
COMPTE TENU DE SES MÉTHODES qui investissent les terrains microsociaux et les relations interpersonnelles, d’aucuns pourraient penser que l’ethnologie ne peut guère apporter de connaissances pertinentes sur les crises, particulièrement lorsque celles-ci sont globales et financières, comme celle qui débute fin 2008. Il reviendrait aux économistes principalement de démonter les mécanismes qui aboutissent à la récession et de prévoir divers types de scénario selon les mesures adoptées au plan international et par les États.
En période de crise, le regard de l’anthropologue est néanmoins attiré par les écarts qui se creusent entre d’un côté les machines polyphoniques qui déversent leurs flots de discours sur les effets ravageurs de la crise, de l’autre les individus en prise avec leur histoire personnelle plus ou moins (in) attentifs à la crise car entièrement occupés par les enjeux de leur destinée. Cette distance entre deux régimes de réalité et de vérité apparaît avec force surtout lorsque l’anthropologue retrouve d’anciens collaborateurs avec lesquels il s’était lié d’amitié et dont la participation à l’enquête avait été autant décisive qu’éclairante en elle-même. Les contradictions qui se donnent à voir dans de telles situations sont alors révélatrices des crises multiples dans lesquelles se décline la crise, et singulièrement de leurs versants politiques. C’est ce que je montrerai maintenant à travers le personnage d’une femme qui a désormais 70 ans et qui vit toujours dans le quartier du syndicat de Hanoï sur lequel j’avais porté l’investigation en 1999, alors que la spéculation sur le prix du terrain battait son plein.

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« Je vis à la station Bonne-Nouvelle depuis deux ans. J’y passe tout mon temps et je n’en sors que pour aller m’acheter à manger et à boire. Les vigiles me connaissent et me laissent dormir là, certains usagers du métro me connaissent aussi et moi je connais leurs visages et leurs pensées. Même s’ils l’ignorent, je les protège.
J’ai trente-cinq ans. Ma femme est décédée il y a trois ans, ce qui a fait écho a des années de distance avec la mort de ma mère qui pourtant n’avait rien à voir. Quand j’avais onze ans, mère avait été tabassée à mort par son mec de l’époque et j’y avais assisté caché sous la table. J’ai terminé en foyer et la police n’a jamais retrouvé ce type. Ma femme est morte du cancer, elle fumait et buvait trop et moi je fumais et buvais davantage, mais c’est elle qui est tombée malade. A cause de la douleur, elle a passé un mois sans parler et presque sans manger, ça ne me dérangeait pas puisque j’étais bourré tout le temps. Un jour, elle a eu un malaise. Le temps que le SAMU arrive, elle était inconsciente. Ils lui ont filé de l’oxygène, elle s’est réveillée dans l’ambulance, elle est morte à l’hôpital d’une insuffisance cardiaque. Ils ont retiré de sa gorge une tumeur toute noire et grosse comme le poing. J’ai picolé de plus en plus, j’ai perdu la maison, j’ai fini dans le métro et je n’ai plus parlé à personne.
J’ai commencé à fouiller les poubelles pour récupérer les journaux que les gens abandonnaient. Je n’étais pas revenu à Bonne-Nouvelle par hasard, c’est là qu’on habitait avec ma mère et j’avais la conviction que le salopard qui l’avait assassinée n’avait pas déménagé. Je le sentais. Je savais que je le reconnaîtrais aussitôt que je le verrais. Il n’en était pas à son premier crime. En épluchant les journaux et aussi d’autres sources d’informations bien plus confidentielles, j’avais appris qu’il tuait des femmes depuis des années. Il n’avait jamais quitté ce quartier devenu son territoire. Il échappait à la police pour la simple raison que cette affaire était médiocre. Un meurtrier à la petite semaine, qui vivait avec des femmes pauvres et les tuait à coups de poings une ou deux fois par an, pas de quoi exciter un inspecteur, mais moi je ne pensais qu’à ça. Je recoupais, je guettais, je scrutais, je l’attendais et le jour où il serait enfin là je serais prêt à me venger.
Brigitte Mytnik
I.V.G. fécondité et inconscient
L’absence et la chair
ERES 2007 - 25 euros
Fragment de l'article paru dans la revue papier.
"« Le mort saisit le vif », cet adage de l’ancien droit, rassurant si on l’entend comme une succession au profit du vivant, l’est beaucoup moins si on l’applique à ces états où les composantes de vie et de mort ne s’excluent pas mais semblent entrelacées dans une étreinte immobile comme en une incarcération psychique.
On sait qu’il y a des aspects vivants et morts dans chaque être humain, disons plutôt qu’on l’admet, mais pour aller au-delà il faut commencer par faire une incursion hors du savoir et côtoyer des êtres qui séjournent dans des états intermédiaires où le vivant menacé de se perdre va dans les meilleurs des cas se trouver des voies internes de salut au-delà même d’une mort devenue impensable, jusqu’à même disparaître comme issue.

Extrait de l'article paru dans la revue papier.
Tiré du « Dictionnaire de Réalité Stratégique » de Konrad Becker (à paraître chez Autonomedia, 2008). Traduction par Ewen Chardonnet.
