorsque le sentiment intime d’appartenir à l’autre sexe se heurte à l’identité anatomique, souffrance qui semble barrer les conditions mêmes d’une vie vivable. Sur ce phénomène, qui n’émerge comme réalité médicale que dans le cours des années 1950, la psychanalyse n’a pas manqué de développer des considérations dont certaines implications touchant le corps et la sexuation sont vertigineuses. A la suite de Lacan, de nombreux cliniciens ont tenté d’isoler une « jouissance transsexualiste » dont le modèle structural se laisse repérer dans le « délire de féminisation » de Daniel Paul Schreber, largement commenté par Freud : Président de Chambre à la Cour d’Appel de Dresde, Schreber publie en 1903 les Mémoires d’un névropathe (Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken), autobiographie dans laquelle il décrit de manière précise un processus de « transsexualisation » intégratif de tout son être. En avançant une homologie entre un tel processus et certains mécanismes fondamentaux de la psychose, la psychanalyse d’orientation lacanienne tend à penser le transsexualisme sous l’horizon d’une « mort subjective », liée à une défaillance de la castration symbolique, et à laquelle la féminisation répondrait comme une sorte de suppléance. Confronté à une position impossible, errant dans un espace instable où le « symbolique » (le nom, l’identité) est détaché du « réel », le transsexuel tenterait de réaménager sa subjectivité sous la bannière du signifiant « La femme », en accédant éventuellement à la mutilation corporelle. Aux antipodes d’un tel abord diagnostique, on trouve chez Deleuze et Guattari une référence insistante au « devenir-femme » qui s’appuie notamment sur une relecture subversive du « cas Schreber ». La relation entre devenir et féminisation est pensée dans le sens d’une affirmation de la vie qui met en question toute réduction dans le cadre d’une psychopathologie normative. Encore faut-il s’entendre sur le sens à accorder au terme de « vie » et sur les modalités de sa mise en œuvre. Et si la « trans-sexualité » élémentaire que Deleuze et Guattari appellent de leurs vœux entre dans un rapport complexe - si ce n’est paradoxal - avec la figure clinique du transsexualisme, elle n’en conduit pas moins à jeter les bases d’une réévaluation de la clinique qui fasse la part belle à la logique singulière du sujet. C’est dans ce sens que nous voudrions tracer les linéaments d’un « agencement Deleuze-Lacan » qui n’aspire pas à une synthèse unitaire, mais qui ouvre, par ses résonances et ses discontinuités, la possibilité de penser l’avènement d’une vie vivable à partir des ressources subjectives, en tenant compte des aléas de la jouissance et de la part d’innommable qui mine dans son fond même la prétention de chaque vie à se totaliser elle-même."

Sur une mise en relation Deleuze-Guattari / Lacan, voir également le séminaire de François Peraldi, notamment : http://www.geocities.com/b1pnow84/Peraldi/1990-1991/cours11.htm 

(« Le problème qui se pose au sujet est celui de l'engendrement mais aussi de la limitation de sa pensée par ses machines désirantes. Je crois qu'on doit beaucoup à Deleuze et Guattari de nous avoir montré cela dans l'Anti-Oedipe et Mille-Plateaux qu'il est peut-être nécessaire de relire maintenant, et de nous l'avoir montré non pas tant contre Lacan, que contre ceux des lacaniens qui ne savent rien faire de leurs dix doigts - même pas cuire un oeuf comme disait Dolto - qui se perdent dans le monde illimité des agencements signifiants, sans aucunement tenir copte de l'injonction de Lacan :  faites des nœuds, construisez des machines topologiques, fabriquez vos machines désirantes - comme Freud son montage optique inspiré de l'appareil photographique à plaques dans l'Interprétation des rêves - ces machines ne sont pas seulement des représentations métaphoriques plus ou moins analogiques des instances psychiques (le moi, le sujet, l'Autre, l'autre et les objets) elles sont, lorsqu'on sait retrouver après-coup les structures topologiques sur quoi elles sont construites l'inconscient même du sujet.  Il ne s'agit pas de prendre ces machines pour une représentation de l'inconscient, certes, mais pour autant de formations de l'inconscient, ce qui peut nous conduire à la conception Deleuzo-Guattarienne d'un inconscient machinique conçu en termes de machines désirantes qui n'est peut-être pas tellement éloigné de la phase terminale de la conception lacanienne de l'inconscient = la topologie c'est l'inconscient. » )

Syndiquer le contenu