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La Blessure - Extrait - Film de Nicolas Klotz - Elisabeth Perceval
Extrait de l'article paru dans la revue papier
" (...) Discours d'égalité et production de ségrégation.
Mais le moment de la décolonisation a produit lui-même un double processus pervers. D'une part un transfert de la violence du pouvoir colonial à une classe politico-militaire, et un système de corruption qui à la fois bloque l'émergence de contre-pouvoirs et maintient dans la dépendance économique. La figure en est le processus de délocalisation du travail, qui est la forme contemporaine et euphémisée de l'esclavage. Mais, d'autre part, dans le temps même de ce maintien d'une « brutalisation » du politique, la diffusion médiatique du « modèle occidental » constitue l'autre forme, idéologique, de l'invasion. On offre à des sujets l'imaginaire esthétique de l'Eldorado, et on les soumet quotidiennement à la violence des processus de survie, ou des puissances de mort. Ainsi, tandis que les sujets occidentaux sont soumis à l'injonction paradoxale d'un discours d'égalité qui coexiste avec la production incessante de la ségrégation, les sujets non occidentaux sont soumis à l'injonction inversée d'une propagande publicitaire qui leur fournit le modèle de ce qu'on leur interdit de devenir.
Le régime binaire qui oppose ainsi « Orient » et « Occident » (ou Nord et Sud selon les localisations géographiques qu'on leur attribue) spatialise une forme de représentation qui se cristallise dans ce que Todorov appelle « la peur des barbares ». Et il montre le caractère archaïque de cette peur, qui renvoie au fantasme du « choc des civilisations ». Il situe ainsi paradoxalement la « peur » du côté des dominants.
C'est cette peur, produite et construite à partir de l'idée de barbarie, qu'il faut interroger ici, dans la mesure où elle constitue une véritable cheville ouvrière des politiques migratoires. Un pur fantasme qui prétend rationaliser la décision politique et qui produit l'inverse même de ce qu'elle prétend garantir.
Vouloir rationaliser les processus migratoires devrait en effet d'abord revenir à en analyser l'origine. Or les politiques mises en place aussi bien aux USA qu'en Europe font précisément l'économie de cette analyse. Que le meilleur moyen d'éviter la fuite des populations soit de leur garantir la possibilité de vivre sur leur propre territoire, ou du moins d'en favoriser la possibilité, ne semble effleurer ni les organisations internationales, ni les puissances économico-politiques, qui continuent à admettre ou à produire le pillage des ressources et la corruption des élites, dans le temps même où elles interviennent policièrement sur la migration des populations.
Danger fictif et danger réel.
Vouloir rationaliser les processus migratoires devrait aussi revenir à analyser les conséquences de la contrainte policière à la clandestinité : des sujets voués à se cacher sont nécessairement voués à recourir à des pouvoirs occultes et parallèles, et ils sont de ce fait livrés à eux. Dans Gomorra, Roberto Saviano montre avec une imparable rigueur comment les pouvoirs mafieux se nourrissent de la clandestinité. Et l'association « La Strada » met en évidence la relation entre migration clandestine, prostitution et trafics d'organes. Tout sujet privé de la protection des lois est nécessairement offert et délibérément exposé à la violence des mafias. Les lois qui bloquent massivement les migrations provoquent donc l'expansion quasi mécanique des systèmes maffieux, qu'elles contribuent à nourrir. (...)"

Extrait de l'article paru dans la revue papier
"C'est comme "chevalier errant" que se définit la figure de Don Quichotte ; et pourtant, c'est bien l'être le plus sédentaire, solidement planté dans le lieu même de son enracinement, là d'où il ne parvient jamais le moins du monde à s'éloigner, rivé qu'il y est comme le bétail nietzschéen à son piquet : au pied de la lettre. C'est là qu'il se revitalise, et de là qu'il tire toute son énergie, tel Antée reprenant force en touchant le sol. Toute la réalité du monde est incessamment ramenée dans ses filets à ce pied de la lettre, d'où il la saisit, prend et reprend sans cesse. C'est donc du langage qu'il se nourrit, et c'est sans doute la raison pour laquelle il est si maigre.
C'est à ce pied de la lettre, où il a campé son domaine, qu'on voudrait ici le saisir.
"Imaginez : Vous êtes assise dans votre salle de séjour, que vous connaissez tellement bien ; c'est la salle où la famille regarde la télévision ensemble après le repas du soir, et soudain ce mur disparaît avec un vacarme assourdissant, la pièce se remplit de poussière et de débris, et des soldats débarquent les uns après les autres à travers le mur, en criant des ordres." (tiré de : http://www.ism-france.org/news/article.php?id=7143&type=analyse&lesujet=Incursions)
Extrait de l'article paru dans la revue papier
"Un petit ouvrage récemment paru fournit un exemple sidérant de l'usage qui peut être fait des concepts deleuzo-guattariens. Il vient d'être publié en traduction française, en mars 2008, aux éditions de La fabrique, et s'intitule A travers les murs. L'architecture de la nouvelle guerre urbaine. Ecrit par un architecte, Eyal Weizman, il est centré sur des entretiens avec des responsables de l'état major israélien. Lecteurs passionnés de Mille Plateaux, ceux-ci en ont fait un outil conceptuel et stratégique pour mettre au point leur tactique militaire dans les territoires occupés.