"Enterrés vivants
Il y a quelques siècles, le développement de l'imprimerie, qui permettait la copie en grand nombre de tracts et d'affiches, n'était pas très bien vu par les autorités. Les pamphlétaires considérés comme trop zélés finissaient vite sous la potence. Ainsi, en essence, l'introduction du « copyright » fut une privatisation de la censure qui permettait de répondre à l'invention de la presse à imprimer. Et pour faire taire les révoltes et les révolutions qui tiraient avantage de ce nouveau médium, le « Statute of Anne » de 1710 (ou Copyright Act mis en place par Anne Ière d'Angleterre pour rémunérer les auteurs, ndt) accorda des licences de monopole d'impression aux compagnies d'imprimerie et aux marchands de livres.
Aujourd'hui la capacité qu'offrent les réseaux numériques de produire et distribuer des copies, permet des possibilités incroyables d'échange virtuel illimité de contenu culturel et de circulation de la connaissance pour le bénéfice de l'émancipation des êtres humains. La même technologie autorise les nouvelles élites féodales de l'âge de l'information à créer des disettes et à retourner la situation contre le public. Alarmées par les idées, les images et les sons qui se disséminent en suivant leur propre cheminement au lieu d'être scellés dans les caveaux des monopoles intellectuels, elles utilisent les nouveaux outils de partage comme des armes d'exclusion contre les biens culturels communs. Exploitant les possibilités structurelles de commande et de contrôle de technologies qui furent à l'origine pensées selon des objectifs militaires, elles gèlent la connaissance dans les abîmes sombres des portfolios privés.
Le contrôle hégémonique de la peur et du désir des sociétés basées sur la connaissance dépend des technologies de contrainte de l'autonomie de la mémoire. Les technologies de gestion des restrictions sont construites sur des modèles de contrôle des entrées et des sorties plutôt que sur l'imperméabilité des frontières. Ce qui passe et pourquoi, quel quota pour quel effet autorisé – sont les variables définissant des régimes d'exclusion.
Au-delà de la tâche qui consiste à fabriquer de la croyance, comme dans le spectacle de la représentation, le pouvoir consiste de plus en plus à imposer le silence. La relation ritualisée de la représentation consiste en la fabrication de la croyance en contrôlant la forme de ce que les personnes voient et entendent. Les nouveaux systèmes de contrôle sont basés sur des abstractions médiatiques qui produisent du silence, en prévenant les personnes de répondre et en éliminant les processus d'échange. Ainsi, le contrôle social est de nos jours basé sur des techniques pour faire taire plutôt que sur le déploiement de représentation persuasive, contraignant au silence non seulement les voix, mais également les esprits. Au lieu d'induire des états d'esprits névrotiques ces Contes de la Crypte provoquent des schémas dépressifs. Les zombies ne font aucun commentaire quand un mort se lève et marche. Le Maintien de la Paix Culturelle impose le silence des tombes dans les guerres inavouables de la paranoïa publique où chaque bruit fait illusion de subversion. Nous sommes enterrés vivants par les technologies culturelles et les systèmes de domination symbolique et notre silence signifie notre défaite. (...)"
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Voir aussi : Konrad Becker : http://t0.or.at/ + http://world-information.org/
Sur Ewen Chardonnet, son traducteur : http://semaphore.blogs.com/ + http://ellipsetours.free.fr/)
Début de l'article paru dans la revue papier.
"La représentation moderne du mort-vivant – celle que nous a léguée l’iconographie médiévale, mais surtout celle du cinéma avec White Zombie (1932) de Halperin ou La nuit des morts vivants de Romero – dans laquelle le mort-vivant n’est qu’un corps réanimé, indépendant de toute existence spirituelle et de toute conscience, un corps pâle, virant parfois au bleu pour souligner le processus de décomposition physique et dont la pulsion première est la nourriture – si possible humaine et vivante –, s’est constituée dans notre imaginaire occidental en partant de trois représentations du morbide qui, pour les deux premières, commencent à s’isoler dans les discours à partir du XVe-XVIe siècle et, pour la dernière, au détour du XVIIIe et du XIXe siècle.
Si en termes anthropologiques, le mort-vivant est une catégorie tout à fait particulière, qui, selon les cas, peut être un modèle ou un anti-modèle de l’humain auxquels les sociétés peuvent s’identifier ou dont, au contraire, elles se défient, la figure du mort-vivant est historiquement et pour nos sociétés liée au type « macabre » dans lequel le revenant se présente aux vivants sous les traits d’un cadavre « vivant », en état plus ou moins avancé de décomposition. Le type « macabre », utilisé depuis le XIVe siècle, est d’ailleurs différent de celui dit du « ressuscité » – dont Lazare est la parfaite illustration –, du mort dépeint comme un vivant ou encore du « fantôme » : dans ce cas, le mort apparaît aux vivants enveloppé d’un drap blanc . Dés le Moyen-âge, il existe donc bel et bien une spécificité du mort-vivant – ne serait-ce que dans sa représentation. S’il appartient à cette catégorie reconnaissable et identifiable en particulier par l’image, le mort-vivant est aussi enchâssé dans plusieurs systèmes de discours et de références.