Est-ce une trahison de Deleuze et Guattari, érigés en soutiers du colonialisme sioniste à la manière dont Nietzsche fut utilisé par sa sœur en théoricien du nazisme ? Non, Deleuze, lié à Elias Sanbar, a participé à la création de la Revue d'études palestiniennes en 1981, et aucune ambiguïté idéologique n'est soulevée par quiconque à ce propos. Deleuze et Guattari considéraient leur ouvrage comme une boîte à outils conceptuelle, c'est ainsi qu'il est utilisé par l'état-major de Tsahal. « Ne suscitez pas un Général en vous ! », écrivaient-ils dans l'introduction de Mille Plateaux. Des généraux réels ont étrangement inversé l'injonction pour susciter en eux-mêmes des tacticiens.
C'est donc d'un possible usage de la philosophie dans les crimes de guerre, qu'il est question ici.
1. Lisser l'espace comme mot d'ordre militaire
Une ambiguïté est à lever : l'ouvrage de Weizman n'est absolument pas une charge ni contre Mille Plateaux, ni contre ses auteurs. Il est bien plutôt, sous la plume d'un architecte israélien, un recul aussi effaré qu'éclairé devant une violence d'Etat qui phagocyte avec la même voracité les théories urbanistiques et la pensée politique. La « guerre urbaine » dont il est question ici travaille et pervertit aussi bien une pensée de l'architecture qu'une pensée de la résistance. Et ce parce que ce sont les lieux mêmes de l'intimité et de la vie privée qui sont métamorphosés en espaces ouverts.
Si les responsables politiques contemporains utilisent à qui mieux mieux la rhétorique, mise en œuvre depuis Thomas d'Aquin, des « guerres justes » pour légitimer leurs interventions postcoloniales, il ne semble pas qu'aucun chef militaire ait jamais eu besoin de justifier son action de terrain par de la philosophie. De quoi s'agit-il donc ici ? Ni plus ni moins que de considérer Mille Plateaux à peu près comme Lénine considérait De la Guerre de Clausewitz, qu'il annotait scrupuleusement en 1915 : un ouvrage de stratégie militaire, dont les concepts sont à intégrer dans la formation des officiers.
Dans le siècle et demi qui sépare De la Guerre (1831) de Mille Plateaux (1980), s'est produit le glissement, ou le renversement, de la modernité à la postmodernité, et c'est ce qui ferait de l'ouvrage de Deleuze et Guattari le référent stratégique de la guerre postmoderne. Passage d'une guerre d'affrontement à une guerre d'évitement, et donc passage d'un concept des forces en présence à un concept des forces en puissance. Passage d'une pensée du bloc à une pensée de la dissémination.
La subversion des concepts deleuziens par Tsahal apparaît ainsi en miroir de la subversion des concepts clausewitziens par Lénine (et plus tard par Mao) : de même que Lénine utilisait l'ouvrage phare des nationalismes capitalistes du XIXème siècle pour asseoir une stratégie à visée révolutionnaire, de même à l'inverse, une armée colonisatrice du XXIème siècle utilise l'ouvrage phare d'une pensée de la résistance pour asseoir une stratégie à visée dominatrice. Selon le Général Shimon Naveh, Mille Plateaux se présente en effet lui-même comme un ouvrage de guerre :
« Plusieurs concepts élaborés dans Mille Plateaux nous sont devenus essentiels (…) en ceci qu'ils nous ont permis de rendre compte de situations contemporaines que nous n'aurions jamais pu expliquer autrement. Cela nous a permis de problématiser nos propres modèles. […] Le plus important est la distinction que Deleuze et Guattari ont établie entre les concepts d'espaces lisses et striés […] qui renvoyaient également aux concepts organisationnels de machine de guerre et d'appareils d'Etat. L'armée israélienne utilise maintenant souvent l'expression lisser l'espace pour parler d'une façon d'aborder une opération dans un espace comme s'il n'avait aucune frontière. »
Ce que l'œuvre philosophique fournit à l'armée, ce sont donc bien des modalités discursives de désignation de ses actes : « lisser l'espace », ce n'est rien d'autre que détruire les bâtiments (et les habitants) qui font obstacle à la progression des chars. Et c'est par là même, bien sûr, une euphémisation linguistique de la violence. Une violence qui n'est pas issue du livre, mais à laquelle le livre permet de donner une forme repérable. Mais la désignation ne permet pas seulement de nommer les actes, elle participe aussi à leur production. Le discours philosophique s'intègre à un système de construction de la pensée militaire. Et ce faisant, il ne fait pas que la légitimer, il lui permet de se réaliser. « Problématiser nos propres modèles », cela signifie conférer à la théorie une plus grande efficacité pratique, en rendant plus précises les modalités de programmation des interventions. "
Voir aussi "L’art de la guerre : Deleuze, Guattari, Debord et les Forces de Défense Israeliennes"